Notre Yasser Arafat

Bernard Ravenel, lundi 22 novembre 2004

Inter­vention de Bernard Ravenel à la veillée d’hommage au Pré­sident Arafat orga­nisée au siège du PCF le 15 novembre 2004.

On ne peut parler aujourd’hui de Yasser Arafat en France sans parler du contexte his­to­rique et culturel français et occi­dental à partir duquel l’opinion a pro­gres­si­vement pris conscience de celui qui a per­son­nifié la cause d’une nation sans Etat.

Pour cela il nous faut revenir aux années 60, époque où Yasser Arafat a émergé et du même coup fait émerger le peuple pales­tinien sur la scène de l’Histoire. Deux événe­ments et un contexte idéo­lo­gique ont marqué ce temps : c’est d’abord la fin de la guerre colo­niale en Algérie, étape essen­tielle du grand mou­vement de déco­lo­ni­sation qui a carac­térisé le XXe siècle et qui a pro­voqué un bou­le­ver­sement de la conscience de soi de l’opinion fran­çaise dans son rapport avec le monde arabe ; c’est ensuite la guerre des Six-​​Jours qui, en France, a pro­voqué une double prise de position contre la poli­tique d’Israël : celles du Pré­sident de la Répu­blique, le général de Gaulle et du parti com­mu­niste français, les deux prin­ci­pales forces de la Résis­tance française.

Il s’ensuit une grande inter­ro­gation sur Israël dans la société et en par­ti­culier dans les milieux intel­lec­tuels. A cet égard on ne peut pas ne pas citer le célèbre numéro spécial des Temps Modernes et l’article « fon­dateur » de Maxime Rodinson sur « Israël fait colonial ? ». Car il ne faut pas oublier le contexte culturel du moment à savoir la sym­pathie des Français pour le peuple juif si durement frappé par la per­sé­cution nazie. En consé­quence l’Etat d’Israël était res­senti par la gauche fran­çaise comme une sorte de « com­pen­sation » lar­gement méritée et la seule his­to­ri­quement pos­sible. Les Juifs avaient fina­lement droit à une terre et tout sim­plement ils retour­naient dans la terre promise. Face à ce que repré­sente l’Holocauste, il n’y avait pas de raison contraire qui tienne, et en par­ti­culier pas la raison ter­ri­to­riale des Pales­ti­niens qui avaient été chassés de chez eux ni la raison géo­po­li­tique de ceux qui esti­maient que la poli­tique d’Israël pouvait être un danger constant pour la paix dans le monde…

Tel est à ce moment le climat poli­tique et culturel qui condi­tionne la per­ception du pro­blème pales­tinien et par consé­quent de Yasser Arafat. Celui-​​ci, après avoir fondé le Fatah, devient le leader de l’OLP en 1969 et s’appuie sur la Charte de 1968 pour mener une stra­tégie de lutte armée pour recon­quérir toute la Palestine. Pour Yasser Arafat, la tâche est d’autant plus lourde qu’avec la guerre de 67 se sont écroulés les grands natio­na­lismes pan­arabes - nas­sérien et baa­siste - dans les­quels le monde arabe y compris les Pales­ti­niens bien sûr avaient beaucoup espéré…

Tel est le contexte, tra­gique, où se trouve le nouveau pré­sident de l’OLP au début des années 70. Et depuis ce temps il restera le leader reconnu du mou­vement national pales­tinien jusqu’à sa mort, 35 ans après. Pourquoi cette longévité ?

Je ne crois pas que ce soit essen­tiel­lement par la jus­tesse de ses déci­sions ni par les succès - plutôt rares - qu’il a rem­portés, mais parce qu’il a compris, plus que tout autre, le contexte dans lequel il opérait, les oppor­tu­nités qui pou­vaient se pré­senter mais surtout les mul­tiples dif­fi­cultés qu’il fallait affronter, non sans risques pour sa vie elle-​​même.

Les pro­blèmes sont mul­tiples : quelle base maté­rielle, ter­ri­to­riale pour la lutte ? Quelle nature du mou­vement ? Quelles formes de lutte ? Quels liens entre le mili­taire et le poli­tique ? Quels rap­ports avec son envi­ron­nement arabo-​​islamique ? Quelle pro­jection inter­na­tionale ? Et enfin et surtout, quels rap­ports avec sa « contre­partie », Israël ?

Le mou­vement pales­tinien est un cas unique parmi les mou­ve­ments d’émancipation nationale du Tiers-​​monde : c’est un mou­vement qui reven­dique tout face à un ennemi qui contrôle tout.

Et c’est dans cette situation abso­lument excep­tion­nelle que Yasser Arafat passe pro­gres­si­vement et non sans douleur de la poli­tique des armes aux armes de la poli­tique. Avec d’abord comme premier mérite celui d’opérer la rupture avec la tutelle ambiguë des régimes arabes com­plices et conser­va­teurs et ainsi de pouvoir construire l’autonomie poli­tique du mou­vement de libé­ration. Mais cette décla­ration d’indépendance est en même temps le constat d’une dépen­dance de fait. Ce qui suppose une ligne d’équilibre délicate, une stra­tégie d’alliances et de médiation que Yasser Arafat, conscient à la fois que la cause pales­ti­nienne doit être gérée par les Pales­ti­niens eux-​​mêmes et que pour vaincre elle a besoin du concours et de l’appui de l’environnement arabe, mène avec une réelle maestria.

En même temps cette recherche per­ma­nente d’alliances et de médiation lui montre les dif­fi­cultés et les contraintes à sur­monter. Ce qui lui permet aussi d’étendre à l’ensemble du système des rela­tions inter­na­tio­nales dont il a une évaluation glo­ba­lement juste, une stra­tégie s’articulant sur l’ONU c’est-à-dire sur le droit international.

En fait cette inter­na­tio­na­li­sation de la stra­tégie diplo­ma­tique pales­ti­nienne, vieille d’au moins 30 ans, s’explique par le fait que Yasser Arafat a vite compris que la cause pales­ti­nienne a un besoin absolu pour vaincre et même seulement pour sur­vivre, du consensus et de l’attention de la com­mu­nauté inter­na­tionale, peuples et Etats. Cette nécessité absolue s’explique par la nature du conflit, ses enjeux géos­tra­té­giques, ses dimen­sions idéo­lo­giques et surtout la matière du conflit : la terre pales­ti­nienne conquise entiè­rement par Israël, lequel dispose d’une supé­riorité mili­taire écrasante.

Il découle de cette option stra­té­gique d’internationalisation une pre­mière consé­quence, fon­da­mentale pour les Pales­ti­niens : c’est la nécessité de tenir compte dans leur action du jugement que por­teront sur eux l’opinion publique inter­na­tionale et les gou­ver­ne­ments pour un conflit idéo­lo­gi­quement très connoté : l’affirmation des droits nationaux pour un peuple privé d’identité et de tout droit.

Or parler au monde signifie exister, « nous ne voulons pas être comme les Indiens d’Amérique » répète souvent Yasser Arafat, et seule l’existence poli­tique reconnue per­mettra d’empêcher l’Etat d’Israël de mener à terme son projet de sou­ve­raineté sur tout le ter­ri­toire de la Palestine, ce qui annu­lerait la question palestinienne.

Comment renverser la situation ?

On ne peut rester seuls, il faut impliquer le monde, lui parler mais parler à qui ? Aux peuples ? Aux Etats ? Pour demander quoi ? Pour offrir quoi ? Des choix dif­fi­ciles, très lon­guement dis­cutés quitte à reporter des choix alors que le facteur « temps » semble jouer en faveur d’Israël.

Alors, dira-​​t-​​on, Yasser Arafat aurait été l’homme des occa­sions perdues ; l’intransigeance de l’OLP aurait fait manquer la pos­si­bilité d’un retrait des ter­ri­toires occupés et/​ou d’une confé­rence inter­na­tionale… ou, en 2000 à Camp David, Yasser Arafat aurait tourné le dos à une pro­po­sition de paix « extrê­mement géné­reuse ». Dans la meilleure des hypo­thèses, il aurait été un guide inca­pable, soumis au chantage de groupes « radicaux » ou ne pouvant assumer ses res­pon­sa­bi­lités… dans la pire, il serait l’homme des occa­sions perdues liées à un double jeu : paroles de paix des­tinées à l’extérieur, consignes de vio­lence à l’intérieur.

En fait, tout ceci cor­respond à une lecture super­fi­cielle et ins­tru­mentale, souvent sciemment mal­veillante et intéressée.

Pour com­prendre le fond de la stra­tégie poli­tique de Yasser Arafat, il faut revenir sur les carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales de son leadership.

C’est d’abord le « com­promis his­to­rique », qui est aussi un com­promis géo­gra­phique puisqu’il porte sur le ter­ri­toire de la Palestine man­da­taire dont il aban­donne 78% à Israël, qu’il fait admettre à l’essentiel du mou­vement national : c’est là la véri­table et seule « offre géné­reuse » de toute l’histoire de ce conflit, un événement unique dans l’histoire des mou­ve­ments de libé­ration. Il réussit ainsi à trouver un point de ren­contre entre la réalité d’une société pro­fon­dément frag­mentée - sur le plan géo­gra­phique, sur le plan des condi­tions d’existence et donc en termes de perception/​vision du conflit - et la nécessité vitale d’un système unifié de repré­sen­tation poli­tique. Et ce com­promis poli­tique permet à l’OLP d’être reconnu par tout le monde arabe en 1974 comme seule et légitime repré­sentant du peuple pales­tinien. Il sau­ve­garde ainsi l’unité du mou­vement qui fonc­tionne dans une double direction : d’un côté, en garan­tissant la liberté d’expression dans le mou­vement -phé­nomène poli­tique unique dans le monde arabe - de l’autre en per­mettant au groupe diri­geant élu et en par­ti­culier à son leader d’avancer sans dis­poser néces­sai­rement d’un consensus total qui cor­res­pon­drait à un droit de veto para­lysant. Certes, il y a tou­jours le risque que ce com­promis puisse être rompu ou que le par­cours de Yasser Arafat soit saboté ou refusé. Ces ten­dances et ces ten­sions ont tou­jours existé et le mérite de Yasser Arafat n’est pas tant de déter­miner les événement, ni même de savoir ou pouvoir les gérer que dans sa capacité de les assumer, les inter­préter, les ordonner en fonction uni­quement de l’avancée de la cause pales­ti­nienne. Au-​​delà de remarques cri­tiques légi­times que l’on peut faire sur les limites poli­tiques et cultu­relles de Yasser Arafat, la vérité his­to­rique force à dire que le grand résultat poli­tique et moral de Yasser Arafat et de l’OLP (en par­ti­culier de ses com­pa­gnons de la pre­mière heure, Abou Iyad et Abou Djihad assas­sinés par les Israé­liens) aura été à la fois la capacité à rétablir et à réaf­firmer la cen­tralité des droits des Pales­ti­niens dans la question du Moyen-​​Orient et d’avoir su indiquer au peuple pales­tinien le seul par­cours pos­sible pour la réa­li­sation de ses objectifs nationaux.

C’est la deuxième caractéristique de son leadership.

Quel par­cours ? Partant de la conviction pro­gres­si­vement acquise que le pro­blème pales­tinien ne peut être résolu que dans un cadre inter­na­tional global, le choix de Yasser Arafat suppose une révision fon­da­mentale des options stra­té­giques ini­tiales du mou­vement en donnant la priorité au poli­tique, au diplo­ma­tique par rapport au militaire.

Une stra­tégie d’internationalisation signifie que l’opinion publique et les gou­ver­ne­ments du monde entier doivent être à la fois témoins et juges. Ce facteur déter­minant va influer sur la nature et les objectifs de la confron­tation avec Israël.

Il s’agit d’abord agi trans­former la « révo­lution pales­ti­nienne » en « cause pales­ti­nienne ». La « révo­lution » sup­posait à la fois un projet de trans­for­mation « révo­lu­tion­naire » du monde arabe et, par consé­quent, des alliances socio poli­tiques avec des forces assez peu définies mais en tout cas néces­sitant un affron­tement avec des Etats arabes, et une « guerre popu­laire pro­longée ». Par contre, la « cause » s’adresse à tous, au nom d’un droit national à recon­naître et à établir comme le for­mulent les réso­lu­tions de l’ONU. Il en découle pour Arafat que, pour la pro­gression de la cause, les vio­lences subies comptent plus que celles infligées et que l’Intifada « non armée » a une valeur décisive tandis que les attentats contre des civils sont presque tou­jours contre-​​productifs.

Il s’agit aussi de prendre conscience qu’en appeler au jugement de la com­mu­nauté inter­na­tionale impose néces­sai­rement des limites à la fois aux faits accomplis par l’adversaire israélien et à ses propres objectifs. En l’occurrence, le mou­vement national pales­tinien demande un Etat dans les fron­tières de 1967, comme cela a été établi par l’ONU : une ligne au-​​delà de laquelle on ne peut aller mais aussi en deçà de laquelle on ne peut reculer si on ne veut pas reculer indéfiniment.

Enfin cette ligne qui ne peut être imposée par la force ni à Israël, ni à la com­mu­nauté inter­na­tionale, doit être l’objet d’un consensus en Israël et impliquer l’administration américaine.

Tels sont le sens et le contenu de la stra­tégie « inter­na­tio­na­liste » dont Yasser Arafat com­prend la nécessité, les condi­tions et les consé­quences. Il arrivera ainsi à Oslo, mais dans un rapport de forces inter­na­tional très défa­vo­rable. Il affrontera alors un pro­cessus de paix qui ne cor­respond pas à ce qu’il avait espéré ou escompté. En effet, ce pro­cessus ne recon­naîtra qu’un rôle subal­terne à la com­mu­nauté inter­na­tionale et s’articulera sur une série de conces­sions que le maître du jeu - le pouvoir israélien - s’estimera libre, sans pres­sions exté­rieures, de faire ce qu’il voudra. Mais là aussi Yasser Arafat qui, grâce à Oslo, a pu réa­liser un premier objectif essentiel, revenir sur sa terre de Palestine, sera amené à gérer un phé­nomène unique dans l’histoire des mou­ve­ments de libé­ration : il lui faudra mener en même temps une stra­tégie de résis­tance contre l’oppression colo­niale israé­lienne et un pro­cessus de construction de l’Etat avant la création de l’Etat et avant même de dis­poser d’une dimension ter­ri­to­riale stable. L’intransigeance d’Israël et l’absence de soutien de la com­mu­nauté inter­na­tionale pro­voquent la tra­gédie actuelle. Il en ressort un ensei­gnement défi­nitif pour Yasser Arafat que l’on peut syn­thé­tiser ainsi : Israël et Palestine ne peuvent ni gagner une guerre ni arriver à la paix par eux-​​mêmes ; d’où la nécessité d’une inter­vention décisive de l’extérieur pour l’imposer et la garantir.

Tel est l’héritage que nous lègue Yasser Arafat, ce pari auquel il a lié l’exercice de sa direction stra­té­gique. En posant la recon­nais­sance du droit comme condition fon­da­mentale pour la paix, en recon­naissant le droit au droit à son usur­pateur lui-​​même, Yasser Arafat a donné au combat pales­tinien une valeur uni­ver­selle. C’est pour cela que ce combat nous parle et mérite d’être soutenu et que l’interminable souf­france pales­ti­nienne doit devenir la crise de la conscience européenne.

Aujourd’hui c’est la question des élec­tions en Palestine qui est l’occasion de mettre en œuvre cette stra­tégie. Notre pre­mière exi­gence est que soit garanti aux Pales­ti­niens au moins le droit de choisir leurs repré­sen­tants sans inter­fé­rence. Seule une auto­nomie poli­tique plei­nement récu­pérée, y compris à travers un lien entre Pales­ti­niens des ter­ri­toires et ceux de la dia­spora et des orga­ni­sa­tions en exil peut rouvrir une pers­pective pour mener à bien ce à quoi Yasser Arafat a consacré toute sa vie.