Notre Obama

Uri Avnery, mercredi 5 novembre 2008

POUR LE MOMENT, il semble que, dans trois jours, l’incroyable arrivera : le pays "blanc" le plus important du monde élira un pré­sident noir.

Cent qua­rante trois jours après l’assassinat de Abraham Lincoln, l’homme qui a libéré les esclaves, et 40 ans après l’assassinat de Martin Luther King, le rêveur du Rêve, une famille noire occupera la Maison blanche.

Cela aura d’énormes impli­ca­tions dans beaucoup de direc­tions. L’une d’elles est un message gal­va­nisant en direction de la caté­gorie de gens à l’échelle mon­diale à laquelle j’appartiens : celle des Optimistes.

EN QUOI un opti­miste diffère-​​t-​​il d’un réa­liste ? Ma défi­nition est qu’un réa­liste voit la réalité telle qu’elle est. Un opti­miste voit la réalité telle qu’elle pourrait être.

Antonio Gramsci, penseur com­mu­niste italien, croyait dans "le pes­si­misme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté". Je ne suis pas d’accord. En réalité, pour celui qui est versé dans l’histoire mon­diale, il est facile d’être pes­si­miste, mais pour chaque ensei­gnement pes­si­miste, il y a un ensei­gnement opti­miste (et vice-​​versa malheureusement).

Un an avant l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler, peu de per­sonnes croyaient cela pos­sible. Mais c’est arrivé, et un cha­pitre noir s’est ouvert dans les pages de l’Histoire. D’un autre côté, un an avant la chute du Mur de Berlin, pra­ti­quement per­sonne ne croyait que cela arri­verait de son vivant.

Au début de 1947, on croyait dif­fi­ci­lement que dans l’année l’Etat d’Israël verrait le jour. A la même époque, au début de 1947 également, pra­ti­quement per­sonne n’imaginait que la Naqba (désastre) s’abattrait sur les Pales­ti­niens. Mais c’est arrivé.

David Ben-​​Gourion avait l’habitude de dire que tous les experts sont experts en ce qui est arrivé, pas en ce qui est en train d’arriver. Ce n’est pas tota­lement vrai. Les écri­vains de science fiction ont prédit beaucoup de choses. Et dans ce pays aussi, il y a eu quelques pro­phètes de malheur qui ont averti de ce qui pourrait arriver à Israël s’il per­sistait dans la voie qu’il était en train de prendre. Mais en principe c’est vrai : les experts ana­lysent la situation exis­tante et ont ten­dance à extra­poler pour l’avenir. Mais l’avenir est fait par les êtres humains, qui ne sont jamais tota­lement prévisibles

Dans un monde dans lequel une per­sonne comme Barack Hussein Obama peut appa­raître de nulle part et arriver en peu d’années au plus haut niveau de la poli­tique mon­diale – rien n’est pré­vi­sible, et donc tout est pos­sible. Comme le dit l’ancienne maxime juive : "Tout est pos­sible et peut être envisagé".

Pour tous les opti­mistes du monde, le message de ces élec­tions est : Oui, nous pouvons ! Le bien et le mal sont entre nos mains. Et si nous le voulons, comme le disait Herzl, ce n’est pas un conte de fée.

CELA ME RAP­PELLE l’histoire de l’Allemand, du Français, de l’Anglais et du Juif qui déci­dèrent d’écrire quelque chose sur les éléphants. L’Allemand va en Afrique, en revient dix ans plus tard et fait un ouvrage de cinq volumes. "Un avant-​​propos à une intro­duction générale sur les ori­gines de l’éléphant africain". Le Français revient au bout d’un an et écrit un court et charmant volume : "La vie amou­reuse des éléphants". L’Anglais revient une semaine après son départ et produit une bro­chure : "Comment chasser l’éléphant". Le Juif reste chez lui et écrit un essai sur "l’éléphant et la question juive".

Durant les quelques der­nières semaines, les Juifs en Amé­rique et en Israël ont été inter­rogés : Est-​​il bon pour les Juifs ?

Une contri­bution à la réponse fut fournie par les citoyens amé­ri­cains en Israël qui se pré­parent à voter. Selon les rap­ports de presse, presque tous sont juifs, la plupart d’entre eux sont ortho­doxes et la plupart ont choisi McCain.

L’Israël officiel a eu du mal à cacher sa peur d’Obama. Un noir. Un homme dont le grand-​​père était musulman. Dont le deuxième prénom est Hussein. Autant d’inconnu. Effrayant.

Obama, pour sa part, a tout fait pour montrer qu’il sou­tien­drait le gou­ver­nement israélien exac­tement comme ses pré­dé­ces­seurs. Il s’est aplati devant l’AIPAC. Il s’est entouré des assis­tants juifs de Bill Clinton et leur a laissé entendre qu’ils béné­fi­cie­raient du même statut dans sa future admi­nis­tration. Mais allez croire aux pro­messes d’un can­didat aux élec­tions. Elles sont aussi fiables qu’une pelure d’ail, comme on dit en hébreu.

Cer­taines per­sonnes croient aux pro­messes. J’ai reçu un message élec­tro­nique d’un Anglais : "Alors au lieu des Juifs néo-​​conservateurs qui ont dirigé Washington, nous aurons les Juifs sio­nistes qui gou­ver­nèrent sous Clinton. Quelle est la bon dieu de différence ?"

Mais l’Israël officiel est très angoissé. La chaine publique de télé­vision a répandu une pro­pa­gande pro-​​McCain tout-​​à-​​fait ouver­tement (alors que sur la chaine com­mer­ciale 10, le com­men­tateur Nizan Horowitz a soutenu Obama de façon exu­bé­rante.) Un officiel de haut niveau a confié au Haaretz que Nicolas Sarkozy l’avait mis en garde en privé contre l’inexpérience inquié­tante d’Obama – his­toire (qu’elle soit vraie ou fausse) des­tinée à servir la cam­pagne McCain avec des argu­ments de combat dans sa lutte pour le vote juif en Floride. Dans une démarche scan­da­leuse, l’ambassadeur de droite israélien à Washington, Salai Meridor, s’est déplacé pour ren­contrer la seule Sarah Palin !

ALORS, EST-​​IL "bon pour Israël" ? Selon la vieille méthode juive, cette question doit être accom­pagnée d’une autre question : "Pour quel Israël ?" Il y a pas qu’un seul Israël, comme il y a pas qu’un seul Etats-​​Unis.

George W. Bush, notre ami dévoué, a trahi sa "vision" et donné à Ariel Sharon la per­mission globale d’élargir les blocs de colonies, dont chacun est une mine meur­trière sur la route de la paix. Il a empêché Israël de faire la paix avec la Syrie, qu’il avait ajouté à "l’Axe du mal". Ses inva­sions de l’Afghanistan et de l’Irak ont donné un immense coup de pouce aux fon­da­men­ta­listes musulmans anti-​​Israéliens, à la domi­nation pro­gressive du Liban par le Hez­bollah et au déve­lop­pement du Hamas en Palestine. Pas étonnant que Osama Ben-​​Laden prie Allah pour une vic­toire de McCain. (Peut-​​être est-​​ce le seul espoir qui reste à MacCain.)

Le pré­dé­cesseur de Bush, Bill Clinton, autre grand ami d’Israël, aida Ehoud Barak après Camp David à répandre le men­songe : "J’ai remué ciel et terre, leur ai offert tout ce qu’ils vou­laient, Arafat a rejeté toutes mes offres géné­reuses, nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix." Cette litanie porta un ter­rible au camp de la paix israélien, duquel il ne s’est pas relevé à ce jour. En même temps, les colonies ont été déle­voppées tous azimuts, au su et avec l’approbation tacite de l’Administration Clinton. Et cela n’est pas étonnant : sous Clinton, tous les sujets relatifs au conflit isralo-​​palestinien étaient dans les mains d’un groupe de sio­nistes juifs. Il n’y avait pas un seul Arabe dans le circuit.

Il y a ceux qui ras­surent les gens qui ont peur d’Obama à Jeru­salem. Même s’il veut changer les choses, disent-​​ils, il ne le pourra pas. Les sup­porters d’Israël (officiel) dominent le parti démo­crate, qui jouit du soutien et de dons généreux des élec­teurs juifs dans ces élec­tions elles-​​mêmes. Les sup­porters d’Israël (officiel) domi­neront le nouveau Congrès, comme ils domi­naient le pré­cédent. Comme par le passé, un homme poli­tique qui ne sou­tiendra Israël qu’à100% au lieu de 110%, fera un harakiri politique.

C’EST tout-​​à-​​fait vrai, mais j’ose encore espérer qu’Obama se révélera être un ami de l’Autre Israël, l’Israël qui cherche la paix.

Il promet le chan­gement. Je crois que pour lui ce n’est pas une phrase vide de sens, mais quelque chose de plus profond qui est enraciné dans son tempérament.

La chose qui est en train d’arriver cette semaine n’est pas qu’une nou­velle tran­sition d’un parti à un autre parti, alors que la dif­fé­rence entre les deux est minime. Le nouveau venu est une per­sonne qui a la capacité, et appa­remment aussi la volonté, de faire des choses qui sortent de l’ornière et qui voit tout avec un nouveau regard.

Cela arrive de temps en temps aux Etats-​​Unis, qui, de ce point de vue, sont supé­rieurs aux autres démo­craties, et spé­cia­lement la nôtre. Une nou­velle per­sonne arrive au pouvoir et, comme dans un kalei­do­scope, tout semble différent.

Pour autant que les intérêts nationaux des Etats-​​Unis sont concernés, le "grand Moyen-​​Orient" n’est pas un théatre d’action secon­daire. C’est l’un des plus impor­tants, et la nou­velle Admi­nis­tration devra s’en occuper dès le tout début. C’est aussi l’endroit où les échecs catas­tro­phiques de Bush sont les plus évidents.

Quand Obama et ses gens – et j’espère que ce seront des nou­veaux, pas les épaves de l’ère Clinton – exa­mi­neront ce sujet, ils seront obligés d’arriver à une conclusion qui va de soi : que la haine des Etats-​​Unis qui bouillonne du Maroc au Pakistan est inex­tri­ca­blement liée au conflit israélo-​​palestinien. C’est ce qui a tout empoi­sonné. C’est une carte maî­tresse dans les mains du sunnite Osama Ben-​​Laden et du chiite Mahmoud Ahma­di­nejad. Cette conclusion était déjà claire dans le rapport Baker-​​Hamilton, que Bush a jeté dans la cor­beille à papier.

Cette conclusion en entraîne une autre : qu’il est dans l’intérêt de l’Amérique de tourner une nou­velle page dans notre région et de tra­vailler vraiment à une paix israélo-​​palestinienne, israélo-​​syrienne, israélo-​​arabe et peut-​​être israélo-​​iranienne. Cette conclusion était appa­rente dès le len­demain du 11 sep­tembre. J’ai écrit à l’époque que ceci arrivait, d’une minute à l’autre, comme l’inévitable leçon d’un désastre. J’ai eu tort. Bush et les bushistes sont allés dans la direction opposée, et ont rendu la situation dix fois pire. J’espère que cela arrivera maintenant.

En d’autres termes, j’espère de tout mon cœur qu’Obama conti­nuera de sou­tenir Israël, mais pas l’Israël des tyrans, des impos­teurs et des hypo­crites, qui pré­tendent être en train de négocier pour la paix alors qu’il étendent les colonies, dur­cissent l’oppression dans les ter­ri­toires occupés et parlent du bom­bar­dement de l’Iran. Ce n’est pas cet Israël-​​là qui devrait être soutenu par le nouveau pré­sident, mais l’Israël qui est prêt à faire la paix, prêt à payer le prix pour la paix, et qui réclame une Admi­nis­tration amé­ri­caine qui donne l’élan décisif à l’initiative.

LES CONSEILLERS d’Obama peuvent répondre par une question : D’accord, mais où est-​​elle cette direction israé­lienne qui répondra à une telle initiative ?

Où est l’Obama israélien ?

Nous ne pouvons répondre à cela que par un silence embar­rassé. Nous ne pouvons pas désigner quelqu’un dans l’arène poli­tique israé­lienne qui soit prêt à s’atteler à cette tâche.

Mais un opti­miste posera une autre question : Hier seulement vous n’aviez pas d’Obama non plus. Il est apparu, parce quelque chose est arrivé de profond dans la psyche nationale des Etats-​​Unis. Il y avait une attente et il y avait une aspi­ration pour une per­sonne qui par­lerait la langue de l’espoir, de l’audace, du chan­gement. Et quand il est apparu, les gens indif­fé­rents se sont réveillés et l’ont suivi avec enthou­siasme. D’autant plus que la situation était mau­vaise et qu’il était clair que la vieille manière ne conduisait qu’au pire.

Cela peut arriver ici aussi. Notre Obama peut appa­raître sou­dai­nement s’il y a une demande. Si le peuple finit par en avoir assez de tous ces poli­ti­ciens, dépourvus de vision et de courage, qui occupent notre scène poli­tique aujourd’hui. Si l’exigence pour le chan­gement est assez forte pour passer d’une phase de rous­pé­tance dans les ren­contres de veille du Sabbah à la phase de mobi­li­sation et d’actions. Alors il deviendra clair que nous aussi avons une jeune géné­ration et que notre public indif­férent peut changer radicalement.

La vic­toire de l’Obama amé­ricain peut très bien donner une grande impulsion à l’émergence d’un Obama israélien, avec un peu de chance aussi charmant que l’original. La vic­toire en Amé­rique signi­fierait pour nous, en para­phrasant un poète hébraïque : s’il y a un Obama israélien, qu’il se mani­feste immédiatement !

1er novembre 2008