Non, je ne peux pas !

Uri Avnery, mardi 10 juin 2008

Après des mois d’une course rude et âpre, un combat sans concession, Barak Obama a fait mordre la pous­sière à sa for­mi­dable adver­saire, Hillary Clinton. Il a réalisé un miracle : pour ma pre­mière fois dans l’histoire, un noir devient un can­didat cré­dible à la pré­si­dence du pays le plus puissant du monde. Et quelle est la pre­mière chose qu’il a faite après son éton­nante vic­toire ? Il s’est pré­cipité au congrès du lobby d’Israël, AIPAC, pour pro­noncer un dis­cours qui pul­vérise tous les records de ser­vilité et de sou­mission. Cela est déjà assez cho­quant. Ce qui est encore plus cho­quant, c’est que per­sonne n’ait été choqué.

CE FUT un congrès triom­pha­liste. Même cette puis­sante orga­ni­sation n’avait jamais rien vu de tel. Sept mille délégués juifs de l’ensemble des États Unis se sont ras­semblés pour recevoir l’allégeance de l’ensemble de l’élite de Washington venue se pros­terner à ses pieds. Chacun des trois can­didats à la pré­si­dence a pro­noncé un dis­cours, chacun s’efforçant de sur­passer les autres en flat­terie. Trois cents séna­teurs et membres du congrès emplis­saient les cou­loirs. Tous ceux qui sou­haitent être élus ou réélus à quelque fonction que ce soit, et même tous ceux qui nour­rissent la plus petite ambition poli­tique, étaient venus pour voir et se faire voir.

Le Washington de l’AIPAC res­semble à la Constan­ti­nople des empe­reurs byzantins à son apogée.

Le monde regardait, plein d’étonnement. Les média israé­liens étaient aux anges. Dans toutes les capi­tales du monde on suivait atten­ti­vement les événe­ments et on en tirait des conclu­sions. Tous les médias arabes en ont rendu compte lar­gement. Al Jazira a consacré une heure de dis­cussion au phénomène.

Les conclu­sions les plus extrêmes des pro­fes­seurs John Mear­sheimer et Stephen Walt ont été entiè­rement confirmées. Á la veille de sa visite à Israël, jeudi pro­chain, le lobby pro-​​israélien occupait le centre de la vie poli­tique des États Unis et du monde entier.

POURQUOI, EN RÉALITÉ ? Pourquoi les can­didats à la pré­si­dence des États Unis considèrent-​​ils que le lobby pro-​​israélien est un facteur tel­lement essentiel à leur élection ?

Les votes juifs sont impor­tants, natu­rel­lement, en par­ti­culier dans plu­sieurs Etats hési­tants dont le vote peut décider du résultat. Mais les afro-​​américains votent aussi, tout comme les his­pa­niques. Obama a fait venir sur la scène poli­tique des mil­lions de jeunes élec­teurs. Numé­ri­quement, la com­mu­nauté arabo musulmane des États-​​Unis ne repré­sente pas non plus un facteur négligeable.

Il y a des gens qui disent que c’est l’argent juif qui s’exprime. Les Juifs sont riches. Peut-​​être donnent-​​ils plus que d’autres pour des causes poli­tiques. Mais le mythe de la toute puis­sance de l’argent juif a une conno­tation anti­sémite. Après tout, d’autres lobbies et, de façon plus décisive, les grandes com­pa­gnies mul­ti­na­tio­nales, ont versé des sommes d’argent consi­dé­rables à Obama (comme à ses adver­saires). Et Obama lui-​​même a fiè­rement annoncé que des cen­taines de mil­liers de citoyens ordi­naires lui ont apporté de petites contri­bu­tions qui ont repré­senté des dizaines de mil­lions de dollars.

Il est vrai qu’il a été démontré que le lobby juif peut presque tou­jours empêcher l’élection d’un sénateur ou d’un membre du congrès qui ne danse pas, et avec ferveur, au rythme de la musique israé­lienne. Dans cer­tains cas exem­plaires (qui étaient réel­lement conçus pour faire des exemples) le lobby a causé la chute de poli­ti­ciens popu­laires en apportant son soutien poli­tique et financier à la cam­pagne élec­torale d’un rival pra­ti­quement inconnu.

Mais dans une course présidentielle ?

LA TRANS­PA­RENTE allé­geance d’Obama au lobby pro-​​Israël est plus frap­pante que les démarches sem­blables des autres candidats.

Pourquoi ? Parce que sa réussite éton­nante aux pri­maires tenait entiè­rement à sa pro­messe d’apporter un chan­gement, de mettre un terme aux sales pra­tiques cor­rompues de Washington et de rem­placer les vieux cyniques par quelqu’un de jeune et d’honnête qui ne transige pas avec ses principes.

Et voyez donc, la pre­mière chose qu’il fait après avoir obtenu sa dési­gnation par son parti est de tran­siger avec ses prin­cipes. Et de quelle manière !

L’élément remar­quable qui le dis­tingue aussi bien d’Hillary Clinton que de John McCain est une oppo­sition absolue à la guerre en Irak depuis le tout début. C’était cou­rageux. C’était impo­pu­laire. C’était en totale oppo­sition au lobby pro-​​israélien, dont toutes les ten­dances pous­saient ins­tamment Georges Bush à entrer en guerre pour libérer Israël d’un régime hostile.

Et voici qu’arrive Obama rampant dans la pous­sière aux pieds de l’AIPAC et s’écartant de sa route pour jus­tifier une poli­tique en contra­diction com­plète avec ses propres idées.

D’accord, il promet de défendre la sécurité d’Israël à tout prix. C’est habituel. D’accord, il profère des menaces sévères à l’encontre de l’Iran, même s’il avait promis de ren­contrer ses diri­geants pour régler paci­fi­quement tous les pro­blèmes. D’accord, il a promis de ramener nos trois soldats enlevés (pensant, par erreur, qu’ils sont tous les trois détenus par le Hez­bolah – une erreur qui montre, soit dit en passant, combien sa connais­sance de nos affaires est sommaire.)

Mais sa décla­ration à propos de Jéru­salem dépasse les bornes. Il n’est pas exagéré de dire que c’est un scandale.

AUCUN PALES­TINIEN, aucun arabe, aucun musulman ne fera la paix avec Israël si le Haram-​​al-​​Sharif ( aussi appelé Mont du Temple), un des trois lieux saints de l’islam et le symbole le plus mar­quant du natio­na­lisme pales­tinien, n’est pas placé sous la sou­ve­raineté pales­ti­nienne. C’est l’un des éléments cen­traux du conflit.

C’est jus­tement sur cette question que la ren­contre de Camp David en 2000 a échoué, même si le premier ministre de l’époque, Ehoud Barak, consentait d’une cer­taine façon à par­tager Jérusalem.

Et voici qu’arrive Obama qui ressort des pou­belles le slogan éculé “Jéru­salem indi­vi­sible, capitale d’Israël pour l’éternité”. Depuis Camp David, tous les gou­ver­ne­ments israé­liens ont compris que ce mantra repré­sente un obs­tacle insur­mon­table à tout pro­cessus de paix. Il a disparu – tran­quillement, presque secrè­tement – de l’arsenal des slogans offi­ciels. Seule la droite israé­lienne (et juive d’Amérique) s’y accroche, et pour la même raison : étouffer dans l’œuf toute chance de paix qui exi­gerait le déman­tè­lement des colonies.

Lors des cam­pagnes pré­si­den­tielles pré­cé­dentes aux État-​​Unis, les can­didats en pré­sence pen­saient qu’il suf­fisait de pro­mettre que l’ambassade des États-​​Unis serait trans­férée de Tel Aviv à Jéru­salem. Une fois élu, aucun des can­didats n’a jamais rien fait pour mettre cette pro­messe à exé­cution. Tous se sont laissé convaincre par le Secré­tariat d’État que cela nuirait aux intérêts amé­ri­cains fondamentaux.

Obama est allé beaucoup plus loin. Il est fort pos­sible qu’il ne s’agisse que de simples paroles et qu’il se soit dit : eh bien, il faut que je dise cela pour me faire élire. Après cela, à la grâce de Dieu.

Mais même dans ce cas le fait ne saurait être ignoré : la crainte de l’AIPAC est si ter­rible que même ce can­didat qui promet le chan­gement dans tous les domaines n’ose pas l’affronter. Dans ce domaine, il accepte les pires pra­tiques habi­tuelles de Washington. Il est prêt à sacrifier les intérêts amé­ri­cains les plus fon­da­mentaux. Après tout, les États Unis ont un intérêt vital à aboutir à une paix israélo pales­ti­nienne qui leur per­met­trait de toucher les cœurs des masses arabes de l’Irak au Maroc. Obama a abîmé son image dans le monde musulman et hypo­théqué son avenir – dans le cas où il serait élu président.

IL Y A SOIXANTE CINQ ANS, pendant que l’Allemagne nazie exter­minait leurs frères et leurs sœurs en Europe, les membres de la com­mu­nauté juive amé­ri­caine n’ont rien fait pour leur venir en aide. Ils ont été inca­pables de convaincre le pré­sident Franklin Delano Roo­sevelt de faire quelque chose d’important pour arrêter l’Holocauste. (Et au même moment, beaucoup d’afro-américains n’osaient pas approcher des bureaux de vote par crainte des chiens que l’on lâcherait contre eux.)

Qu’est-ce qui a entraîné l’étourdissante ascension vers le pouvoir de l’establishment juif amé­ricain ? Un talent d’organisation ? L’argent ? La montée dans l’échelle sociale ? La honte pour son manque de réaction pendant l’Holocauste ?

Plus je pense à ce phé­nomène étonnant, plus se ren­force ma conviction (sur laquelle j’ai déjà écrit dans le passé) que ce qui compte en réalité est la simi­litude entre l’aventure amé­ri­caine et l’aventure sio­niste, à la fois sur le plan spi­rituel et sur le plan pra­tique. Israël est une petite Amé­rique, l’Amérique est un énorme Israël.

Les pas­sagers du May­flower, dans une large mesure comme les sio­nistes de la pre­mière et de la seconde aliya (vague d’immigration), ont fui l’Europe, portant en eux une vision mes­sia­nique, qu’elle soit reli­gieuse ou uto­pique. (En vérité, les pre­miers sio­nistes étaient en majorité athées, mais les tra­di­tions reli­gieuses avaient influencé for­tement leur vision.) Les fon­da­teurs de la société amé­ri­caine étaient des "pèlerins", les immi­grants sio­nistes se nom­maient eux-​​mêmes "olim" – l’abréviation de "olim beregel", pèlerins. Les uns comme les autres voguaient vers une "terre promise", se consi­dérant comme le peuple élu par Dieu.

Les uns comme les autres ont connu beaucoup de souf­frances dans leur nouveau pays. Les uns et les autres se sont vus comme des "pion­niers" faisant fleurir le désert, "un peuple sans terre dans une terre sans peuple". Les uns comme les autres ont ignoré les droits des popu­la­tions indi­gènes qu’ils consi­dé­raient comme des sous-​​hommes et des assassins. Les uns et les autres voyaient dans la résis­tance natu­relle des popu­la­tions locales la preuve de leur caractère meur­trier inné, ce qui jus­ti­fiait même les pires atro­cités. Les uns et les autres ont chassé les indi­gènes et se sont accaparé leurs terres comme la chose la plus natu­relle à faire, s’établissant sur chaque colline et sous chaque arbre, avec une main sur la charrue et la Bible dans l’autre.

C’est vrai, Israël n’a pas commis quoi que ce soit à la mesure du génocide per­pétré contre les indi­gènes amé­ri­cains, ni quoi que ce soit res­sem­blant à l’esclavage qui a per­sisté pendant plu­sieurs géné­ra­tions aux États Unis. Mais, puisque les amé­ri­cains ont refoulé ces atro­cités de leur conscience, rien ne s’oppose à ce qu’ils se com­parent aux Israé­liens. Il sem­blerait que dans l’inconscient des deux nations il y ait un ferment de sen­timent de culpa­bilité refoulé qui s’exprime par la négation de leurs mau­vaises actions passées, par de l’agressivité et par le culte du pouvoir.

COMMENT SE FAIT-​​IL qu’un homme comme Obama, le fils d’un père africain, s’identifie de façon aussi com­plète aux actions des géné­ra­tions de blancs amé­ri­cains qui l’ont précédé ? Il montre une fois de plus la capacité d’un mythe à s’enraciner dans la conscience d’une per­sonne, au point qu’elle s’identifie à 100% au récit ima­gi­naire de l’histoire nationale. Il faut ajouter à cela le désir incons­cient d’appartenir au camp des vain­queurs, dans la mesure du possible.

Par consé­quent, je n’accepte pas sans réserve l’idée : "Eh bien, il lui faut tenir ce dis­cours pour se faire élire. Un fois à la Maison Blanche, il rede­viendra lui-​​même."

Je n’en suis pas sûr. Il peut s’avérer que ces choses aient une emprise éton­namment forte sur son univers mental.

Il y a une chose dont je suis certain : les décla­ra­tions d’Obama au congrès de l’AIPAC sont très, très mau­vaises pour la paix. Et ce qui est mauvais pour la paix est mauvais pour Israël, est mauvais pour le monde et mauvais pour le peuple pales­tinien. S’il main­tient ces décla­ra­tions un fois élu, il sera dans l’obligation de dire, s’agissant de la paix entre les deux peuples de ce pays : « Non, je ne peux pas. »