Noir, couvert de suie, brûlé

Gideon Lévy, vendredi 26 septembre 2008

L’endroit le plus important à Burin, c’est la caserne de pom­piers. Il n’y a pas beaucoup de vil­lages en Cis­jor­danie dotés d’une caserne équipée comme celle-​​là : camion de pompier, uni­formes, bottes, casques, lances à incendie, les besoins du jour. Ici, le bal des pom­piers com­prend de fré­quents départs pour aller éteindre des incendies que des colons des environs ne cessent d’allumer dans le village et dans les oli­ve­raies qui l’entourent.

Le paysage est noir, couvert de suie, brûlé. Des mil­liers d’arbres frui­tiers ont dépéri, une maison a récemment été réparée après les dégâts que lui avaient fait subir un incendie allumé en pleine nuit. Le com­mandant du poste de pom­piers, Fadi Hadar, un jeune homme en tenue de camou­flage, jette un coup d’œil dans son registre des inter­ven­tions : le dernier incendie dans le village date du 3 sep­tembre à 16h15 – le feu avait été bouté aux outils sur le chantier de construction de la nou­velle maison que se construit Abed El-​​Karim Abed El-​​Hadi, un habitant du village.

Il y a exac­tement dix ans, nous avions visité cet endroit et nous avions tenté de monter avec les fer­miers ter­ro­risés jusqu’à leurs oli­ve­raies, dans les hau­teurs. A peine étions-​​nous arrivés que des émeu­tiers sont des­cendus des maisons d’Yitzhar, menaçant de leurs armes et hurlant. Des soldats de l’armée israé­lienne, appelés sur place, furent contraints de s’enfuir sous la menace des fusils des habi­tants d’Yitzhar. « Un pas de plus et je tire », avait dit un des colons-​​terroristes en menaçant le com­mandant de brigade qui avait alors donné l’ordre de se replier. Cela, je l’ai vu de mes yeux.

Voici ce que j’écrivais alors, à la fin de l’été 1998 : « Alors qui diable est le maître dans les Ter­ri­toires occupés ? Pendant un moment qui ne fut pas bref, ce dimanche, le tableau était d’une clarté et d’une netteté incroyables : au moins sur un bout de terre, entre Burin et Yitzhar, les seuls sei­gneurs et maîtres étaient les colons et per­sonne d’autre. Ni l’armée israé­lienne, ni la police israé­lienne, ni les garde-​​frontière israéliens.

« Une bande de colons s’amène, menaçant les forces de sécurité en disant que "des snipers grimpés dans les arbres tireront une balle entre les deux yeux de celui qui ferait encore un pas" ; les offi­ciers l’entendent, les membres de la police des fron­tières l’entendent, le com­mandant de brigade le sait, mais rien. Un groupe de fer­miers pales­ti­niens demandent à pouvoir se rendre dans l’oliveraie qui leur appar­tient. Les colons menacent. Le com­mandant de brigade entend la menace puis interdit aux fer­miers d’aller sur leurs lopins de terres. "Y a-​​t-​​il quoi que ce soit d’illégal dans le fait que ces fer­miers accèdent à leurs terres ?", avais-​​je demandé au colonel Yehouda (Shouki) Shaked, le com­mandant du secteur. "Le ciel nous pré­serve. Il est clair qu’il leur est permis d’entrer sur leur terre", m’a-t-il répondu, mielleux, "Mais le moment, vous com­prenez, le moment n’est pas bien choisi" » (Haaretz, 28.08.1998)

Dix ans ont passé et rien n’a changé. Une fois de plus, « le moment n’est pas bien choisi ». La vie à Burin est tou­jours une vie sous la terreur. Les colons se déchaînent, l’armée et la police israé­liennes, censées assurer la sécurité, ne bougent pas le petit doigt. La menace des colons, vous savez ; la sécurité des Arabes, vous savez. On a de nouveau enre­gistré, au cours des der­nières semaines, une aug­men­tation de l’activité des colons. L’escalade a démarré le jeudi noir, 19 juin. Ce jour-​​là, les colons de Yitzhar et de Brakha ont incendié quelque 3.800 oli­viers, dont un millier étaient des arbres d’un grand âge.

Zaki Sadeh, coor­di­nateur des opé­ra­tions de terrain de l’organisation des « Rabbins pour les droits de l’homme », dit que pour détourner l’attention de la question des avant-​​postes « illégaux », l’essentiel des troubles pro­viennent main­tenant des colonies « légales », Yitzhar et Brakha. Son orga­ni­sation prépare un pro­gramme de plan­tation pour réha­bi­liter les oli­ve­raies incen­diées. Les volon­taires de l’organisation ont res­tauré la maison, incendiée elle aussi, de Said Najar vers lequel nous nous tour­nerons d’abord.

Un petit lit d’enfant, noir de suie, traîne dans la cour de la maison, témoin silen­cieux des événe­ments de la nuit où les colons ont mis le feu à la maison. C’était la nuit du 28 juillet, jour anni­ver­saire du mariage des Najar qui vivent, avec leurs deux enfants, dans cette maison qu’ils louent. Said assistait à un cours pour offi­ciers de la police pales­ti­nienne à Jéricho. Wafa, son épouse, alors enceinte, et Arwah, leur fils d’un an et demi, étaient à la maison.

Depuis le joli balcon de pierre de cette maison ancienne, se découvre un paysage toscan. Dans le verger, poussent des figuiers et des oli­viers. Dans la soirée, Wafa a télé­phoné à Said pour lui dire que des colons étaient des­cendus de la colline, venant de Brakha, leur malé­diction, et qu’ils rôdaient dans le village en s’adonnant à des actes de vio­lence. Wafa lui a dit qu’elle avait peur. Said lui a conseillé d’aller avec l’enfant chez ses parents à elle, pour ne pas être seuls dans cette maison qui donne sur la rue prin­cipale du village. Wafa, tout en laissant les lumières allumées dans la maison pour plus de sécurité, s’est enfuie pour se rendre chez ses parents. Au petit matin, le frère de Said lui a télé­phoné à Jéricho et lui a dit : viens vite, la maison a été incendiée.

La maison était tout entière cou­verte de suie et toute fumante, deux cock­tails Molotov furent trouvés dans la chambre à coucher commune au couple et à son bébé dont le lit était entiè­rement brûlé. Said est arrivé sur place deux heures plus tard, alors que l’incendie était déjà éteint. Il dit que l’on sent main­tenant encore l’odeur de fumée dans la maison qui a été retapée et net­toyée par des membres des « Rabbins pour les droits de l’homme ». Le lit d’enfant, à l’entrée, est la seule trace qui reste de ce qui est arrivé. Les Rabbins ont aussi acheté un nouveau lit dans lequel dort Mahmoud, le bébé qui est né entre temps. Wafa ne sou­haite pas continuer à habiter cette maison. Said était sur le point de lui bâtir une maison à la limite du village, mais toutes ses économies, 9.800 dinars jor­da­niens en cash, ont, selon ses dires, disparu dans l’incendie des colons. Pas d’économies, pas de nou­velle maison.

Najar dit que les colons viennent qua­siment tous les jours dans le village, menaçant tous les habi­tants. Ils sont essen­tiel­lement actifs en fin de semaine, le ven­dredi et le samedi (shabbat hamalka). Un tracteur Fer­guson s’est approché de la cour de la maison, conduit par le vieux fermier Walid Ayd. Hier, raconte ce voisin mous­tachu et brûlé par le soleil, les colons ont encore essayé de des­cendre dans le village. Seul un ras­sem­blement des jeunes les en a empêchés. Il y a quelques jours, les colons ont empoi­sonné six moutons, dont trois lui appar­te­naient. Les choses sont comme autrefois, Ayd et d’autres fer­miers se voient empêchés de se rendre sur une partie de leurs terres, à cause des menaces de leurs voisins de Brakha et Yitzhar. Ils appré­hendent surtout main­tenant le moment de la récolte des olives qui débute le mois pro­chain. Ayd ne sait pas comment ni même s’il par­viendra à faire sa récolte qui constitue sa seule source de revenus.

« Nous vivons pour Al-​​Qouds, capitale de la Palestine », annonce une affiche à l’entrée du bureau du chef du conseil, Ali Ayd. Burin compte 3.200 habi­tants. « Chaque fois qu’on parle de paix, il y a davantage de pro­blèmes avec les colons », dit-​​il pour essayer d’expliquer l’escalade dans les actions des colons, aux cours de ces der­nières semaines, pas seulement ici, mais sur toute l’étendue de la Cis­jor­danie. Les colons seraient-​​ils les seuls à prendre au sérieux les conver­sa­tions entre Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas (Abou Mazen) ? Agissent-​​ils dans les petites choses comme dans les grandes, embrasant le ter­ri­toire même quand il n’y a qu’une appa­rence d’avancée poli­tique ? D’Hébron à Naplouse, cette escalade est per­cep­tible ces der­niers temps et per­sonne en Israël ne s’en émeut. C’est à se demander si quelqu’un en a entendu parler.

Assis sous un por­trait de Yasser Arafat, le chef du conseil égrène les der­niers mal­heurs, les énumérant comme pour leur donner plus de poids : poteaux élec­triques incendiés, troupeau empoi­sonné, vol de chevaux, incendie d’une maison et par-​​dessus tout, tirs de « mis­siles »– appa­remment des obus de mor­tiers ou des fusées éclai­rantes, aux dires de la police – dont neuf ont été tirés, ces der­nières semaines, sur Burin, sans atteindre per­sonne ni faire aucun dégât, mais en semant la terreur.

Le premier tir a eu lieu le 1er août, alors que tout le village était à un mariage. Ayd dit qu’ils savent exac­tement de quelle maison de Brakha partent les tirs : c’est celle d’où partent géné­ra­lement les pogromes. Ayd dit qu’après chaque tir, des soldats de l’armée israé­liennes viennent ramasser les débris des engins explosifs. Est-​​ce que ce sont eux qui appellent l’armée israé­lienne ? Non. Alors comment l’armée sait-​​elle ? « Tout comme elle sait qu’un missile est tiré depuis l’Irak », répond Ayd. Malgré les opé­ra­tions de l’armée israé­lienne, de gros débris de métal sont déposés sur la biblio­thque d’Ayd, restes de bombe ou de roquette. D’après lui, l’engin a été lancé il y a quelques semaines depuis Yitzhar et a atterri dans des champs, entre Oudala et Awarta, deux vil­lages situés tout près, à trois kilo­mètres de Burin.

Les 3.800 oli­viers qui ont été incendiés en juin appar­te­naient à 75 habi­tants du village. Autrefois, cinq à six cents vil­la­geois par­taient chaque matin pour aller tra­vailler en Israël. Aujourd’hui, pas plus qu’un dixième de ce nombre continue de le faire. Le chef du conseil lui-​​même a fermé depuis long­temps l’entreprise de pierres qu’il avait à Naplouse et un demi million de shekels ont été perdus, selon ses dires, du seul fait que Naplouse est placé en état de siège.

Tôt matin. En Palestine, on est déjà passé à l’heure d’hiver, dernier signe d’indépendance à l’égard d’Israël, et les rues de ce beau village ancien sont vides. Le chef du conseil cri­tique durement la police et l’armée israé­liennes qui, selon lui, ne font rien pour pro­téger les habi­tants de son village contre les pogro­mistes. « L’armée et la police ne font rien, stric­tement rien, pour pro­téger la vie des Pales­ti­niens. Elles se contentent de mentir. » Ayd raconte un cas où un colon a brandi une arme et tiré sur les habi­tants. La police a déclaré que le jeune homme avait été arrêté, mais fina­lement il est apparu qu’il était libre. Il y a quelques mois, des colons de Yitzhar ont confisqué, de force, le cheval d’un vil­la­geois, Ayman Soufan. Celui-​​ci est allé se plaindre à la police où, selon les dires du chef du conseil, on lui aurait dit que des colons de Yitzhar pré­ten­daient eux aussi qu’un cheval leur avait été volé. Tant que leur cheval ne leur était pas rendu, avaient expliqué les colons à la police, ils ne libé­re­raient pas son cheval. Un Etat de droit, version Yitzhar.

Le porte-​​parole de l’armée israé­lienne a com­mu­niqué ceci : suite aux inci­dents graves sur­venus dans le secteur, la police d’Israël a lancé, avec l’aide de l’armée, une série d’opérations contre des agents pro­vo­ca­teurs dans les colonies. Lors de ces événe­ments, un certain nombre de citoyens ont été arrêtés et font l’objet d’un examen par la police. L’armée israé­lienne par­ticipe en per­ma­nence au maintien de l’ordre public dans les régions de Judée et de Samarie.

Le porte-​​parole du secteur de Judée-​​Samarie (Cis­jor­danie), Dany Poleg, a adressé cette réponse : une plainte a été reçue, dans la zone de Samarie, le 28 juillet, pour une maison incendiée à Burin. A ce stade, l’enquête est en cours au niveau du ren­sei­gnement afin d’identifier les sus­pects. Sur la question des cultures incen­diées, des enquêtes sont réa­lisées mais ne sont pas encore assez avancées pour per­mettre des arres­ta­tions et le dépôt d’actes d’accusation. La police du secteur de Judée-​​Samarie n’a pas connais­sance d’un incident com­portant des tirs de roquettes, mais on peut dire que lors d’un incident où il avait été rap­porté qu’un bruit d’explosion avait été entendu dans le secteur du village, l’enquête des sapeurs de la police, qui avait reçu des Pales­ti­niens un objet trouvé sur le terrain, avait montré qu’il s’agissait des restes d’une fusée éclai­rante manuelle. A ce stade, aucun suspect n’a été arrêté.

Haaretz, 12 septembre 2008