Nicolas Sarkozy scelle les retrouvailles franco-​​syriennes

Gilles Paris, dimanche 7 septembre 2008

Comme il s’y était engagé lorsqu’il avait reçu solen­nel­lement, le 12 juillet à l’Elysée, le pré­sident syrien Bachar Al-​​Assad, Nicolas Sarkozy effectue, mer­credi 3 et jeudi 4 sep­tembre à Damas, la pre­mière visite d’un pré­sident français depuis celle de Jacques Chirac, en octobre 2002.

Cette visite, accom­pagnée d’un mini-​​sommet régional avec la Turquie et le Qatar, jeudi, par­achève les retrou­vailles franco-​​syriennes après une brouille de près de cinq ans. Pré­sentée comme "très poli­tique" par l’Elysée, elle ne devrait d’ailleurs pas s’accompagner, dans le domaine écono­mique, de signa­tures de contrats impor­tants compte tenu des effets per­sis­tants de ce gel et de la modestie des échanges entre les deux pays. Ces retrou­vailles sont encore bien fraîches et, si elles per­mettent à la Syrie de sortir de son iso­lement régional, chacun s’efforce de les pré­senter selon ses intérêts.

Le régime syrien, qui s’est montré prompt à sou­tenir la Russie contre les Occi­dentaux dans la crise géor­gienne, en nos­tal­gique de la guerre froide et de ses blocs, assure ainsi que c’est sa capacité de résis­tance aux pres­sions inter­na­tio­nales qui a convaincu le pré­sident français, sur les conseils du Qatar, de rouvrir le dia­logue avec Damas pour tenter de se gagner les faveurs d’un pays stra­té­gique mais mar­gi­nalisé au sein de la famille arabe, comme l’ont encore montré les absences de nom­breux chefs d’Etat lors du sommet annuel de la Ligue arabe organisé à Damas, en mars, à com­mencer par le roi Abdallah d’Arabie saoudite.

L’Elysée, au contraire, défend la thèse d’une évolution syrienne illustrée, selon la pré­si­dence fran­çaise, par l’apaisement relatif enre­gistré depuis l’accord de Doha, en mai, au Liban, l’ancien pré carré syrien, après trois années de ten­sions et de vio­lences entre majorité anti­sy­rienne et oppo­sition libanaises.

Il est sans doute encore trop tôt pour mesurer si l’audacieux pari français sur le réen­ga­gement de la Syrie a des chances de porter ses fruits. L’Elysée dresse avec soin, pour tenter de convaincre les scep­tiques arabes ou occi­dentaux, la liste des gestes syriens jugés pro­met­teurs : visite à Damas, en août, du pré­sident libanais Michel Sleimane ; enga­gement syrien, réitéré à cette occasion, d’ouvrir pour la pre­mière fois dans l’histoire des deux pays une repré­sen­tation diplo­ma­tique à Bey­routh ; réac­ti­vation des com­mis­sions syro-​​libanaises consa­crées aux conten­tieux que constitue la démar­cation de la fron­tière entre les deux pays, le sort des dis­parus libanais de la guerre civile pour les­quels la Syrie est mise en cause ou les moda­lités de leur nor­ma­li­sation diplomatique.

Contrarier l’axe Damas-​​Téhéran

L’attachement apporté par Nicolas Sarkozy à la piste syrienne ne se jus­tifie pas seulement par la situation du Liban, où se tien­dront d’ici un an des élec­tions légis­la­tives dont la France attend beaucoup. Paris ne fait pas mystère de sa volonté de contrarier l’axe entre Damas et Téhéran, qui affai­blirait incon­tes­ta­blement le régime iranien dont les ambi­tions nucléaires, jugées sus­pectes par les Occi­dentaux, ont pré­cipité l’isolement. Depuis que la Syrie a accepté l’idée d’un copar­rainage franco-​​américain dans le cas de négo­cia­tions directes avec Israël (les deux pays, pour l’instant, se contentent de contacts par le tru­chement de la Turquie), la France espère enfin retrouver une nou­velle influence dans la région, sur le modèle de celle obtenue lors de la crise de 1996 entre le Liban et Israël.

Les incer­ti­tudes poli­tiques israé­liennes mises à part, il est douteux, cependant, que la moindre avancée puisse être enre­gistrée sur ce point, comme l’avait d’ailleurs déclaré M. Al-​​Assad lors de sa visite à Paris, avant la mise en place d’une admi­nis­tration amé­ri­caine décidée à rompre avec l’intransigeance mani­festée par George Bush, notamment avec l’adoption de sanc­tions uni­la­té­rales contre la Syrie depuis 2003 (étendues récemment aux intérêts écono­miques d’un membre influent de la famille Al-​​Assad, Rami Makhlouf).

Si les démo­crates ont mani­festé à plu­sieurs reprises une volonté de dia­logue avec Damas, comme en a témoigné en 2007 la visite cri­tiquée par la Maison Blanche du "speaker" de la Chambre des repré­sen­tants, Nancy Pelosi, les répu­bli­cains se sont bien gardés pour l’instant de la moindre ouverture. Pour le régime syrien, seuls les Etats-​​Unis sont pourtant à même d’apporter les garanties, poli­tiques comme écono­miques, néces­saires à sa pérennité.