Nettoyage ethnique dans le Néguev israélien

Neve Gordon, dimanche 1er août 2010

Neve Gordon raconte l’expérience de sa visite au village arabe israélien Al-​​Arakib quelques ins­tants après qu’il a été rasé par l’autorité israé­lienne, lors de la toute der­nière affaire de net­toyage eth­nique dans le désert du Néguev.

Un convoi de bull­dozers mena­çants ren­trait à Beer Sheva tandis que je conduisais vers le village Al-​​Arakib, un village bédouin sis à plus de 10 minutes de la ville. En entrant sur le chemin de terre menant au village, j’ai vu des dizaines de fourgons avec des poli­ciers lour­dement armés qui se pré­pa­raient à partir. Leur mission avait semble-​​t-​​il été accomplie.

Les signes de des­truction ont été immé­dia­tement visibles. J’ai d’abord remarqué des poulets et des oies qui cou­raient en liberté près d’une maison démolie au bull­dozer, et j’ai vu ensuite une autre maison, et puis un autre, toutes réduites à l’état de décombres. Quelques enfants essayaient de trouver un endroit ombragé pour se cacher du soleil brûlant du désert, tandis que der­rière eux un nuage de fumée noire s’élevait d’un tas de foin en train de brûler. Les moutons, les chèvres et le bétail n’étaient visibles nulle part – peut-​​être parce que la police les avait confisqués.

Debout sur la colline jaune, des dizaines de Bédouins par­ta­geaient ce qu’ils avaient vécu tôt dans la matinée, et tout autour, des oli­viers déra­cinés étaient abattus sur la terre. Un village entier, com­prenant entre 40 et 45 maisons, avait été tota­lement rasé en moins de trois heures.

J’ai soudain res­senti une impression de déjà vu : une image de moi mar­chant dans les ruines d’un village détruit quelque part à la péri­phérie de la ville liba­naise de Sidon m’est revenue. C’était il y a plus de 25 ans, pendant mon service dans les para­chu­tistes israé­liens. Mais au Liban les habi­tants avaient tous fui long­temps avant la venue de mon peloton, et nous mar­chions sim­plement dans les débris. Il y avait quelque chose de sur­réa­liste dans cette expé­rience. Cela m’a empêché de bien com­prendre sa signi­fi­cation pendant plu­sieurs années. À l’époque, c’était comme si je me baladais sur la lune.

Cette fois, l’impact de la des­truction m’a immé­dia­tement investi. Peut-​​être parce que les 300 per­sonnes qui habi­taient à Al-​​Arakib, incluant leurs enfants, étaient assises dans les ruines quand je suis arrivé, et que leur angoisse était évidente ; ou peut-​​être parce que le village est situé à seulement 10 minutes de ma maison à Beer Sheva et que je conduis en passant là chaque fois que je vais à Tel-​​Aviv ou Jéru­salem ; ou peut-​​être parce que les Bédouins sont des citoyens israé­liens, et que j’ai soudain compris jusqu’à quel point l’État est prêt à aller pour mener à bonne fin son objectif de judaï­sation de la région du Néguev ; ce que j’ai vu, après tout, c’était un acte de puri­fi­cation ethnique.

Ils disent que la pro­chaine Intifada sera bédouine. Il y a 155.000 Bédouins dans le Néguev, et plus de la moitié vivent dans des vil­lages non reconnus, sans élec­tricité ni eau cou­rante. Je ne sais pas à ce qu’ils peuvent faire, mais en trans­formant en sans-​​abri 300 per­sonnes, dont 200 sont des enfants, Israël est sûrement en train de pro­voquer les troubles qu’il a l’intention d’empêcher.