Nayla Khalil, une reporter palestinienne qui dit « non »

Delphine Minoui, jeudi 19 juin 2008

Dans le camp de Balata, à Naplouse, en Cis­jor­danie, où s’entassent plus de 20 000 réfugiés pales­ti­niens, Nayla Khalil fait figure d’exception. Là bas, rares sont les femmes qui sortent avec un diplôme. Ou qui s’en sortent, tout simplement.

Son père rêvait de la voir, au mieux, mariée, et mère de famille. Au pire, céli­ba­taire et comp­table, de manière à rentrer à la maison à des heures suf­fi­samment décentes pour éviter les cancans du voi­sinage. Dans le camp de Balata, à Naplouse, en Cis­jor­danie, où s’entassent plus de 20 000 réfugiés pales­ti­niens, Nayla Khalil fait figure d’exception. Là bas, rares sont les femmes qui sortent avec un diplôme. Ou qui s’en sortent, tout simplement.

A 30 ans, la jour­na­liste pales­ti­nienne savoure sa petite vic­toire. Ce lundi 2 juin, les pho­to­graphes agglu­tinés autour de la piscine de l’hôtel Phoe­nicia de Bey­routh n’ont d’yeux que pour cette jeune femme aux yeux pétillants, un keffieh sym­bo­lique enroulé autour des épaules. Elle vient d’y recevoir le Prix Samir Kassir pour la liberté d’expression pour un article d’une réalité féroce qui dénonce les déten­tions arbi­traires et les tor­tures pra­ti­quées par les deux prin­ci­pales forces poli­tiques pales­ti­niennes, le Hamas et le Fatah, en prise à une lutte de pouvoir fra­tricide, qui fra­gilise aujourd’hui leur position face à Israël. (cliquer ici pour lire l’intégralité de son reportage "Les pales­ti­niens payent le prix de la haine")

« C’est maman qui va être fière… », souffle Nayla Khalil, en redressant le foulard noir qui encadre son visage en forme de soleil. Anal­phabète, elle est sa pre­mière oreille, sa conseillère de l’ombre. « Bravo, ma fille, tu as su rester neutre. Tu es une vraie pales­ti­nienne », lui avait-​​elle glissé en mars dernier, lors du bou­clage de son enquête, publiée sur le site Internet « Amin​.org ». « C’est le meilleur com­pliment qu’elle pouvait me faire ». L’article qui visait, dit-​​elle, « à nous obliger à nous regarder en face, à nous faire réa­liser que les tor­tion­naires ne sont pas que nos ennemis israé­liens », ne tarda pas à déclencher une pluie de menaces télé­pho­niques. « J’ai même reçu des mes­sages de cer­tains détenus se plai­gnant d’avoir été cités dans le même papier que des vic­times de l’autre camps… ».

Mais la jeune reporter est une habituée des chemins embusqués. Pour venir recevoir son Prix à Bey­routh, il lui a fallu faire le détour par Amman, en Jor­danie, et tra­verser, sous un soleil brûlant, une demi-​​douzaine de check-​​points de l’armée israé­lienne. Des heures d’attente, de fouille, d’interrogatoires. « Ca vous étonne ? Moi, ça fait partie de mon quo­tidien ! », rigole-​​t-​​elle.

Ce n’est que lorsqu’on lui demande ce qui la fait tenir que son visage s’assombrit. « Un jour, un écrivain pales­tinien m’a dit : « Je ne résiste pas pour la vic­toire, mais pour que mon droit soit reconnu » », murmure-​​t-​​elle, en glissant la main au fond de son por­te­feuille. Trois photos de jeunes hommes au visage fin y sont minu­tieu­sement rangées : Ahmad et Mahmoud, deux de ses sept frères, détenus depuis deux ans par les Israé­liens, et un ami proche, abattu il y a quelques mois.

« En 2000, lors de la seconde Intifada, Ahmad a vu son meilleur ami se faire tirer 20 balles dans le corps. Il avait 14 ans. Depuis, il a choisi les armes pour se battre. Moi, j’ai choisi mon stylo », dit-​​elle.

A l’âge où l’on joue à la poupée et où ses frères jetaient des pierres contre l’armée israé­lienne, Nayla Khalil pré­férait déjà s’enfermer dans sa chambre pour lire et relire les deux seuls ouvrages de la maison : le Coran et les Mille et une nuits. « Mes parents, issus d’un milieu modeste et tra­di­tionnel, n’avaient pas les moyens d’en acheter d’autres. Parfois, je lisais des pas­sages à haute voix pour mes grands-​​parents… ».

Ins­pirée par « la magie du langage des Mille et une nuits », elle se met d’abord à com­poser des poèmes d’amour. « Mes cama­rades de classe s’en ser­vaient pour aller déclarer leur flamme à leurs dul­cinées », se sou­vient la jeune effrontée.

Très vite, le jour­na­lisme la démange. Il lui faudra insister une année entière pour gagner la confiance parentale. « Partir tra­vailler à Ramallah, au Sud de Naplouse, c’était, pour mes parents, comme aller voyager aux Etats-​​Unis : impen­sable ! », dit-​​elle. En 2003, Nayla finit par y décrocher un poste dans une asso­ciation cari­tative. « Le matin, je donnais le bain aux per­sonnes âgées et je lavais la vais­selle, l’après-midi, je faisais mes inter­views et la nuit j’écrivais mes pre­mières piges », raconte-​​t-​​elle.

Lorsqu’elle postule au quo­tidien Al-​​Ayyam, son employeur actuel, la com­pé­tition est rude. Pour faire la dif­fé­rence face aux 12 autres can­didats, pour la plupart des hommes, elle y va au culot. « Une de mes épreuves consistait à inter­viewer un des sur­vi­vants du camps de Sabra et Chatila. Il vivait à Gaza et je n’avais pas les moyens d’aller le voir. Je lui ai télé­phoné en le sup­pliant de me rap­peler immé­dia­tement à ses frais ». Quelques jours plus tard, l’article est publié à la une… mais sans sa signature.

Ce n’est qu’une semaine plus tard que le rédacteur-​​en-​​chef lui annonce la bonne nou­velle : elle est embauchée ! Avec une seule réserve : son hedjab dérange.

« Je me couvre la tête, mais je ne couvre pas mes pensées », lui répond-​​elle alors, du tac-​​au-​​tac.

Un leit­motiv qui lui donne aujourd’hui la force, trophée en main, de pour­suivre sa route.

Jusqu’au bout des mots.