Naissance d’Israël : la guerre de douze ans

Michel Bôle-​​Richard, samedi 5 avril 2008

Cela a duré douze ans. Depuis la révolte arabe de 1936 jusqu’à la pro­cla­mation de l’Etat d’Israël, le 14 mai 1948. Douze années ponc­tuées de hold-​​up, d’assassinats, d’exécutions som­maires, d’attentats, de tueries d’innocents, de vengeances.

Douze années d’un combat clan­destin pour conquérir un ter­ri­toire d’abord contre "l’occupant" bri­tan­nique puis contre le peuple qui y vivait : les Pales­ti­niens. En 1936, note Charles Enderlin, "la popu­lation arabe compte 960 000 musulmans et 400 000 juifs".

En 1920, lorsque le mandat bri­tan­nique est ins­tauré sur la Palestine après la chute de l’Empire ottoman, les juifs n’étaient alors que 55 000 pour 560 000 musulmans. Au fil des ans, le rêve sio­niste va prendre forme et se trans­former en une lutte vio­lente et san­glante pour aboutir à la par­tition de la Palestine décidée par l’ONU, le 29 novembre 1947. Israël a aujourd’hui 60 ans, et la Palestine est encore un Etat en devenir tou­jours promis, jamais réalisé.

C’est cette nais­sance "par le feu et par le sang" que le cor­res­pondant de France 2 en Israël a choisi, cette fois, de raconter après avoir consacré trois autres ouvrages à cette quête impos­sible de l’indépendance de la Palestine à travers un pro­cessus de négo­cia­tions tou­jours recom­mencé et jamais abouti.

"On n’offre pas d’Etat à un peuple sur un plateau d’argent", avait dit Chaïm Weizmann, qui fut le premier pré­sident de l’Etat d’Israël. De fait, il apparaît très vite aux membres du Yishouv, la com­mu­nauté juive de Palestine, et à tous ceux qui viennent la rejoindre que les bombes et les armes sont les seuls moyens pour faire triompher les théories de Theodor Herzl, qui, avec la montée du nazisme en Alle­magne puis la deuxième guerre mon­diale, prennent, plus que jamais, les allures d’une nécessité pour le peuple juif.

Ceux qui pour les Bri­tan­niques appa­raissent au départ comme des "gang­sters" deviennent des mili­tants com­bat­tants animés par une cause pour laquelle il ne faut renoncer à aucun moyen. La lecture de cet ouvrage est, à cet égard, édifiante sur les moyens uti­lisés par toutes ces orga­ni­sa­tions qui ont pour nom Bétar, Irgoun, Haganah, groupe Stern, Palmach, qui, avec des stra­tégies dif­fé­rentes, des riva­lités féroces, des méthodes plus ou moins radi­cales, sont résolues à chasser l’occupant.

Charles Enderlin n’a pas fait l’addition du nombre de vic­times dans un camp comme dans l’autre, mais le bilan des attentats et des actions armées est impres­sionnant. Vic­times civiles, mili­taires, mais également de per­son­na­lités comme le comte Ber­na­dotte, le médiateur de l’ONU, ou encore l’assassinat de Lord Moyne au Caire. Le ter­ro­risme n’a pas de fron­tières. L’un des tueurs explique lors de son procès que "la loi doit se fonder sur la justice. Si ce n’est pas le cas, il n’y a aucune raison de la res­pecter. Il n’y avait pas d’autres moyens de faire res­pecter nos droits spoliés".

Le plus étonnant dans cette saga où tous les coups semblent permis est l’apparition de tous les noms qui, par la suite, ont continué à faire l’histoire d’Israël. Que ce soit Moshe Dayan ou encore Menahem Begin, com­mandant de l’Irgoun, et Itzhak Shamir, chef des opé­ra­tions du groupe Stern, ou enfin Itzahk Rabin, officier de la Haganah, l’ancêtre de Tsahal. Trois d’entre eux sont devenus premier ministre.

Le plus célèbre des attentats reste celui de l’Hôtel King David, le 22 juillet 1946, qui fit 91 morts. Aujourd’hui, cette lutte sans merci pour la conquête d’une indé­pen­dance prend une réso­nance par­ti­cu­lière lorsqu’on la compare avec celle du peuple pales­tinien pour la recon­nais­sance de ses droits et de son Etat. Ter­ro­riste pour les uns, com­battant de la liberté pour les autres, l’adage n’a jamais été aussi bien approprié. C’est tout le mérite de cette enquête de nous remettre en mémoire un passé pourtant pas si éloigné.

PAR LE FEU ET PAR LE SANG de Charles Enderlin. Albin Michel, 362 pages, 20,90 €.