Nahr el-​​Bared, un camp « libanisé » en perspective

Philippe Abi-​​Akl, jeudi 6 septembre 2007

Des postes de gen­dar­merie liba­naise vont clouter les entrées de Nahr el-​​Bared qui ne sera plus sous contrôle des auto­rités pales­ti­niennes et se trouvera sous l’autorité de la légalité libanaise

Aux yeux de l’opinion, Nahr el-​​Bared est venu éclipser un peu cet autre déve­lop­pement d’actualité qu’est l’initiative Berry. Les Libanais ont éprouvé de la joie, du sou­la­gement, à l’annonce de la vic­toire de l’armée, au bout de 105 jours et au prix de plus de 160 martyrs, sur le groupe ter­ro­riste Fateh el-​​Islam dont le chef, Chaker Absi, les cadres et des dizaines de mer­ce­naires ont été tués, tandis que des grappes entières ont été cap­turées ou blessées. Ces acti­vistes se trouvent actuel­lement soumis à des inter­ro­ga­toires par l’armée, qui va inces­samment les déférer en justice.

Bien entendu, les opé­ra­tions de net­toyage et de ratissage de Nahr el-​​Bared, miné à fond et où des ter­ro­ristes pour­raient encore se cacher, se pour­suivent. Comme elles doivent néces­sai­rement être méti­cu­leuses, elles pour­raient prendre plu­sieurs jours. D’autant qu’il faut également traiter les abords, qui s’étalent sur une large périphérie.

Une période pendant laquelle l’accès du camp res­terait interdit. Il faut prévoir, du reste, qu’avant tout retour des habi­tants, une pre­mière com­mission offi­cielle d’évaluation des dégâts examine les lieux, en vue de la recons­truction que Siniora promet fer­mement, en s’appuyant, notamment, sur une aide saou­dienne. Le chef du gou­ver­nement a également relancé d’autres dona­teurs poten­tiels, et une confé­rence d’estimation est prévue le 10 du mois en cours.

Concernant la réédi­fi­cation, nombre de pôles locaux ou pales­ti­niens pré­co­nisent qu’en pra­tique, en gardant quelques struc­tures, on établisse un camp tout nouveau, une sorte d’agglomération modèle, suivant un plan d’urbanisme bien étudié, et non pas d’une manière anar­chique, comme cela s’est fait jusqu’à présent pour les camps de réfugiés palestiniens.

Un élément à signaler : les pro­prié­taires libanais ini­tiaux, les ayants droit, à l’intérieur comme au dehors du camp, ont décidé d’agir pour récu­pérer leurs biens, fon­ciers ou agraires, et les exploiter, pour qu’ils ne soient plus réqui­si­tionnés, comme aupa­ravant, au profit de la popu­lation réfugiée. Ils exigent en outre, et consé­quemment, l’interdiction de toute construction sauvage.

Selon des res­pon­sables, le gou­ver­nement va s’atteler à la tâche, si l’armée lui en donne le feu vert, dès lundi pro­chain. Autre pre­mière que la moder­ni­sation, et bien plus lourde de sens poli­tique : des postes de gen­dar­merie liba­naise vont clouter les entrées de Nahr el-​​Bared qui ne sera plus sous contrôle des auto­rités pales­ti­niennes et se trouvera sous l’autorité de la légalité liba­naise, afin de s’assurer qu’il n’y aura plus d’infiltration de groupes ou d’individus ter­ro­ristes et bri­gan­distes, prenant le camp pour base de leurs actions sub­ver­sives et cri­mi­nelles. Afin donc que nul ne soit de nouveau tenté d’établir, à partir de Nahr el-​​Bared, un « émirat isla­mique » au Liban-​​Nord, comme le groupe Fateh el-​​Islam avait voulu le faire.

Constat

Mais pourquoi cette vic­toire de l’armée a-​​t-​​elle été si lour­dement acquise ? La réponse réside, selon beaucoup, dans le fait que les res­pon­sables libanais ont, par le passé, un peu trop négligé l’armée. Sous la tutelle, ils ne lui voyaient pas jouer de rôle pré­pon­dérant. Ils ne se sont pré­oc­cupés ni de lui assurer le finan­cement requis pour se fournir en armes modernes ni de l’équiper décemment. Quand on les relançait à ce propos, ils répon­daient à mots cou­verts qu’ils dou­taient de la cohésion du corps mili­taire comme de ses capa­cités com­ba­tives. Ces col­labos de l’époque jugeaient l’armée, ce qui était pour le moins para­doxal de leur part, comme trop soumise à cer­taine hégémonie.

Faut-​​il rap­peler le « niet » constant opposé, sous la tutelle, notamment par le pré­sident de la Répu­blique, à un déploiement de l’armée au Sud, sur la fron­tière, sa zone de pré­sence natu­relle ? Après la guerre de juillet, ce déploiement, retardé pendant trente ans, a pu enfin avoir lieu. L’armée s’est trouvée confrontée, à Maroun el-​​Rass ou ailleurs, aux Israé­liens et s’est imposée chaque fois. Au niveau de la rue inté­rieure, c’est sa pré­sence qui a empêché les troubles de se pro­duire, ou de dégé­nérer, le 8 et le 14 Mars 2005 comme le 23 et le 25 janvier 2007. À travers ses mis­sions dans diverses régions du pays, dont la Békaa, elle a montré qu’elle est bien une armée purement nationale, qui n’est au service d’aucune fraction, d’aucun camp.

Tou­jours sur le plan poli­tique, Nahr el-​​Bared met en relief la nécessité de revenir aux réso­lu­tions de la confé­rence de dia­logue pour gommer les bases pales­ti­niennes hors des camps et orga­niser l’armement à l’intérieur. À ce propos, le repré­sentant de l’OLP, Abbas Zaki, entre­prend des contacts. Il sou­haite lui-​​même une nor­ma­li­sation dans les six mois.