Mur, un film de Simone Bitton

Antonia Naïm - Pour La Palestine n°44, samedi 19 mars 2005

Culture /

Le docu­men­taire israélien est devenu désormais l’un des rares espaces de trans­gression, voire de sub­version, dans le milieu artis­tique et intel­lectuel de ce pays.

Le docu­men­taire israélien est devenu désormais l’un des rares espaces de trans­gression, voire de sub­version, dans le milieu artis­tique et intel­lectuel de ce pays. Une poignée de docu­men­ta­ristes comme Eyal Sivan, David Ben­chetrit, Avi Mograbi, Simone Bitton tra­vaillent en marge et souvent en exil sur l’histoire et l’actualité du conflit israélo-​​palestinien et n’hésitent pas à aborder dans leurs films les sujets qui fâchent, ce qui fait d’eux parfois les cibles de la vio­lence de groupes inté­gristes ultra sio­nistes. Dernier en date, David Ben­chetrit, victime en avril 2004 d’une très vio­lente agression commise par des vigiles devant le ministère de la Défense à Tel-​​Aviv où il se rendait pour la pré­pa­ration d’un docu­men­taire sur le mou­vement des refuzniks.

Le film Mur, sorti en salles en octobre et signé par Simone Bitton, réa­li­sa­trice qui reven­dique depuis long­temps une double culture, juive et arabe, est le dernier exemple de cette « nou­velle vague » israé­lienne. Dès les pre­mières images, la caméra fixe obs­ti­nément le travail de construction du mur dressé par Israël. En temps réel, elle suit la lenteur de ce travail tita­nesque, puis un long tra­velling montre une autre partie du mur, terminé, orné de fresques niaises en trompe-l’œil. Des enfants israé­liens, inter­rogés par la réa­li­sa­trice, parlent de l’« autre », le Pales­tinien, cet inconnu dangereux…

Simone Bitton a raconté avoir eu l’idée du film en 2002, en écoutant dans un bul­letin d’information le ministre israélien de la Défense expliquer que le mur serait la solution aux pro­blèmes sécu­ri­taires d’Israël. Tout au long du film, le seul per­sonnage récurrent est ainsi un mili­taire, le général Amos Yaron, directeur de cabinet au ministère israélien de la Défense, qui expose avec aplomb les raisons de la construction du mur, ou plutôt de la « bar­rière de sécurité », de la « ligne de suture », qui ser­virait à « réduire les infil­tra­tions ter­ro­ristes », à empêcher les « vols de voi­tures et de machines agri­coles »… Très pro­fes­sionnel, il détaille le coût : environ 2 mil­lions de dollars le kilo­mètre pour le mur lui-​​même, mais aussi les clô­tures bar­belées, les caméras vidéo, les radars, la route, au total un ruban de 50 mètres de large, car le mur n’est pas seulement un ali­gnement de blocs de béton : encore des terres volées aux Pales­ti­niens. Les mêmes Pales­ti­niens obligés de tra­vailler dans les chan­tiers de construction du mur, car il faut sur­vivre. C’est l’un des pas­sages les plus déchi­rants. « Ne montrez pas mon visage, l’OLP me tuerait » dit un ouvrier à la réalisatrice.

Le parti pris de Simone Bitton est celui de la « médi­tation ciné­ma­to­gra­phique per­son­nelle sur le conflit israélo-​​palestinien ». C’est la caméra elle-​​même qui devient le sujet émotionnel, en ce retour­nement du regard objectif (de l’objet tech­nique) en sub­jectif (le sujet qui braque son regard sur le réel exté­rieur et se l’approprie) : aucun com­men­taire, aucun effet émotionnel ne veut empêcher ce travail d’observation. « Ce mur que j’ai filmé fait partie de moi-​​même comme il fait partie de l’horizon mental et humain de mes per­son­nages. Il est, en quelque sorte, le constat de notre échec. Mur est un film poli­tique car tout est poli­tique, mais il ne parle pas de poli­tique. Il parle de moi, de nous », a-​​t-​​elle expliqué. Ces regards sub­jectifs, de la cinéaste, des femmes, des hommes, sont les vrais acteurs de ce film. Scep­tiques à l’égard de l’efficacité de ce mur honteux (« Nous nous sui­cidons avec les Pales­ti­niens », affirme un Israélien), déchirés, révoltés - 95 % du tracé du mur est à l’intérieur de la Cis­jor­danie - ces femmes et ces hommes parlent faci­lement à la réa­li­sa­trice qui s’exprime, elle, alter­na­ti­vement en arabe et en hébreu. Les pay­sages parlent aussi. Les terres semées d’oliviers bala­frées par les bar­belés, les vil­lages coupés en deux : un très beau et très long plan-​​séquence nous montre un morceau du mur en construction au milieu du village d’Abou Dis et les habi­tants qui le fran­chissent par des pas­sages étroits dans un sens, puis dans l’autre, les voiles des femmes le long des bar­belés, un homme, son bébé dans les bras, hésitant, un bras de l’autre côté qui prend le bébé pour l’aider. Ainsi l’humanité gagne sur la bar­barie. Aucune trace du conflit armé dans le film. Même les check-​​points sont en marge, mais l’on montre le long chemin des ouvriers, dès l’aube, pour les contourner et pouvoir se rendre au travail. C’est le choix de la réa­li­sa­trice. « J’étais soldate en Israël pendant la guerre de 1973 : j’ai vu la mort et cela m’a rendue paci­fiste pour la vie. »

Simone Bitton avait déjà à son actif des docu­men­taires remar­quables. Palestine et Israël sont pour elle, juive maro­caine résidant à Paris et à Jéru­salem, « un seul pays, peuplé à la fois de Juifs et d’Arabes. » Dans His­toire d’une terre, réalisé avec Jean-​​Michel Meurice en 1993, un travail d’archives minu­tieux, elle par­court l’histoire de Palestine. La même année, elle filme Serge Daney et Elias Sanbar dans Conver­sation Nord-​​Sud, Daney-​​Sanbar (1993), qu’elle signe avec Catherine Poi­tevin, fait un saut dans la musique égyp­tienne avec Oum Kalsoum (1993) et revient en Palestine avec un por­trait du grand poète pales­tinien Mahmoud Darwish avec Mahmoud Darwish et la terre comme la langue, 1998. Avec L’attentat, en 1999, elle repart en Israël à la ren­contre des vic­times des attentats sui­cides. Son dernier film avant ce Mur est un por­trait de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka, enlevé en plein Paris en 1965, dont le corps n’a jamais été retrouvé, Ben Barka : l’équation maro­caine, produit en 2001.

Mur a rem­porté le Grand Prix du Fes­tival inter­na­tional du docu­men­taire de Mar­seille 2004 et le prix du meilleur docu­men­taire au Fes­tival de Jérusalem.

Antonia Naïm