Moyen-​​Orient : Mouvements sociaux, activisme et développement social

Asef Bayat, jeudi 12 juin 2008

A quel point une “pression de la base” est-​​elle néces­saire pour per­mettre des chan­ge­ments poli­tiques signi­fi­catifs et des réformes ins­ti­tu­tion­nelles pro­pices à un déve­lop­pement social, ainsi que pour garantir les droits et les moyens d’existence des peuples du Moyen-​​Orient ?

Quelles formes de mili­tan­tisme sont en train de devenir impor­tantes dans la période de restruc­tu­ration socioé­co­no­mique que tra­verse actuel­lement la région ?

Avant l’avènement de la restruc­tu­ration politico-​​économique des années 1980, les pays du Moyen-​​Orient étaient lar­gement dominés soit par des États nationaux popu­listes (Égypte, Irak, Libye, Syrie), soit par des États ren­tiers pro-​​occidentaux (pays arabes pro­duc­teurs de pétrole, Iran). Ces États auto­ri­taires pour­sui­vaient des stra­tégies étatiques de déve­lop­pement écono­mique. Les recettes pétro­lières per­met­taient aux États ren­tiers d’offrir des pres­ta­tions sociales ; et les États popu­listes, mus par l’idéologie, dis­pen­saient une aide écono­mique et sociale impor­tante en matière d’éducation, de santé, d’emploi, de logement, etc. La nature oppressive des deux types d’État restrei­gnait cependant la par­ti­ci­pation poli­tique et le déve­lop­pement des orga­ni­sa­tions de la société civile. Il y a donc eu, dans nombre de cas, démo­bi­li­sation ou, au mieux, mobi­li­sation contrôlée de cer­tains seg­ments de la popu­lation. Ces sys­tèmes écono­miques contra­riaient, en somme, toute ten­tative de déve­lopper des ins­ti­tu­tions ou une culture participatives.

L’arrivée de la libé­ra­li­sation et du marché, dans les années 1980, s’est accom­pagnée de chan­ge­ments socioé­co­no­miques impor­tants. L’économie de marché a rendu les denrées de consom­mation dis­po­nibles et enrichi les couches supé­rieures de la société, tout en aug­mentant l’écart entre les revenus. Les pres­ta­tions de l’Etat ont été minées et les pauvres n’ont plus compté que sur eux-​​mêmes pour sur­vivre. Entre-​​temps, les notions devenues mon­diales de droits de l’homme et de par­ti­ci­pation poli­tique ont inscrit les droits écono­miques et la par­ti­ci­pation des citoyens à l’ordre du jour poli­tique, ouvrant de nou­veaux domaines à la mobi­li­sation sociale.

Les réponses col­lec­tives à ces condi­tions nou­velles ont été diverses. Le recours à des stra­tégies de riposte et à des mani­fes­ta­tions urbaines mas­sives visant à dénoncer le coût de la vie ont constitué les réac­tions ini­tiales aux aspects des poli­tiques néo­li­bé­rales des années 1980, ainsi qu’on l’a vu en Égypte, en Jor­danie, au Liban, au Maroc, au Soudan et en Tunisie. Les sou­lè­ve­ments urbains semblent cependant avoir cédé la place, dans les années 1990, à des méthodes ins­ti­tu­tion­nelles de faire face à l’austérité. Tandis que les syn­dicats conti­nuent de réclamer des ajus­te­ments du niveau de vie en s’opposant, par consé­quent, à cer­tains aspects des poli­tiques d’ajustement struc­turel ils ne repré­sentent néan­moins qu’une fraction de la main-d’œuvre globale dans la région. La vaste majorité des classes labo­rieuses demeure dis­persée dans l’économie urbaine infor­melle. Les syn­dicats, en général, n’ont pas réussi à lier les pré­oc­cu­pa­tions de la com­mu­nauté à celles du lieu de travail. Pour cette raison, les mou­ve­ments popu­laires urbains peuvent trouver un espace pour une action col­lective dans la com­mu­nauté ou dans le quartier, plutôt que sur les lieux de travail. Les gens font face, pour la plupart d’entre eux, aux mêmes défis de la vie au jour le jour : trouver un logement sûr, être en mesure de payer le loyer, acquérir des équi­pe­ments urbains, avoir des écoles, des cli­niques, des centres culturels adé­quats, etc. Les luttes basées sur la com­mu­nauté pour une telle “consom­mation col­lective” par le tru­chement de cadres ins­ti­tu­tionnels carac­té­risent, en un sens, les “mou­ve­ments sociaux urbains”. Le mili­tan­tisme com­mu­nau­taire sous forme de mou­vement social urbain est cependant rare au Moyen-​​Orient. Les soupes popu­laires locales, les asso­cia­tions de quartier, les groupes confes­sionnels ou le syn­di­ca­lisme de rue sont des par­ti­cu­la­rités peu com­munes dans la région. La pré­va­lence d’États auto­ri­taires et inef­fi­caces, l’héritage du popu­lisme et la force des liens fami­liaux et parentaux rendent les soli­da­rités pri­maires plus per­ti­nentes que les asso­cia­tions et les mou­ve­ments sociaux secondaires.

Selon cer­taines théories, cependant, les mou­ve­ments isla­mistes dans la région seraient la version moyen-​​orientale des mou­ve­ments sociaux urbains. Il est indé­niable que les mou­ve­ments isla­mistes notamment ceux de l’islam social repré­sentent un moyen important per­mettant à cer­tains groupes désa­van­tagés de sur­vivre à la pau­vreté et d’améliorer leur vie. Ces mou­ve­ments contri­buent au bien social, non seulement en four­nissant direc­tement des ser­vices et une aide aux plus néces­siteux ; ils ont également ten­dance à obliger les ins­ti­tu­tions et les groupes sociaux rivaux tels que les orga­nismes nationaux et les ONG laïques à faire de même. Malgré ces contri­bu­tions, il est douteux que l’islamisme puisse mobi­liser au niveau popu­laire en vue d’un déve­lop­pement social. Son exclu­si­visme reli­gieux, la dis­cri­mi­nation dont il fait preuve à l’égard des forces laïques et des mino­rités reli­gieuses, ainsi que des femmes qui se conforment à l’islamisme, mettent en échec toute idée de libre participation.

L’explosion des ONG dans la région peut-​​elle com­penser le retrait partiel de l’Etat et les carences de l’islam poli­tique, en mobi­lisant la base en vue d’un déve­lop­pement social ? En raison de leur petite taille, de leur effi­cacité et de leur enga­gement en faveur de la cause des pauvres, les ONG sont consi­dérées comme un moyen réel de sus­citer une par­ti­ci­pation popu­laire au déve­lop­pement. Elles sont parfois perçues comme un rempart contre la pro­gression larvée du fon­da­men­ta­lisme isla­mique, dans la mesure où elles offrent une alter­native au pro­gramme isla­miste. La plupart des rap­ports font valoir le rôle vital des ONG dans le filet de sécurité social des pays et en tant que four­nisseur non négli­geable de ser­vices essen­tiels. Cela semble vrai, surtout dans les pays où l’État est mort ou non-​​existant — comme au Liban durant la guerre civile ou en Palestine. Le déve­lop­pement social repré­sente cependant plus qu’une survie, un secours ou un filet de sécurité. Il signifie également obtenir cer­tains droits sociaux et écono­miques, ainsi qu’atteindre l’autosubsistance, qui peut être obtenue là où existent une mobi­li­sation et une par­ti­ci­pation actives. Mais les ONG au Moyen-​​Orient ne réus­sissent pas, en général, à fournir de telles condi­tions. Indé­pen­damment de raisons cultu­relles et struc­tu­relles — telles que le clien­té­lisme et la hié­rarchie — le pro­blème est que très souvent, on attribue aux ONG des qua­lités et des capa­cités en matière de déve­lop­pement qu’elles ne pos­sèdent pas. Les condi­tions socio-​​économiques au Moyen-​​Orient semblent néan­moins être pro­pices à une forme par­ti­cu­lière de mili­tan­tisme — un non-​​mouvement popu­laire que je qua­lifie d’”empiètement tran­quille de l’ordinaire”. C’est une allusion aux actions directes non-​​collectives de la part d’individus et de familles pour acquérir le néces­saire de base (terre, abri, consom­mation col­lective urbaine, emplois informels et pers­pec­tives com­mer­ciales) de façon tran­quille, modeste.

Alors que l’empiètement tran­quille ne date pas d’hier, la pro­gression de l’islamisme et des ONG s’est accé­lérée durant les années 1980 et surtout 1990. Le déve­lop­pement de ce type de mili­tan­tisme (paral­lè­lement à celui des mou­ve­ments sociaux associés aux droits de la femme et de l’être humain) coïncide avec le déclin relatif des mou­ve­ments tra­di­tionnels, basés sur les classes, notamment des orga­ni­sa­tions pay­sannes, des coopé­ra­tives et du syn­di­ca­lisme. Entre-​​temps, la crois­sance de l’urbanisation et celle de l’économie infor­melle trans­forment, au Moyen-​​Orient, les besoins et les exi­gences popu­laires. Les luttes pour les salaires, par exemple, ont perdu du terrain par rapport à des pré­oc­cu­pa­tions plus larges concernant l’emploi, les condi­tions de travail, le coût de la vie, la consom­mation col­lective urbaine, les soins de santé, l’éducation et les trans­ports. Ainsi apparaît un trait saillant du mili­tan­tisme de base dans la région (dont cer­tains aspects peuvent être observés ailleurs) : il se carac­térise moins par des mou­ve­ments faisant des récla­ma­tions que par des actions directes, indi­vi­duelles, infor­melles ou ins­ti­tu­tion­nelles. Par le biais de l’action directe, les groupes popu­laires et leurs par­tisans dans la classe moyenne se font entendre : ils créent des réa­lités sur le terrain que les auto­rités devront tôt ou tard recon­naître, tout en ajustant leurs poli­tiques en consé­quence. En bref, “la pression de la base“ dans l’expérience moyen-​​orientale est très per­ti­nente pour le déve­lop­pement social. Vu le retrait graduel des États par rapport à leurs res­pon­sa­bi­lités sociales tra­di­tion­nelles, les pauvres au Moyen-​​Orient seraient dans une situation pire, s’il n’y avait eu aucune forme d’action populaire.