Moyen-​​Orient : Manœuvres dangereuses

al-​​Ahram et Seymour Hersch, mercredi 2 juillet 2008

Les spé­cu­la­tions autour d’une pos­sible frappe israé­lienne ont été ali­mentées cette semaine par les propos de John Bolton, ancien ambas­sadeur amé­ricain à l’Onu, et le jour­na­liste Seymour Hersh [à lire ci dessous :L’Administration Bush inten­sifie ses manœuvres secrètes contre l’Iran par Seymour Hersch].

Les bruits qui courent sur une pro­chaine opé­ration mili­taire contre l’Iran que mène­raient Israël ou les Etats-​​Unis, ou les deux ensemble pour­raient relever plus de manœuvres ou de pres­sions, mais ils risquent aussi de pro­voquer un dérapage et mener à une situation désas­treuse et incon­trô­lable. Ainsi, on annonce une visite en Israël du chef d’état-major inter­armées amé­ricain, l’amiral Michael Mullen, le cadre d’une tournée « prévue » de longue date, mais sur fond de rumeurs selon les­quelles Tel-​​Aviv cherche l’accord tacite de Washington pour attaquer l’Iran. Pire encore, le premier ministre israélien Ehud Olmert a dû recon­naître qu’il a ren­contré le res­pon­sable du bom­bar­dement du réacteur nucléaire iraqien, Osiriak.

De plus, selon la presse amé­ri­caine, plus de 100 avions de combat israé­liens ont par­ticipé à des manœuvres avec la Grèce début juin pour pré­parer l’armée à des attaques à longue dis­tance, une opé­ration d’ampleur excep­tion­nelle inter­prétée comme un aver­tis­sement à Téhéran pour son pro­gramme nucléaire. Et le ton monte avec les mots les plus durs. Le ministre israélien des Infra­struc­tures et ancien ministre de la Défense, Binyamin Ben Eliezer, dans un entretien à la presse russe, n’a-t-il pas dit : « Que Téhéran essaie seulement d’attaquer Israël et l’Iran sera anéanti » ?

Les spé­cu­la­tions autour d’une pos­sible frappe israé­lienne ont été ali­mentées cette semaine par les propos de John Bolton, ancien ambas­sadeur amé­ricain à l’Onu, qui a suggéré au journal bri­tan­nique Daily Tele­graph qu’Israël pourrait choisir d’attaquer l’Iran entre l’élection pré­si­den­tielle amé­ri­caine du 4 novembre et la prise de fonction du nouveau pré­sident le 20 janvier 2009.

De plus, le jour­na­liste Seymour Hersh, dans un article publié dimanche sur le site Internet du magazine New Yorker, évoque un document ultra-​​secret appelé « Pre­si­dential Finding » signé par Bush et centré sur un objectif : saper les ambi­tions nucléaires de l’Iran. Hersh a déjà écrit par le passé sur des projets de l’Administration Bush envi­sa­geant une entrée en guerre contre Téhéran pour empêcher la Répu­blique isla­mique de se doter d’armes nucléaires. Evi­demment, l’Iran n’est pas resté silen­cieux. Le com­mandant des Gar­diens de la révo­lution a déclaré qu’en cas d’attaque contre son ter­ri­toire, Téhéran met­trait en place des contrôles sur le trafic maritime dans la région du Golfe, point de transit de 40 % du pétrole mondial. Il a mis en garde les pays voisins de l’Iran contre des repré­sailles s’ils par­ti­ci­paient à une attaque contre son pays. Faut-​​il rap­peler à l’Amérique et Israël que jouer avec le feu est dan­gereux et à l’Iran que des dis­cours enflammés sont tout aussi périlleux ?


L’Administration Bush inten­sifie ses manœuvres secrètes contre l’Iran par Seymour Hersch

Selon des sources mili­taires, des ser­vices secrets et par­le­men­taires, actuelles et anciennes, le Congrès a accepté, en fin d’année der­nière, une requête de Pré­sident Bush pour financer une escalade majeure des opé­ra­tions secrètes contre l’Iran. Ces opé­ra­tions, pour les­quelles le Pré­sident a cherché à obtenir jusqu’à 400 mil­lions de dollars étaient décrites dans une Conclusion Pré­si­den­tielle [Pre­si­dential Finding] signée par Bush, sont des­tinées à désta­bi­liser la direction reli­gieuse du pays. Ces acti­vités secrètes impliquent le soutien à la minorité arabe Ahwazi et aux groupes Baloutchis et autres orga­ni­sa­tions dis­si­dentes. Ils incluent aussi la col­lecte de ren­sei­gne­ments sur le pro­gramme nucléaire iranien présumé.

Les opé­ra­tions clan­des­tines contre l’Iran ne sont pas nou­velles. Les Forces d’Opérations Spé­ciales des Etats-​​Unis mènent depuis l’année der­nière des opé­ra­tions trans­fron­ta­lières depuis le sud de l’Irak, avec l’autorisation pré­si­den­tielle. Celles-​​ci ont inclus la capture de membres d’Al Quds, l’aile com­mando de la Garde Révo­lu­tion­naire Ira­nienne, leur transfert en Irak pour les inter­roger et la recherche de "cibles de haute valeur" dans la guerre contre la terreur du Pré­sident. Ces cibles peuvent être cap­turées ou tuées. Mais la taille et l’étendue de ces opé­ra­tions en Iran, qui impliquent la CIA et le JSOC (Joint Special Ope­ra­tions Command, le com­man­dement des opé­ra­tions spé­ciales inter­armes), se sont désormais accrues de façon signi­fi­cative, selon d’anciens et actuels offi­ciels. Un grand nombre de ces acti­vités ne sont pas spé­ci­fiées dans la nou­velle Conclusion et des leaders par­le­men­taires se sont posés de sérieuses ques­tions quant à leur nature.

Selon la loi fédérale, une Conclusion Pré­si­den­tielle, qui est classée secrète, doit être émise lors du lan­cement d’une opé­ration des ser­vices secrets et, au minimum, les leaders Démo­crates et Répu­bli­cains de la Chambre et du Sénat doivent en être informés, ainsi que les membres de haut rang de leurs com­mis­sions res­pec­tives des ren­sei­gne­ments - ce que l’on appelle l’Equipe des Huit. L’argent pour cette opé­ration peut alors être repro­grammé à partir des affec­ta­tions pré­cé­dentes, autant que néces­saire, par les com­mis­sions par­le­men­taires idoines, qui peuvent aussi être informées.

"Cette Conclusion se concentre à saper les ambi­tions nucléaires de l’Iran et à essayer d’ébranler le gou­ver­nement de Téhéran au moyen d’un chan­gement de régime", a dit une per­sonne au courant de leur contenu, et implique "de tra­vailler avec des groupes d’opposition et de passer de l’argent". Celle Conclusion envi­sa­geait tout un éventail nouveau d’activités au sud de l’Iran et dans les zones, à l’est, où l’opposition baloutche est forte, a-​​t-​​il dit.

Bien que cer­tains par­le­men­taires aient été troublés par des aspects de cette Conclusion - et "il y a eu un grand nombre dis­cus­sions impor­tantes à haut niveau" à ce sujet, selon cette source bien informée -, le finan­cement de cette escalade a été approuvé. En d’autres termes, cer­tains membres de la direction Démo­crate - le Congrès est sous contrôle Démo­crate depuis les élec­tions de 2006 - étaient d’accord, en secret, pour se joindre à l’Administration, afin d’étendre les acti­vités secrètes dirigées contre l’Iran, tandis que le can­didat présumé du parti Démo­crate à l’élection pré­si­den­tielle, Barack Obama, a dit pré­férer des pour­parlers directs et la diplo­matie. La demande de finan­cement est arrivée à la même période où l’Administration assumait le NIE (l’Evaluation nationale des ren­sei­gne­ments), publié en décembre, qui concluait que l’Iran avait arrêté ses travaux sur les armes nucléaires en 2003.

L’Administration a minimisé la signi­fi­cation du NIE et, tout en disant qu’elle était engagée dans la voie diplo­ma­tique, elle a continué à mettre l’accent sur le fait qu’une action urgente était essen­tielle pour contrer la menace nucléaire ira­nienne. Le Pré­sident Bush a mis en doute les conclu­sions du NIE, et des res­pon­sables de la sûreté nationale, dont le Secré­taire à la Défense Robert Gates et la Secré­taire d’Etat Condo­leeza Rice, firent des décla­ra­tions simi­laires. (Tout comme le Sénateur John McCain, le présumé can­didat pré­si­dentiel répu­blicain.) Pendant ce temps, l’Administration a aussi ravivé les accu­sa­tions selon les­quelles la direction ira­nienne a été impliquée dans les tueries de soldats amé­ri­cains en Irak : à la fois direc­tement, en envoyant des unités com­mandos à l’intérieur de l’Irak, et indi­rec­tement, en four­nissant des équi­pe­ments uti­lisés pour la pose de bombes au bord des routes et autres pro­duits de mort. (La véracité de ses accu­sa­tions a été mise en doute ; le Times, parmi d’autres, a rap­porté qu’il "reste des incer­ti­tudes impor­tantes sur l’étendue de cette implication.")

Les diri­geants mili­taires et civils du Pentagone par­tagent la pré­oc­cu­pation de la Maison Blanche au sujet des ambi­tions nucléaires de l’Iran, mais il y a un désaccord sur le fait qu’une frappe mili­taire serait la solution. Cer­tains offi­ciels du Pentagone pensent, ainsi qu’ils l’ont fait savoir au Congrès et aux médias, que bom­barder l’Iran n’est pas une réponse viable à la question de la pro­li­fé­ration nucléaire et que plus de diplo­matie est nécessaire.

Un sénateur démo­crate m’a dit qu’en fin d’année der­nière, lors d’un déjeuner de réunion à huis clos, le Secré­taire de la Défense Robert Gates a ren­contré le groupe Démo­crate du Sénat. (De telles réunions ont lieu régu­liè­rement.) Gates a mis en garde sur les consé­quences si Bush lançait une frappe pré­ventive contre l’Iran, disant, comme le rap­pelle ce sénateur, "Nous créerons des géné­ra­tions de Dji­ha­distes et nos petits-​​enfants se bat­tront contre nos ennemis, ici-​​même, en Amé­rique." Lors de ce déjeuner, les com­men­taires de Gates ont étonné les Démo­crates et un autre sénateur a demandé à Gates s’il s’exprimait pour Bush et le Vice-​​président Cheney. Voici la réponse de Gates, m’a dit le sénateur : "Disons juste que je suis ici pour exprimer mon point de vue." (Un porte-​​parole de Gates a confirmé que celui-​​ci, lors de cette réunion, avait discuté des consé­quences d’une frappe mais qu’il n’avait pas voulu en dire plus sur ses propos, à part contester l’interprétation du sénateur.

La per­sonne bien au courant de cette Conclusion m’a dit que l’état-major inter­armées, dont le pré­sident est l’Amiral Mike Mullen, "exerçait une très forte pression en sens contraire" à la pression de la Maison Blanche pour entre­prendre une frappe mili­taire contre l’Iran. De la même manière, un conseiller du Pentagone qui est impliqué dans la guerre contre la terreur a dit "qu’au moins dix offi­ciers généraux, dont des com­man­dants aux combats" - les généraux quatre-​​étoiles qui dirigent les opé­ra­tions mili­taires dans le monde entier - "ont pesé le pour et le contre sur cette question".

Le plus cri­tique de ces offi­ciers est l’Amiral William Fallon, qui, jusqu’à récemment, était le chef du Com­man­dement Central des Etats-​​Unis (CENTCOM) et donc en charge des forces amé­ri­caines en Irak et en Afgha­nistan. En mars, Fallon a été forcé de démis­sionner après avoir donné une série d’interviews exposant ses réserves vis-​​à-​​vis d’une attaque armée contre l’Iran. Par exemple, en fin d’année der­nière, il avait déclaré au Financial Times que "l’objectif réel" de la poli­tique des Etats-​​Unis était de changer l’attitude des Ira­niens et que "les attaquer, comme moyen d’obtenir ce chan­gement, m’étonne comme n’étant pas le[ur] premier choix."

L’Amiral Fallon a reconnu, lorsque je lui ai parlé en juin, qu’il avait entendu dire que des per­sonnes à la Maison Blanche avaient été contra­riées par ses décla­ra­tions publiques. "Trop de gens pensent que l’on doit être, soit pour, soit contre les Ira­niens", m’a-t-il dit."Soyons sérieux ! Quatre-​​vingt mil­lions de per­sonnes vivent là-​​bas et elles sont toutes dif­fé­rentes. L’idée selon laquelle ils sont tous à mettre dans le même panier est un non-​​sens."

A propos de la guerre d’Irak, Fallon a dit : "Ai-​​je pesté contre cer­taines choses qui étaient pro­posées ? Vous pouvez en être sûr ! Cer­taines étaient vraiment très stupides."

L’accord donné par les diri­geants Démo­crates pour engager des cen­taines de mil­lions de dollars, en vue de plus d’opérations secrètes en Iran, vaut la peine d’être noté, étant donnée l’inquiétude générale d’officiels tels que Gates, Fallon et de nom­breux autres. "Le pro­cessus de super­vision n’a pas tenu le rythme - il a été coopté" par l’Administration, a dit cette per­sonne au courant du contenu de cette Conclusion. "Le pro­cessus est rompu et c’est un truc dan­gereux que nous sommes en train d’autoriser".

Des Démo­crates de premier plan au Congrès m’ont dit qu’ils étaient pré­oc­cupés par la pos­si­bilité que leur com­pré­hension de l’implication de ces nou­velles opé­ra­tions diffère de celle de la Maison Blanche. Il y a une question relative à une réfé­rence qui se trouve dans les Conclu­sions, rap­pelle la per­sonne au courant : une poten­tielle action létale défensive par les agents amé­ri­cains en Iran. (Début mai, le jour­na­liste Andrew Cockburn a publié des éléments de cette Conclusion dans Coun­ter­Punch, le magazine et lettre d’information en ligne.)

Ce langage a été inséré dans cette Conclusion sur l’insistance de la CIA, a dit un ancien agent des ren­sei­gne­ments. Les opé­ra­tions secrètes qui sont exposées dans cette Conclusion se déroulent essen­tiel­lement en parallèle à celles du corps expé­di­tion­naire mili­taire secret, opérant main­tenant en Iran, qui se trouve sous le contrôle du JSCO. Selon l’interprétation de la loi par l’Administration Bush, les acti­vités mili­taires clan­des­tines, contrai­rement aux opé­ra­tions secrètes de la CIA, n’ont pas besoin d’être décrites dans une Conclusion, parce que le Pré­sident a le droit consti­tu­tionnel de com­mander les forces de combat sur le terrain sans inter­fé­rence du Congrès. Mais la fron­tière entre ces opé­ra­tions ne sont pas tou­jours claires : en Iran, les agents de la CIA et les cor­res­pon­dants régionaux ont les com­pé­tences lin­guis­tiques et la connais­sance du terrain pour prendre des contacts pour le compte des agents du JSOC, et ils ont tra­vaillé avec eux pour envoyer le per­sonnel, le matériel et l’argent en Iran depuis une base obscure dans l’ouest de l’Afghanistan. En consé­quence, le Congrès n’a reçu qu’une vue par­tielle de la façon dont est utilisé l’argent qu’il a alloué. L’une des mis­sions du corps expé­di­tion­naire du JSOC, la recherche de "cibles de haute valeur", n’était pas direc­tement exposée dans cette Conclusion. Cer­tains par­le­men­taires réa­lisent de plus en plus que l’Administration Bush, ces der­nières années, a regroupé ce qui cor­respond à une opé­ration de ren­sei­gne­ments avec ce qui cor­respond à une opé­ration mili­taire, afin d’éviter d’informer com­plè­tement le Congrès sur ses agissements.

"C’est une grosse affaire", a dit la per­sonne au courant de cette Conclusion. "La CIA avait besoin de cette Conclusion pour faire son boulot habituel, mais la Conclusion ne s’applique pas au JSOC. Le Pré­sident a signé un Décret Pré­si­dentiel après le 11 sep­tembre donnant au Pentagone l’autorisation de faire des choses qu’il n’avait jamais pu faire aupa­ravant sans en notifier le Congrès. Il était pré­tendu que l’armée ’pré­parait l’espace de bataille’ et, en uti­lisant ce terme, ils pou­vaient contourner la sur­veillance par­le­men­taire. Tout est jus­tifié dans la séman­tique pour livrer la guerre mon­diale contre la terreur". Il a ajouté, "L’Administration a brouillé les pistes ; d’habitude, il y avait des nuances" - entre les opé­ra­tions dont les hauts diri­geants par­le­men­taires devaient être informés et celles qui ne devaient pas l’être - "mais main­tenant, c’est de la bouillie pour les chats".

"L’agence dit que nous ne nous met­trons pas en position d’aider à tuer des gens sans une Conclusion", m’a dit l’ancien officiel des ser­vices secrets. Il se référait à la menace légale à laquelle cer­tains agents sont confrontés pour leur impli­cation dans l’interprétation et les accu­sa­tions de torture de sus­pects dans la guerre contre la terreur. "Ceci a fait sauter au plafond les mili­taires", a-​​t-​​il dit. En ce qui concerne la CIA, l’ancien officiel des ser­vices secrets a dit : "l’autorisation globale inclut cette de tuer, mais ce n’est pas comme si c’était ce qu’ils se pré­pa­raient à faire. C’est une question de col­lecte d’information, de recru­tement de sou­tiens". La Conclusion envoyée au Congrès était un com­promis, apportant une cou­verture légale à la CIA, tout en se référant à l’utilisation de la force létale en termes ambigus.

Ce langage létal-​​défensif a conduit cer­tains Démo­crates, selon des sources par­le­men­taires au courant de leurs points de vue, à appeler le directeur de la CIA, le général de l’armée de l’Air, Michael V. Hayden, pour un briefing spécial. Hayden a réassuré aux par­le­men­taires que ce langage ne faisait rien d’autre qu’autoriser les agents des Forces Spé­ciales sur le terrain en Iran à tirer pour s’échapper ou s’ils ris­quaient d’être cap­turés ou blessés.

Les Par­le­men­taires furent loin d’être convaincus. Dans la foulée, un député a écrit per­son­nel­lement au Pré­sident Bush insistant sur le fait qu’ "aucune action létale, point final" avait été auto­risée à l’intérieur des fron­tières ira­niennes. Pour l’instant, il n’a tou­jours pas reçu de réponse.

Par le passé, des membres du Congrès ont exprimé leur scep­ti­cisme sur l’information fournie par la Maison Blanche. Le 15 mars 2005, David Obey, alors le Démo­crate de haut rang à la Com­mission des Affec­ta­tions de la Chambre, à majorité Répu­bli­caine, annonça qu’il mettait de côté un amen­dement qu’il avait eu l’intention de pro­poser ce jour-​​là et qui aurait sup­primé tout finan­cement pour les pro­grammes d’espionnage national, à moins que le Pré­sident n’accepte de tenir le Congrès com­plè­tement informé sur les acti­vités mili­taires clan­des­tines entre­prises dans la guerre contre la terreur. Il avait changé d’avis, dit-​​il, parce que la Maison Blanche avait promis une meilleure coopé­ration. "L’Exécutif com­prend que nous n’essayons pas de leur dicter ce qu’ils doivent faire", a-​​t-​​il dit à l’époque dans un dis­cours pro­noncé depuis l’hémicycle. "Nous essayons sim­plement de nous assurer que ce qu’ils font est en accord avec les valeurs amé­ri­caines et qu’ils ne font pas courir d’ennuis au pays."

Obey a décliné tout com­men­taire sur les spé­ci­fi­cités des opé­ra­tions en Iran, mais il m’a bien dit que la Maison Blanche est revenue sur sa pro­messe de consulter le Congrès plus à fond. Il a dit : "Je soup­çonne que quelque chose est en cours, mais je ne sais pas quoi en penser. Cheney a tou­jours voulu attaquer l’Iran et s’il dis­posait de plus de temps il trou­verait un moyen de le faire. Nous n’obtenons tou­jours pas suf­fi­samment d’informations de la part des agences [de ren­sei­gnement] et j’ai très peu confiance qu’ils nous donnent des infor­ma­tions sensibles."

Pas un seul Démo­crate de l’Equipe des Huit - le chef de la majorité au Sénat, Harry Reid, la pré­si­dente de la Chambre, Nancy Pelosi, le pré­sident de la Com­mission séna­to­riale des ren­sei­gne­ments, John D Rocke­feller IV, et le pré­sident de la Com­mission des Ren­sei­gne­ments de la Chambre, Sil­vestre Reyes - n’a voulu faire de com­men­taire sur cette Conclusion, cer­tains disant qu’il s’agissait d’un dossier hau­tement secret. L’assistant [par­le­men­taire] de l’un des membres de la direction Démo­crate a répondu pour lui en indi­quant les limites du pro­cessus de l’Equipe des Huit. La noti­fi­cation d’une Conclusion, a dit l’assistant, "n’est que cela - une noti­fi­cation et pas une appro­bation des acti­vités. Une sur­veillance cor­recte des acti­vités d’espionnage en cours se fait en informant com­plè­tement les membres de la com­mission des ren­sei­gne­ments." Cependant, le Congrès a vraiment les moyens de défier la Maison Blanche une fois qu’une Conclusion lui a été envoyée. Il a le pouvoir de sus­pendre le finan­cement de toute opé­ration du gou­ver­nement. Les membres Démo­crates de haut-​​rang, de la Chambre et du Sénat, qui ont accès à la Conclusion peuvent aussi, s’ils choi­sissent de le faire, et s’ils par­tagent les mêmes pré­oc­cu­pa­tions, par­venir à exercer une influence sur la poli­tique de l’Administration. (Un porte-​​parole de la CIA a déclaré, "La règle est que nous ne com­mentons pas dans un sens ou dans l’autre les allé­ga­tions d’activités secrètes ou de pré­tendues conclu­sions." La Maison Blanche a aussi décliné tout commentaire.)

Un membre de la Com­mission aux Affec­ta­tions de la Chambre des Députés a reconnu que, même avec une vic­toire Démo­crate en novembre, "cela prendra encore une année avant que nous puis­sions contrôler les acti­vités des ser­vices secrets". Il a pour­suivit : "Nous contrôlons l’argent et ils ne peuvent rien faire sans argent. L’argent est le nerf de la guerre. Mais je me méfie beaucoup de cette Admi­nis­tration." Il a ajouté : "Cette Admi­nis­tration a été si secrète."

Une des ironies du départ de Fallon est qu’il était, dans de nom­breux domaines, en accord avec le Pré­sident Bush sur la menace posée par l’Iran. Ils avaient une bonne relation de travail, m’a dit Fallon, et lorsqu’il gérait CENTCOM, ils étaient en com­mu­ni­cation régu­lière. Le 4 mars, une semaine après sa démission, Fallon a témoigné devant la Com­mission séna­to­riale aux Armées, en disant qu’il était "encouragé" par les situa­tions en Irak et en Afgha­nistan. Concernant le rôle joué par les diri­geants ira­niens, il avait déclaré : "Ils n’ont été abso­lument d’aucune utilité, très nui­sibles, et je ne tolère abso­lument aucune de leurs acti­vités. Et je n’ai tou­jours pas vu le moindre signe, depuis que je fais ce boulot, qu’une action publique de l’Iran ait pu être d’utilité dans cette région."

Fallon a bien fait com­prendre au cours de nos conver­sa­tions qu’il consi­dérait comme inap­proprié de faire publi­quement des com­men­taires sur le Pré­sident, le Vice-​​président ou les Opé­ra­tions Spé­ciales. Mais il a dit qu’il avait entendu que des gens à la Maison Blanche s’étaient "battus" contre ses points de vue concernant l’Iran. "Lorsque je suis arrivé à CENTCOM, les Ira­niens finan­çaient toutes les entités à l’intérieur de l’Irak. Il était dans leur intérêt de nous faire partir et ils ont donc décidé de tuer autant d’Américains qu’ils pou­vaient. Et pourquoi pas ? Ils ne savaient pas qui pren­drait les rênes mais ils vou­laient nous voir partir. J’ai décidé que je ne pouvais pas résoudre la situation en Irak sans ses voisins. Pour résoudre ce pro­blème en Irak, nous avons dû, d’une manière ou d’une autre, impliquer l’Iran et la Syrie. J’ai dû tra­vailler le voisinage."

Fallon m’a raconté qu’il ne s’était pas concentré sur la question nucléaire ira­nienne ou sur un chan­gement de régime là-​​bas, mais que sa pré­oc­cu­pation avait été d’ "éteindre les incendies en Irak". Il y avait des dis­cus­sions constantes à Washington et sur le terrain sur la manière de s’engager contre l’Iran et, concernant l’option du bom­bar­dement, Fallon a dit qu’il pensait que "cela se pro­duirait seulement si les Ira­niens fai­saient quelque chose de stupide."

La mise à la retraite anti­cipée de Fallon semble tou­tefois avoir été pro­voquée, non seulement par ses com­men­taires négatifs concernant le bom­bar­dement de l’Iran, mais aussi par sa croyance très forte en la chaîne de com­man­dement et son insis­tance pour être informé sur les Opé­ra­tions Spé­ciales dans son domaine de res­pon­sa­bilité. L’un des défen­seurs de Fallon est le général de la Navy à la retraite, John J. (Jack) Sheehan, dont la der­nière affec­tation était celle de com­mandant en chef du Com­man­dement Atlan­tique Amé­ricain, où Fallon était son adjoint. L’année der­nière, Sheehan a rejeté une pro­po­sition de la Maison Blanche de devenir le "tsar" du Pré­sident pour les guerres en Irak et en Afgha­nistan. "L’une des raisons pour laquelle la Maison Blanche l’avait choisi pour CENTCOM était qu’il est connu pour être un penseur stra­té­gique et qu’il avait démontré ces qua­lités dans le Paci­fique", m’a confié Sheehan. (Fallon a servi comme com­mandant en chef des forces armées dans le Paci­fique de 2005 à 2007.) "Il fut chargé de trouver une stra­tégie d’ensemble cohé­rente pour l’Iran, l’Irak et l’Afghanistan et, en vertu de la loi, le com­mandant des combats est res­pon­sable de toutes les opé­ra­tions mili­taires dans sa zone d’opération. Cela ne s’est pas produit", a dit Sheehan. "Lorsque Fallon a essayé de com­prendre toutes les acti­vités secrètes mani­festes menées par l’armée dans sa zone de res­pon­sa­bilité, un petit groupe à la Maison Blanche l’en a empêché".

La loi citée par Sheehan est le Defense Reor­ga­ni­zation Act de 1986, connu sous le nom de Goldwater-​​Nichols, qui défi­nissait la chaîne de com­man­dement : du Pré­sident au Secré­taire à la Défense, en passant par le pré­sident de l’état-major inter­armées et ensuite vers les dif­fé­rents com­man­dants des combats, aux­quels étaient confiée la charge de tous les aspects des opé­ra­tions mili­taires, y compris les entraî­ne­ments inter­armes et la logis­tique. Cette autorité, exposait la loi, ne devait pas être par­tagée avec d’autres échelons du com­man­dement. Mais l’Administration Bush, dans sa guerre mon­diale contre la terreur, a ins­titué une nou­velle poli­tique qui sapait l’autorité des com­man­dants en chef ; par exemple, elle donnait aux équipes des Opé­ra­tions Spé­ciales, au niveau du com­man­dement mili­taire partout dans le monde, la plus grande priorité pour assurer le soutien et l’équipement. Ces der­nières années, la dégra­dation de la chaîne tra­di­tion­nelle de com­man­dement a été un point de tension entre la maison Blanche et les mili­taires en uniforme.

"La cohé­rence de la stra­tégie mili­taire s’érode à cause de l’influence civile indue et de la direction des opé­ra­tions mili­taires non conven­tion­nelles", a dit Sheehan. "Si vous avez des petits groupes qui pla­ni­fient et conduisent des opé­ra­tions mili­taires sans que le com­mandant des combats le sache et le contrôle, par défaut, vous ne pouvez pas avoir une stra­tégie mili­taire cohé­rente. Vous finissez avec un désastre, comme le sont les efforts de recons­truction en Irak."

L’Amiral Fallon, qui est connu sous le nom du Renard (Fox), avait conscience qu’il serait confronté à des dif­fi­cultés par­ti­cu­lières en tant que premier com­mandant de la Navy à diriger CENTCOM, qui avait tou­jours été dirigé par un com­mandant de l’Armée de terre, m’a dit l’un de ses col­lègues mili­taires. Il avait aussi conscience que la com­mu­nauté des Opé­ra­tions Spé­ciales serait un pro­blème. "Le Renard m’a dit qu’il y avait plein de trucs pas nets qui se dérou­laient aux Opé Spé­ciales et je lui ai dit qu’il devait se faire une idée sur ce qu’ils tra­maient vraiment", a dit le col­lègue de Fallon. "Les types des Opé Spé­ciales finirent par se rendre compte qu’ils avaient besoin du Renard et ils ont donc com­mencé à lui parler. Le Renard aurait rem­porté son combat contre les Opé Spé­ciales s’il n’y avait eu Cheney".

Le conseiller du Pentagone a dit la chose sui­vante : "Fallon a été éliminé parce que, à sa manière, il essayait de pré­venir une guerre contre l’Iran et on doit l’admirer pour cela."

Ces der­niers mois, selon les médias ira­niens, il y a eu une montée en puis­sance de la vio­lence en Iran. Cependant, à ce stade précoce il est impos­sible d’en attribuer le crédit aux acti­vités de la CIA ou du JSOC ou d’évaluer leur impact sur la direction ira­nienne. Les repor­tages de presse sur l’Iran sont minu­tieu­sement contrôlés par le Colonel de l’Armée de l’Air à la retraite, Sam Gar­diner, qui a enseigné la stra­tégie au National War College et qui conduit à présent des jeux de guerre centrés sur l’Iran, par le gou­ver­nement fédéral, les groupes de réflexion et les uni­ver­sités. La presse ira­nienne "est très ouverte pour décrire les tueries qui ont lieu à l’intérieur du pays", a dit Gar­diner. C’est, dit-​​il, "une presse contrôlée qui considère qu’il est plus important de publier ces choses. Nous com­mençons à voir à l’intérieur du gou­ver­nement." Il a ajouté, "Pra­ti­quement, pas un seul jour ne se passe aujourd’hui où nous ne voyons pas d’affrontement quelque part. Il y a eu trois ou quatre inci­dents au cours d’un des der­niers week-​​ends et les Ira­niens donnent même les noms des offi­ciers des Gardes Révo­lu­tion­naires qui ont été tués."

Au début de l’année, un groupe Ahwazi, par­tisan de la lutte armée, a reven­diqué avoir assassiné un colonel de la Garde Révo­lu­tion­naire, et le gou­ver­nement iranien a reconnu qu’une explosion avait eu lieu dans un centre culturel à Shiraz, au sud du pays, qui avait tué au moins douze per­sonnes et en avait blessé plus de deux cents et que c’était un acte ter­ro­riste et non pas, comme il avait insisté plus tôt, un accident. On ne pouvait pas savoir s’il y avait une impli­cation amé­ri­caine dans un incident spé­ci­fique en Iran, mais, selon Gar­diner, les Ira­niens ont com­mencé à accuser publi­quement les Etats-​​Unis, la Grande-​​Bretagne et, plus récemment, la CIA, pour cer­tains de ces inci­dents. La CIA a été impliquée dans un coup d’Etat en Iran en 1953 et son soutien au régime impo­pu­laire du Shah Mohammed Reza Pahlavi - qui fut ren­versé en 1979 - a été condamné pendant des années par les mollahs au pouvoir à Téhéran, ce qui a eu un grand effet. "Le nec plus ultra pour les Ira­niens - accuser la CIA", a dit Gar­diner. "C’est nouveau et c’est une escalade - une aug­men­tation de la tension. Cela ren­force le soutien au régime et montre au peuple qu’il y a une menace continue de la part du ’Grand Satan’." Selon le point de vue de Gar­diner, la vio­lence, plutôt que l’affaiblissement du gou­ver­nement reli­gieux iranien, pourrait lui générer un soutien.

Beaucoup de ces acti­vités pour­raient être entre­prises sur le terrain par les dis­si­dents en Iran et non pas par les Amé­ri­cains. Un pro­blème pour "passer l’argent" (pour reprendre l’expression de la per­sonne qui connaît cette Conclusion) dans un cadre secret est qu’il est dif­ficile de contrôler où va l’argent et à qui il béné­ficie. Néan­moins, l’ancien res­pon­sable des ren­sei­gne­ments a dit : "Nous sommes exposés, à cause de notre transfert d’armes et de notre matériel de com­mu­ni­cation. Les Ira­niens auront la capacité de prendre pour argument que l’opposition a été ins­pirée par les Amé­ri­cains. Combien de fois avons-​​nous essayé ceci sans poser les bonnes ques­tions ? Le jeu en vaut-​​il la chan­delle ?" Une consé­quence pos­sible de ces opé­ra­tions seraient des mesures sévères vio­lentes ira­niennes contre les groupes dis­si­dents, ce qui don­nerait à l’Administration Bush une raison d’intervenir.

La stra­tégie consistant à uti­liser les mino­rités eth­niques pour ébranler l’Iran est viciée, selon Vali Nasr, qui enseigne la poli­tique inter­na­tionale à la Tufts Uni­versity et qui est aussi membre du comité de direction du CFR (Council on Foreign Rela­tions). "Ce n’est pas parce que le Liban, l’Irak et le Pakistan ont des pro­blèmes eth­niques que cela signifie que l’Iran est confronté à la même question", m’a dit Nasr. "L’Iran est un vieux pays - comme la France ou l’Allemagne - et ses citoyens sont tout aussi natio­na­listes. Les Etats-​​Unis sur­es­timent la tension eth­nique en Iran." Les groupes mino­ri­taires avec les­quels les Etats-​​Unis établissent le contact sont soit bien intégrés soit petits et mar­ginaux, sans beaucoup d’influence sur le gou­ver­nement ou beaucoup de capacité à repré­senter un chal­lenge poli­tique, a dit Nasr. "On peut tou­jours trouver des groupes mili­tants qui iront tuer un policier, mais tra­vailler avec les mino­rités se retournera contre nous et nous aliènera la majorité de la population."

Il se peut que l’Administration ait été d’accord pour compter sur les orga­ni­sa­tions dis­si­dentes en Iran, même lorsqu’il y avait une raison de croire que ces groupes avaient monté dans le passé des opé­ra­tions contre les intérêts amé­ri­cains. L’utilisation des éléments baloutchis, par exemple, est pro­blé­ma­tique, m’a dit Robert Baer, un ancien agent secret de la CIA qui a tra­vaillé pendant près de deux ans en Asie du Sud et au Moyen-​​Orient. "Les Baloutchis sont des fon­da­men­ta­listes sun­nites qui haïssent le régime de Téhéran, mais on peut les décrire comme faisant partie d’Al-Qaïda", m’a dit Baer. "Se sont des types qui coupent la tête des incroyants - et dans ce cas, [les incroyants] sont les Chiites ira­niens. L’ironie est qu’une nou­velle fois, nous tra­vaillons avec des fon­da­men­ta­listes sun­nites, exac­tement comme nous l’avons fait en Afgha­nistan dans les années 80." Ramzi Youssef, qui a été condamné pour son rôle dans l’attentat à la bombe du World Trade Center en 1993, et Khaled Cheikh Mohammed, qui est considéré comme l’un des pla­ni­fi­ca­teurs des attaques du 11 sep­tembre, sont des fon­da­men­ta­listes sun­nites baloutchis.

L’un des groupes le plus actif et le plus violent aujourd’hui contre le régime en Iran est le Djoun­dallah, connu aussi sous le nom de Mou­vement de la Résis­tance du Peuple Iranien, qui se décrit lui-​​même comme une force de résis­tance qui se bat pour les droits des Sun­nites en Iran. "C’est une orga­ni­sation sala­fiste vicieuse dont les fidèles ont suivi les cours de la même madrasa que les Taliban et les extré­mistes pakis­tanais. Ils sont soup­çonnés d’avoir des liens avec Al-​​Qaïda et on pense aussi qu’ils sont liés à la culture du pavot." Le Djoun­dallah a endossé la res­pon­sa­bilité de l’attentat à la bombe d’un bus rempli de soldats de la Garde Révo­lu­tion­naire, en février 2007. Au moins 11 membres de la Garde ont été tués. Selon Baer et les repor­tages de presse, le Djoun­dallah fait partie des groupes en Iran qui béné­fi­cient du soutien américain.

Les com­mu­nautés de la CIA et des Opé­ra­tions Spé­ciales ont aussi des liens de longue date avec deux autres groupes dis­si­dents en Iran : le Moudjahidin-​​e-​​Khalq, connu en Occident sous le sigle M.E.K., et un groupe sépa­ra­tiste kurde, le Parti pour une Vie Libre au Kur­distan, le PJAK.

Le M.E.K. est sur la liste ter­ro­riste du Dépar­tement d’Etat depuis plus de dix ans. Pourtant, ces der­nières années, ce groupe a reçu des armes et des ren­sei­gne­ments, direc­tement ou indi­rec­tement, des Etats-​​Unis. Une partie de ces fonds secrets nou­vel­lement auto­risés, m’a dit le conseiller du Pentagone, pourrait très bien atterrir dans les coffres du M.E.K. "Le nouveau corps expé­di­tion­naire tra­vaillera avec le M.E.K. L’Administration attend déses­pé­rément des résultats". Il a ajouté, "Le M.E.K. n’a pas d’expert-comptable qui vérifie ses comptes et l’on pense que ses diri­geants se sont remplis les poches pendant des années. Si les gens savaient ce que touche le M.E.K. et les sommes qui atter­rissent sur ses comptes ban­caires ! Et pourtant, cela est pra­ti­quement inutile pour les objectifs qu’attend l’Administration."

Le parti kurde, le PJAK, que l’on a aussi rap­porté comme béné­fi­ciant secrè­tement des lar­gesses des Etats-​​Unis, mène des actions contre l’Iran depuis des bases au Nord de l’Irak, depuis au moins trois ans. (L’Iran, comme l’Irak et la Turquie, a une minorité kurde, et le PJAK et les autres groupes ont recherché l’autodétermination sur un ter­ri­toire qui est à cheval sur ces trois pays.) Ces der­nières semaines, selon Sam Gar­diner, le stratège mili­taire, il y a eu une nette aug­men­tation des enga­ge­ments armés du PJAK contre les Ira­niens et des attaques ter­ro­ristes contre des cibles ira­niennes. Début juin, l’agence de presse Fars a rap­porté qu’une dou­zaine de membres du PJAK et quatre gardes fron­tières ira­niens avaient été tués dans un affron­tement près de la fron­tière ira­kienne ; une attaque simi­laire en mai avait tué trois Gardes Révo­lu­tion­naires ira­niens et neuf com­bat­tants du PJAK. Le PJAK a aussi soumis la Turquie, un membre de l’OTAN, a des attaques ter­ro­ristes répétées et le soutien amé­ricain dont béné­fi­cierait ce groupe a été une source de friction entre les deux gouvernements.

Gar­diner a aussi men­tionné un voyage que le Premier ministre irakien, Nouri al-​​Malaki, a fait à Téhéran en juin. A son retour, Maliki a annoncé que son gou­ver­nement inter­dirait tout contact entre des étrangers et le M.E.K. - une gifle pour les Etats-​​Unis qui traitent avec ce groupe. Maliki a déclaré que l’Irak ne voulait pas être le terrain où se pré­parent les opé­ra­tions secrètes contre les autres pays. C’était un signe, a dit Gar­diner, que "Maliki choisit de plus en plus les intérêts de l’Irak plutôt que ceux des Etats-​​Unis." En ce qui concerne les accu­sa­tions amé­ri­caines de l’implication ira­nienne dans la mort de soldats amé­ri­cains, a-​​t-​​il dit, "Maliki est réticent à jouer le jeu consistant à accuser l’Iran." Gar­diner a ajouté que le Pakistan venait juste d’accepter de remettre un diri­geant du Djoun­dallah au gou­ver­nement iranien. Les opé­ra­tions secrètes de l’Amérique, dit-​​il, "semblent nuire aux rela­tions avec les gou­ver­ne­ments, à la fois de l’Irak et du Pakistan, et pour­raient bien ren­forcer le lien entre Téhéran et Bagdad."

La dépen­dance de la Maison Blanche sur des agents douteux et sur des plans impli­quant une action létale pos­sible à l’intérieur de l’Iran a soulevé tant la colère que l’inquiétude au sein des Opé­ra­tions Spé­ciales et des com­mu­nautés du ren­sei­gnement. On pense que les opé­ra­tions du JSOC en Iran sont façonnées sur un pro­gramme qui a, avec quelques réus­sites, utilisé des man­da­taires pour viser la direction Taliban dans les ter­ri­toires tribaux du Wazi­ristân, le long de la fron­tière pakistano-​​afghane. Mais les situa­tions au Wazi­ristân et en Iran ne sont pas comparables.

Au Wazi­ristân, "ce pro­gramme marche parce qu’il est petit et que des types intel­li­gents le gèrent", m’a raconté l’ancien res­pon­sable des ren­sei­gne­ments. "Il est exécuté par des pro­fes­sionnels. La NSA, la CIA et la DIA" - l’Agence des Ren­sei­gne­ments Mili­taires - "sont là, sur le terrain, avec les Forces Spé­ciales et les ren­sei­gne­ments pakis­tanais, et ils s’occupent de types vraiment méchants." Il a ajouté, "Nous devons vraiment faire très attention lorsque nous demandons l’intervention des mis­siles. Nous devons toucher cer­taines maisons à cer­tains moments. Les gens sur le terrain observent à la jumelle à une dis­tance de quelques cen­taines de mètres et donnent les loca­li­sa­tions, en latitude et en lon­gitude. Nous laissons rôder le Pré­dateur, jusqu’à ce que les cibles loca­lisent une maison et nous devons nous assurer que nos hommes sont suf­fi­samment loin afin de ne pas être touchés." L’une des vic­times la plus impor­tante de ce pro­gramme, m’a dit l’ancien res­pon­sable, était Abou Laith al-​​Libi, un haut com­mandant Taliban, qui aurait été tué le 31 janvier dans une frappe de missile qui a tué aussi onze autres personnes.

Une dépêche publiée le 26 mars par le Washington Post faisait état d’un nombre croissant de frappes cou­ronnées de succès contre les Taliban et d’autres unités d’insurrection dans les zones tri­bales du Pakistan. Un article com­plé­men­taire faisait remarquer qu’en riposte les Taliban avaient tué "des dou­zaines de per­sonnes" soup­çonnées d’avoir donné des infor­ma­tions aux Etats-​​Unis et à leurs alliés sur les allées et venues des diri­geants Taliban. On pense qu’un grand nombre de ces vic­times étaient des espions amé­ri­cains et leurs exé­cu­tions - dans un cas, une déca­pi­tation - furent enre­gis­trées sur vidéo et dis­tri­buées par DVD pour mettre en garde les autres.

Il n’est pas simple de repro­duire ce pro­gramme en Iran. "Tout le monde se que­relle sur la liste de cibles de haute valeur", a dit l’ancien res­pon­sable des ren­sei­gne­ments. "Les gars des Opé Spé­ciales sont énervés parce que le cabinet de Cheney fixe les prio­rités sur des caté­gories de cibles et il est désormais impa­tient et exerce des pres­sions pour obtenir des résultats. Mais cela prend beaucoup de temps pour que les bonnes per­sonnes soient en place."

Le conseiller du Pentagone m’a dit, "Nous avons eu d’excellents résultats dans la Corne de l’Afrique avec l’utilisation d’indicateurs et de leurres - des tac­tiques basiques de contre-​​espionnage et de contre-​​insurrection. Et nous avons com­mencé à les embrouiller en Afgha­nistan. Mais la Maison Blanche va tuer ce pro­gramme si elle l’utilise contre l’Iran. C’est une chose de s’engager dans des frappes et des assas­sinats sélectifs au Wazi­ristân et cela en est une autre en Iran. La Maison Blanche pense que la même chose peut s’appliquer partout, mais les ques­tions légales entourant les assas­sinats extra­ju­di­ciaires au Wazi­ristân sont moins un pro­blème parce qu’Al-Qaïda et les Taliban tra­versent la fron­tière pour entrer en Afgha­nistan et en revenir, souvent avec les forces de l’OTAN à leur pour­suite. La situation n’a rien d’aussi clair dans le cas de l’Iran. Toutes les consi­dé­ra­tions - judi­ciaires, stra­té­giques et poli­tiques - sont dif­fé­rentes en Iran."

Il a ajouté, "Il y a une immense oppo­sition au sein de la com­mu­nauté des ren­sei­gne­ments à l’idée de livrer une guerre secrète à l’intérieur de l’Iran et d’utiliser les Baloutchis et les Ahwazis comme sub­stituts. Les diri­geants de notre com­mu­nauté des Opé­ra­tions Spé­ciales ont tous un courage remar­quable, mais ils sont moins enclins à exprimer leur oppo­sition à cette poli­tique. L’Iran n’est pas le Waziristân."

Un sondage de l’institut Gallup réalisé en novembre dernier, avant que le NIE ne soit rendu public, trouvait que 73% de ceux qui avaient été inter­rogés pen­saient que les Etats-​​Unis devaient uti­liser l’action écono­mique et la diplo­matie pour stopper le pro­gramme nucléaire iranien, tandis que 18% seulement étaient favo­rables à une action mili­taire directe. Les Répu­bli­cains sont deux fois plus dis­posés que les Démo­crates à sou­tenir une frappe mili­taire. La las­situde avec la guerre en Irak a sans aucun doute affecté la tolé­rance du public pour une attaque contre l’Iran. Tou­tefois, l’humeur pourrait changer rapi­dement. Le potentiel pour une escalade est devenu clair début janvier, lorsque cinq bateaux patrouilleurs ira­niens, que l’on pense avoir été sous le com­man­dement des Gardes Révo­lu­tion­naires, ont fait une série de gestes agressifs en direction de trois navires de guerre de la Navy qui navi­guaient à travers le Détroit d’Ormuz. Les repor­tages ini­tiaux de cet incident, rendu public par le bureau de presse du Pentagone, disaient que les Ira­niens avaient proféré des menaces par radio de bateau à bateau, de "faire sauter" les navires amé­ri­cains. Lors d’une confé­rence de presse de la Maison Blanche, le Pré­sident, le jour de son départ pour un voyage de huit jours au Moyen-​​Orient, a dit que cet incident est une "dan­ge­reuse pro­vo­cation" et il y a eu, très briè­vement, un sen­timent de crise et d’indignation vis-​​à-​​vis de l’Iran. "NOUS SOMMESDEUX MINUTES DE LA GUERRE" a titré un quo­tidien britannique.

Cette crise fut rapi­dement désa­morcée par le vice-​​Amiral Kevin Cos­griff, le com­mandant des forces navales dans la région. Aucun tir de semonce n’a eu lieu, a déclaré l’Amiral au corps de presse du Pentagone le 7 janvier, via une télé­con­fé­rence depuis son QG à Bahreïn. "Oui, c’est plus sérieux que ce que nous avions considéré, mais, pour remettre les choses dans leur contexte, nous com­mu­ni­quons vraiment régu­liè­rement avec les Gardes Révo­lu­tion­naires et leur Marine ", a dit Cos­griff. "Je n’ai pas eu le sen­timent en lisant les rap­ports que je recevais qu’il y avait une raison d’être effrayé par ces cinq bateaux."

La pru­dence de l’Amiral Cos­griff était par­fai­tement fondée : en une semaine, le Pentagone a reconnu qu’il ne pouvait pas iden­tifier avec cer­titude les bateaux ira­niens comme source de la trans­mission radio scan­da­leuse. Des repor­tages de presse ont suggéré à la place que leur pro­ve­nance était celle d’un farceur, connu depuis long­temps pour envoyer de faux mes­sages dans la région. Néan­moins, le com­por­tement de Cos­griff mit Cheney en colère, selon l’ancien res­pon­sable des ren­sei­gne­ments. Mais une leçon a été apprise de cet incident : le public avait soutenu l’idée d’une riposte et demandait même pourquoi les Etats-​​Unis n’en avaient pas fait plus. Cet ancien res­pon­sable a dit que, quelques semaines plus tard, une réunion a eu lieu dans le bureau du vice-​​Président. "Le sujet était comment créer un casus belli entre Téhéran et Washington," a-​​t-​​il dit.

En juin, le Pré­sident Bush s’est rendu en Europe pour une tournée d’adieu. Il a pris le thé avec la Reine Eli­zabeth II [d’Angleterre] et a dîné avec Nicolas Sarkozy et Carla Bruni. Les affaires sérieuses se sont déroulé à huis clos et ont impliqué une série de réunions sur un nouvel effort diplo­ma­tique pour per­suader les Ira­niens d’arrêter leur pro­gramme d’enrichissement d’uranium. (L’Iran sou­tient que son pro­gramme d’enrichissement n’a que des objectifs civils et qu’il est légal, en vertu du Traité de Non-​​Prolifération Nucléaire - le TNP.) [N. du T. : Ce qui est par­fai­tement exact] La Secré­taire d’Etat Rice a été impliquée pour déve­lopper un nouvel ensemble de mesures d’encouragement. Mais la position essen­tielle de négo­ciation de l’Administration a semblé inchangée : des pour­parlers ne peuvent avoir lieu tant que l’Iran n’a pas arrêté son pro­gramme. Les Ira­niens ont régu­liè­rement et caté­go­ri­quement rejeté cette condition préa­lable, laissant la situation diplo­ma­tique dans l’impasse ; ils n’ont pas encore répondu offi­ciel­lement à ces nou­velles offres.

L’impasse continue alarme de nom­breux obser­va­teurs. Joschka Fischer, l’ancien ministre allemand des affaires étran­gères, a écrit récemment dans un article de presse qu’il pourrait "être pos­sible de ne pas geler le pro­gramme nucléaire iranien pour la durée des négo­cia­tions, afin d’éviter une confron­tation mili­taire avant qu’elles ne soient achevées. Si cette nou­velle ten­tative devait échouer, les choses devien­draient rapi­dement sérieuses. Mor­tel­lement sérieuses." Lorsque je lui ai parlé la semaine der­nière, Fischer, qui a des contacts étendus dans la com­mu­nauté diplo­ma­tique, a dit que la toute der­nière approche euro­péenne incluait un nouvel élément : que les Euro­péens et les Etats-​​Unis étaient prêts à accepter quelque chose de moins qu’un arrêt complet de l’enrichissement comme étape inter­mé­diaire. "Cette pro­po­sition dit que les Ira­niens doivent cesser de fabriquer des cen­tri­fu­geuses et l’autre camp mettra un terme à toutes les acti­vités sup­plé­men­taires de sanction au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies", a dit Fischer, bien que l’Iran doive tou­jours geler ses acti­vités d’enrichissement lorsque les négo­cia­tions offi­cielles com­men­ceront. "Ceci pourrait être accep­table pour les Ira­niens - s’ils font preuve de bonne volonté."

La grande question, a ajouté Fischer, se trouve à Washington. "Je pense que les Amé­ri­cains sont pro­fon­dément divisés sur la question de ce qu’il fait faire au sujet de l’Iran", a-​​t-​​il dit. "Cer­tains offi­ciels sont pré­oc­cupés par les retombées d’une attaque mili­taire et d’autres pensent qu’une attaque est inévi­table. Je connais les Euro­péens, mais je n’ai aucune idée jusqu’où iront les Amé­ri­cains sur cette question."

Il y a une autre com­pli­cation : la poli­tique pré­si­den­tielle amé­ri­caine. Barack Obama a déclaré que s’il est élu, il enta­merait des pour­parlers avec l’Iran sans condi­tions préa­lables qui "iraient à l’encontre du but recherché" (tou­tefois, seulement après que le terrain diplo­ma­tique aura été balisé). Cette position a été vigou­reu­sement cri­tiquée par John McCain. Le Washington Post a cité récemment Randy Scheu­nemann, le directeur de cam­pagne de McCain pour les ques­tions de sûreté nationale, qui a exposé que McCain sou­tient la position de la Maison Blanche et que ce pro­gramme doit être sus­pendu avant d’entamer les pour­parlers. Ce qu’Obama propose, dit Scheu­nemann, "est une poli­tique uni­la­térale de ren­contre au sommet façon cow-​​boy."

Scheu­nemann, qui est connu pour être un néo­con­ser­vateur, est aussi le canal le plus important de com­mu­ni­cation avec la Maison Blanche pour la cam­pagne de McCain. Il est un ami de David Addington, le chef de cabinet de Dick Cheney. J’ai entendu des comptes-​​rendus qui dif­fèrent sur l’influence de Scheu­nemann sur McCain ; Bien que cer­taines per­sonnes proches de la cam­pagne de McCain parlent de lui comme d’un pos­sible conseiller à la sûreté nationale, d’autres disent qu’il n’est pas une per­sonne prise au sérieux tandis "qu’il dit à Cheney et aux autres ce qu’ils veulent entendre". C’est ce qu’affirme l’un des conseillers de McCain.

On ne sait pas si McCain, qui est le Répu­blicain de plus haut rang à la Com­mission séna­to­riale sur les forces armées, a été offi­ciel­lement informé des opé­ra­tions en Iran. Lors de la confé­rence annuelle de l’AIPAC [le tout-​​puissant lobby d’Israël aux Etats-​​Unis] en juin, Obama a répété son enga­gement pour une "stricte diplo­matie de principe". Mais il a aussi dit, comme McCain, qu’il gar­derait la menace d’une action mili­taire contre l’Iran sur la table. [1]