Moyen Orient : Les Américains payent le prix d’une stratégie stupide

entretien avec Nassar Ibrahim, mercredi 2 juillet 2008

" Je pense que la stra­tégie amé­ri­caine a atteint son sommet, ils ne peuvent pas aller plus haut. Ils ne peuvent que redes­cendre et la des­cente a déjà commencé."

Une résis­tance globale

Nous devons voir la résis­tance comme une résis­tance globale. Ceux qui se battent en Irak, au Liban et en Palestine font face aux mêmes types de pro­blèmes. Nous avons besoin de davantage de coor­di­nation au moins pour cris­tal­liser les points communs impor­tants. Peut être qu´après la vic­toire sur les forces impé­ria­listes, il y aura des diver­gences sur les ques­tions sociales, cultu­relles ou écono­miques. Mais dans la période actuelle, la question sociale est for­tement liée à la situation poli­tique : la colo­ni­sation de la région. Je suis assez opti­miste maintenant.

Si vous m´aviez posé la question en 90 ou 91, je ne savais pas comment les choses allaient évoluer, à l´époque j’aurais été pes­si­miste. Mais main­tenant je vois que les Nord amé­ri­cains, malgré toute leur puis­sance, s´affrontent à une énorme résis­tance. Cela signifie qu´historiquement ils n´arriveront pas à réar­ranger le monde à leur conve­nance. Je pense que la dis­cussion interne à la société amé­ri­caine reflète la crise de la poli­tique Nord amé­ri­caine dans le monde. L´Etat iranien, malgré la question de l´arme nucléaire, par­vient à résister. La Russie n´approuve pas la poli­tique des USA en Europe de l´Est. Cela signifie la fin de la stra­tégie d´une super puis­sance unique qui domi­nerait le monde.

Pas une Répu­blique bana­nière

Fina­lement c´est dans le monde arabe que l´on trouve les groupes arabes, isla­mistes, natio­na­listes ou d´extrême gauche qui sont les mou­ve­ments poli­tiques les plus actifs face à la stra­tégie amé­ri­caine. Le Moyen Orient ne sera pas une répu­blique bana­nière aux ordres des USA. C´est clair main­tenant après ce qui s´est passé à Bagdad. Main­tenant les USA pensent seulement à éviter la défaite. Ils ne cherchent plus à détruire la Syrie, le Liban, l´Iran et la Palestine, ils veulent seulement éviter la défaite. Cela me rend très opti­miste, pas pour les pro­chaines années, mais je pense que la stra­tégie amé­ri­caine a atteint son sommet, ils ne peuvent pas aller plus haut. Ils ne peuvent que redes­cendre et la des­cente a déjà com­mencé. Fukuyama avec sa "fin de l´histoire" est lui-​​même fini. Main­tenant ils se retirent et ils démis­sionnent, comme Wol­fowitz, Bolton, Rumsfeld.

Qu´est ce que cela exprime ?

Ils n´ont pas gagné. Leur stra­tégie a échoué.

Et l´Autorité pales­ti­nienne ?

S´ils conti­nuent comme ça, ce serait mieux pour eux qu´ils démis­sionnent. Ils ne font rien d´autre que de la gestion muni­cipale. Ils n´arrivent même pas à gérer la question de l´eau et de l´électricité. Poli­ti­quement ils n´arrivent stric­tement à rien. L´unité pales­ti­nienne a éclaté en Cis­jor­danie et à Gaza. De quelle Autorité pales­ti­nienne parlons nous ? La seule fonction de l´Autorité pales­ti­nienne c´est de recevoir de l´argent quand le Quartet (les USA, l´UE, la Russie et l´ONU) décide "d´aider" les pauvres Palestiniens.

Cela nous fait penser à la poli­tique israé­lienne des années 80 du siècle dernier, quand ils uti­li­saient les conseils de village pales­ti­niens pour gérer les ques­tions sociales et écono­miques. Si c´est ça le rôle de l´Autorité, alors il vaut mieux revenir à l´occupation directe. Au moins les Israé­liens auront la res­pon­sa­bilité de mon appro­vi­sion­nement en eau et en électricité.

Mais en fait, démission ou pas, ce n´est pas très important à mes yeux. Pour les choses admi­nis­tra­tives, qu´ils restent, mais poli­ti­quement, ils ne servent à rien. J´avais des diver­gences avec Arafat, comme beaucoup d´entre nous, mais parfois Arafat disait : "Non, je ne peux pas, désolé." Ils l´ont écrasé parce qu´ils avaient besoin de quelqu´un qui dise tou­jours oui. Mahmoud Abbas n´a jamais dit non. Il va de négo­ciation en négo­ciation et encore et encore sans jamais rien obtenir.

Deux choix fon­da­mentaux

La stra­tégie amé­ri­caine a été très dure, très agressive au Moyen Orient, jusqu´au point où ils ne lais­saient pas vraiment d´espace pour le déve­lop­pement des forces démo­cra­tiques. Pendant que les attaques étaient très vio­lentes, très san­glantes en Palestine, en Irak, au Liban et en Afgha­nistan, au Moyen Orient en général, les Amé­ri­cains n´ont laissé aucun espace aux forces démo­cra­tiques. Les peuples et leurs groupes poli­tiques se sont trouvés devant deux choix : sou­tenir les groupes les plus prag­ma­tiques comme le Fatah ou les régimes arabes qui disent : "Les Amé­ri­cains sont les dieux du monde, nous devons com­poser avec eux. Ce qu´ils veulent donner, nous l´acceptons." Ou bien s´impliquer dans des affron­te­ments stra­té­giques san­glants et dire : "Nous devons leur faire face. C´est eux ou nous. Pas de com­promis."

La pro­pa­gande amé­ri­caine et euro­péenne a créé une pola­ri­sation au Moyen Orient avec des slogans comme : "Qui n´est pas avec nous est contre nous", "les axes du mal", "l´islamophobie", "les musulmans contre les chré­tiens", "le choc des civi­li­sa­tions", "la fin de l´histoire". Toute cette pro­pa­gande a placé la société pales­ti­nienne et la société poli­tique arabe en général devant ces deux choix.

Les Amé­ri­cains payent le prix de cette stra­tégie stupide, car ils n´arriveront pas à démo­cra­tiser le monde arabe comme ils en rêvaient. Ils ont envahi l´Irak il y a 5 ans avec le slogan : ce sera l´effet domino. "Quand le régime de Saddam Hussein s´effondrera, tous les régimes arabes qui s´opposent à notre stra­tégie, comme la Syrie et l´Iran, ainsi que cer­tains mou­ve­ments de résis­tance au Liban et en Palestine, tous plieront." Mais cette analyse était erronée.

L´importance de l´Irak

L´Irak est un état fort et sa société est forte aussi. Les Ira­kiens et la nation ont leur dignité. Ils ne per­met­tront jamais à des étrangers de les contrôler. Les Amé­ri­cains payent un prix lourd là bas, en termes de sang versé. Tous les jours, deux ou trois soldats amé­ri­cains sont tués, sans parler des blessés. Ils ont perdu plus de 4000 hommes. Des cher­cheurs amé­ri­cains ont évalué les pertes finan­cières à trois tril­lions de dollars, et main­tenant l´économie amé­ri­caine entre en récession. Je me sou­viens des nom­breuses occa­sions où Mr Bush a prédit et pro­clamé la vic­toire. Après trois et quatre ans de guerre, il a affirmé : "nous sommes vic­to­rieux", mais les combats conti­nuent sur le terrain. Il y a un mois, il a déclaré : "Ce serait une catas­trophe si l´OTAN étain vaincu en Afgha­nistan." Il ne parle plus de vic­toire, il parle de l´éventualité d´une défaite en Afghanistan.

Leur stra­tégie échoue partout dans le monde, pas seulement dans le monde arabe mais aussi en Europe, en Amé­rique latine et en Asie. Beaucoup de pays arabes com­mencent à le com­prendre. Quand Bush, Condo­leeza Rice et Dick Cheney ont fait la tournée des pays du Golfe, ils ont essayé de convaincre ces pays d´attaquer l´Iran. Ils ont refusé, parce qu´ils voient ce qui se passe en Irak. Si vous n´êtes pas capable de finir le travail en Irak, comment pouvez vous attaquer l´Iran ? Si le Rambo israélien a échoué face au Hez­bollah, que pouvez vous faire au Moyen Orient !

Je crois que les Nord Amé­ri­cains com­mencent à repenser la situation. Ils com­mencent à réfléchir à l´utilisation des Sun­nites pour contrer l´avancée de l´Iran au Moyen Orient. Je pense que la ren­contre entre Carter et le Hamas ne s´est pas faite par hasard. Les Israé­liens ont refusé l´entrée à Gaza à Carter, mais à la fin de sa mission en Egypte et en Syrie, ils l´ont accueilli à bras ouverts à Tel Aviv et ils ont organisé une réunion pour savoir ce qui avait été dit avec les leaders du Hamas.

Les Amé­ri­cains et les Pales­ti­niens savent que Hamas n´est pas aussi extré­miste qu´il le semble dans les médias. C´est une orga­ni­sation très prag­ma­tique et très intel­li­gente. Par exemple Hamas a annoncé hier qu´ils étaient prêts à accepter un Etat pales­tinien sur les fron­tières de 67, sans tou­tefois recon­naître Israël.

Quelle relation entre la gauche et le mou­vement isla­mique au Moyen Orient ?

Je pense que quand nous parlons du mou­vement poli­tique isla­mique, nous devons dis­tinguer deux groupes. D´un côté le véri­table mou­vement poli­tique et social isla­miste, qui est très présent dans les sociétés arabes et dans la société pales­ti­nienne, comme le Hamas, les Frères musulmans en Egypte, en Jor­danie, au Soudan, le Hez­bollah au Liban et le mou­vement isla­miste en Irak. D´un autre côté il y a les groupes isla­mistes extré­mistes comme Al Qaïda, les Talibans et d´autres groupes qui sont très fon­da­men­ta­listes, très étroits d´esprit, qui voient les affron­te­ments comme des conflits entre les reli­gions. Les causes de ce conflit ne sont pas une question de Chris­tia­nisme et d´Islam, d´Ouest et d´Est. Cela peut appa­raître comme ça en surface, mais en fait il reflète des contra­dic­tions écono­miques, poli­tiques et sociales, ainsi que des contrac­tions de classe.

Nous devons regarder le mou­vement isla­mique comme le Hamas dans la société pales­ti­nienne et les autres mou­ve­ments dans les pays arabes que j´ai men­tionnés, comme un mou­vement social et poli­tique ori­ginal qui a émergé des sociétés arabes en réaction à la stra­tégie impé­ria­liste amé­ri­caine au Moyen Orient et aussi comme le résultat de l´échec his­to­rique du pro­gramme et du projet natio­na­liste et de gauche. Pour résister à la stra­tégie impé­ria­liste au Moyen Orient, les gens ici uti­lisent ce qu´ils ont. Ils uti­lisent leur culture et la religion au Moyen Orient est un élément important de leur culture. C´est la raison de l´impact du mou­vement isla­mique sur les sociétés arabes et pales­ti­nienne où il a un fort enra­ci­nement au niveau poli­tique, social et culturel. Si nous parlons de résis­tance, nous devons inclure ces groupes qui sont une partie orga­nique du mou­vement social et poli­tique dans nos sociétés. Nous ne pouvons pas leur tourner le dos.

Il y a une base commune de travail avec le mou­vement national isla­mique, c´est la résis­tance aux attaques de l´impérialisme. Mais nous sommes bien sûr opposés aux choix sociaux du mou­vement isla­mique. Je pense qu´il y a un espace de travail en commun dans la période, pour faire face à la situation actuelle. Mais cela met une grosse pression à l´intérieur des groupes de gauche pour une rééva­luation de leur stratégie.

Pourquoi sommes nous si faibles en dépit des énormes contra­dic­tions poli­tiques, sociales et écono­miques sur le terrain ? Un des pro­blèmes, c´est le déve­lop­pement de l´idéologie, parce que beaucoup d´entre eux voient le mar­xisme ou l´idéologie de gauche comme le Coran ou la Bible, immuable. Ils attendent de Marx, Engels ou Trotsky des réponses à des ques­tions d´aujourd´hui, 150 ans plus tard. C´est stupide. Les groupes de gauche doivent garder leur approche his­to­rique du chan­gement poli­tique et en même temps ils devraient ana­lyser les nou­velles contra­dic­tions de la période pour recons­truire le camp de la révo­lution et des forces révo­lu­tion­naires. Nous faisons partie d´un monde glo­balisé. Nous ne sommes pas seulement des mar­xistes à Ramallah ou des mili­tants de gauche à Bethléem. Je me sou­viens du beau slogan "Pro­lé­taires de tous les pays, unissez vous !"