Mon terroriste, votre terroriste

Le Hezbollah est-il vraiment une organisation terroriste ? Évidemment non.
Alors pourquoi la Ligue Arabe a-t-elle déclaré que c’en était une ? Parce que la plupart des États membres de la Ligue arabe sont musulmans sunnites, tandis que le Hezbollah est une organisation chiite qui soutient l’Iran chiite et l’alaouite (quasi-chiite) Bachar al-Assad en Syrie.
Et les partis arabes d’Israël avaient-ils raison de condamner la résolution de la Ligue ? Raison, oui. Mais ce n’était pas judicieux.

Uri Avnery, dimanche 20 mars 2016

PRENONS D’ABORD le Hezbollah. Aussi étonnant que cela paraisse, c’est d’une certaine façon une création d’Israël.

Le Liban est un État artificiel. Pendant des siècles il a été considéré comme une partie de la Syrie. En raison de son territoire montagneux, c’était un lieu idéal pour de petites communautés persécutées, qui y trouvaient la possibilité de se protéger. Parmi elles la communauté chrétienne maronite, du nom du moine Maron.

Après la Première Guerre mondiale, lorsque les grandes puissances victorieuses démembrèrent l’empire Ottoman pour se le répartir, la France insista pour la création d’un État libanais chrétien sous mandat français. Un tel État aurait été très petit, ne disposant d’aucun port important. C’est pourquoi, imprudemment, on y ajouta les territoires de diverses autres communautés afin de créer un État plus vaste, constitué de plusieurs communautés antagonistes entre elles.

Il y avait (a) les maronites dans leur bastion montagneux, (b) diverses autres communautés chrétiennes, (c) les musulmans sunnites qui avaient été installés par l’Empire ottoman sunnite dans les principales villes portuaires, (d) les druzes qui s’étaient séparés de l’Islam des siècles plus tôt, et (e) les musulmans chiites.

Les chiites habitent le sud. C’était la communauté la plus pauvre et la plus faible, méprisée et exploitée par toutes les autres.

Dans cette fédération de communautés qu’est le Liban, la constitution attribue à chaque communauté une fonction majeure. Le président de l’État est toujours un maronite, le Premier ministre un sunnite, le commandant de l’armée un druze. Il ne restait rien pour les pauvres chiites, sauf le poste de président du Parlement, un titre sans pouvoir.

Pendant plus d’une génération, la frontière israélo-libanaise qui est en pratique la frontière israélo-chiite, fut la seule frontière paisible d’israël. Les fermiers des deux côtés travaillaient en bon voisinage, sans clôtures et sans incidents. On disait que le Liban serait le deuxième État à faire la paix avec Israël – n’osant pas être le premier.

Il m’est arrivé un jour au début des années 1940 de franchir par erreur la frontière non signalée. Un aimable gendarme libanais m’arrêta et m’indiqua poliment le chemin du retour.

APRÈS LE “Septembre Noir” en Jordanie (1970), quand le roi Hussein écrasa les forces palestiniennes, le Sud Liban devint la nouvelle base palestinienne. La frontière la plus calme devint particulièrement agitée.

Les chiites n’aimaient pas les Palestiniens et les ennuis qu’ils causaient. Lorsque l’armée israélienne envahit le Liban en 1982 avec l’objectif non avoué d’expulser les Palestiniens et d’installer une dictature maronite, les chiites étaient heureux. Les photos de villageois chiites accueillant des soldats israéliens avec le pain et le sel n’étaient pas une mise en scène.

J’ai franchi la frontière le quatrième jour des combats pour me rendre compte par moi-même. Un soldat yéménite, qui se souvenait vaguement d’avoir vu ma tête à la télévision et qui imaginait que j’étais quelqu’un d’important au gouvernement m’ouvrit la barrière. Je me déplaçais avec deux collègues femmes dans ma voiture personnelle immatriculée en Israël, traversant des villages chiites où je fus partout accueilli avec de grandes manifestations de joie. Chacun voulait nous inviter dans sa maison pour prendre le café.

La raison de ces témoignages d’amitié spontanés était évidente. Les chiites estimaient que les Israéliens allaient les débarrasser de ces Palestiniens arrogants puis dire au revoir et s’en aller. Au bout de quelques mois les chiites se rendirent compte qu’au lieu d’une occupation palestinienne ils avaient maintenant une occupation israélienne. Alors ils déclenchèrent une guerre de guérilla classique. Les fermiers chiites dociles et opprimés se transformèrent du jour au lendemain en combattants acharnés.

Le parti chiite modéré qui représentait les chiites depuis si longtemps fut remplacé par le nouveau très militant Hezbollah – le parti de Dieu. Les troupes israéliennes furent harcelées par un ennemi invisible. Les soldats se déplaçaient en convois. Je me suis mis un jour dans un tel convoi militaire. Certains soldats tremblaient littéralement de peur.

Après 18 ans de ce régime, les troupes israéliennes s’en allèrent pour de bon, presque dans la panique. Elles laissaient derrière elles un mini-État dirigé par le Hezbollah. Son leader fut assassiné par Israël et le bien plus fort Hassan Nasrallah prit sa place.

Aujourd’hui les chiites sont de loin la communauté la plus forte du Liban. Ils représentent un élément important du puissant “arc chiite” – Iran, Irak, Syrie de Bachar al-Assad et Hezbollah.

Benjamin Nétanyahou pense que cet arc constitue une menace mortelle pour Israël. Il s’est allié en secret avec l’Arabie saoudite qui a constitué un contre-pouvoir sunnite avec l’Égypte et les monarchies du Golfe, plus ou moins en lien avec Daesh, le “Califat” islamique.

Le Hezbollah notre plus dangereux ennemi ? Permettez-moi de ne pas être d’accord. Je pense que notre ennemi le plus dangereux est Daesh – pas pour ses performances militaires, mais parce c’est une idée puissante qui enflamme des centaines de millions de musulmans à travers le monde. Des idées peuvent être plus dangereuses que des fusils – une réalité étrangère à la pensée israélienne.

Le Hezbollah a aujourd’hui des troupes régulières qui combattent en Syrie contre Daesh et d’autres.

Quoi qu’il en soi, il est une chose que le Hezbollah n’est absolument pas : ce n’est pas une organisation terroriste.

QU’EST-CE QUE LE “terrorisme” ? Maintenant, c’est devenu un gros mot sans véritable contenu.

À l’origine, le terrorisme signifiait tout simplement une stratégie visant à faire peur pour atteindre un objectif politique. Dans ce sens là, toute guerre relève du terrorisme. Mais le terme est appliqué de façon plus précise à des actions violentes individuelles dont l’objectif est de terroriser les cœurs de la population ennemie.

Actuellement, chaque pays et chaque parti qualifie ses ennemis de “terroristes”. C’est l’expression à la mode. Elle n’a pas de réelle signification.

Dans une certaine mesure, toute armée est un instrument de terrorisme. En temps de guerre, les armées tentent toujours d’effrayer l’ennemi pour qu’il accepte leurs conditions. Lâcher une bombe atomique sur Hiroshima était une action terroriste, tout comme l’incendie de Dresde.

Dans le passé, le terme terrorisme fut utilisé pour décrire les actions de révolutionnaires russes qui tuaient des ministres russes (actions condamnées par Lénine) ou l’héritier autrichien au trône ( l’action qui déclencha la Première Guerre mondiale, qui elle-même n’a pas été appelée “terrorisme” parce qu’elle a tué des millions de personnes, pas seulement un petit nombre).

Les terroristes n’atteignent pas leurs objectifs du fait de l’importance de leurs actions mais plutôt par leur impact psychologique. Le massacre d’une centaine de personnes peut très bien être oublié le lendemain alors qu’on peut se souvenir pendant des siècles du meurtre d’un seul individu. Samson, le terroriste par excellence, a été immortalisé dans la Bible comme le grand héros d’Israël.

(Du fait de cette importance de l’effet psychologique, la plupart des réactions aux actions terroristes ne profitent qu’au terroriste.)

Les terroristes modernes – les terroristes réels – lâchent des bombes dans des marchés, tirent au hasard sur des civils, écrasent des gens. Le Hezbollah ne fait rien de tel.

On peut haïr le Hezbollah et détester Nasrallah. Mais les qualifier de “terroristes” est simplement stupide

TOUT CELA a émergé en raison d’une série d’incidents qui ont récemment secoué Israël.

La Ligue arabe, dominée par l’Arabie saoudite, a déclaré le Hezbollah organisation “terroriste”. C’est presque insignifiant, un petit geste dans la lutte entre la monarchie saoudienne et l’Iran. Ou entre l’“arc chiite” et le “bloc sunnite”.

Deux petits partis arabes d’Israël, tous deux membres de la “liste commune” de 4 partis arabes, ont condamné la déclaration de la Ligue et se sont rangés aux côtés du Hezbollah. Ce sont le parti nationaliste arabe Balad (Patrie) et le parti communiste (pro-Assad).

La Knesset a explosé. Comment osent-ils ? ! Prendre la défense de nos ennemis ? Nier que ces purs terroristes sont de purs terroristes ?

Des députés juifs, pratiquement d’un bord à l’autre, exigent la mise hors-la-loi des deux partis, l’expulsion de leurs députés de la Knesset, et je ne sais quoi encore. Comme il n’y a pas de peine de mort légale en Israël, on ne peut, hélas, pas les pendre. Dommage.

Ces députés arabes avaient-ils raison dans leur déclaration ? Bien sûr que oui.

Leur déclaration était-elle logique ? Effectivement oui.

Mais la logique peut se révéler un poison en politique.

Pour des Israéliens juifs ordinaires, le Hezbollah est un ennemi mortel. Nasrallah, avec son style sarcastique, condescendant, est détesté par tout un chacun. En faisant leur déclaration, qui n’a en réalité rien à voir avec Israël, les membres arabes de la Knesset n’ont fait que provoquer et indisposer l’ensemble l’opinion publique juive.

Évidemment ces Arabes font partie du monde arabe. Ils ont le droit d’exprimer leur opinion sur tout ce qui se produit dans le monde arabe. Le droit, pas le devoir.

Les membres arabes de la Knesset israélienne sont déchirés entre deux devoirs qui semblent contradictoires : défendre les intérêts de leurs électeurs et prendre position sur des questions concernant leur nation palestinienne et le monde arabe en général.

En critiquant la condamnation du Hezbollah par la Ligue Arabe, ils ont rempli leur second devoir. Mais en élargissant le gouffre entre les citoyens arabes et juifs d’Israël sans raison urgente, ils ont certainement nui au premier. En cela ils ont nui aussi aux chances de paix.

Je les comprends, mais je pense qu’il n’était judicieux de le faire.


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+