Mon Dieu, Mondial ! (Des ballons plutôt que des balles)

Uri Avnery, lundi 26 juin 2006

Le football est le sub­stitut à la guerre. Il oriente l’agressivité humaine vers des canaux inof­fensifs. C’est pourquoi il est si important, et si positif.

SI LE PRE­SIDENT Bush voulait s’occuper de l’Iran en « le bom­bardant jusqu’à le faire revenir à l’âge de pierre » (comme un général amé­ricain l’a dit un jour pendant la guerre du Vietnam), ce serait le moment de le faire. Chacun étant captivé par la Coupe du monde, qui le remarquerait ?

Le gou­ver­nement israélien le sait bien. Dans son combat contre les fusées Qassam qui tombent sur la ville de Sderot, il a donné carte blanche aux forces aériennes. Depuis le début de la Coupe du monde 2006, plus de 20 Pales­ti­niens, y compris des garçons et des filles, une femme enceinte, un médecin et plu­sieurs auxi­liaires de santé, ont été tués. Appa­remment per­sonne au monde n’y fait attention. Pourquoi se pré­oc­cuper de cela ? Après tout la Coupe du monde est plus importante.

Quand je reviens de Jéru­salem à Tel-​​Aviv, en général je fais un léger détour par Abou Goush, un village arabe doté d’une oasis unique, un café où des groupes mélangés de jeunes Juifs et de jeunes Arabes (du sexe mas­culin seulement), et quel­quefois des groupes de soldats de la police des fron­tières, juifs et druzes, sont assis ensemble sur des ban­quettes et des fau­teuils, détendus, fumant des nar­guilés (pipes à eau). Ils dévorent des bak­lavas sucrés, dis­cutent, rient et écoutent la chan­teuse liba­naise Fairuz et le chanteur israélien oriental Zahava Ben. Un phé­nomène rare en Israël.

Quand j’y suis passé cette semaine, ils étaient tous assis, très pas­sionnés, devant un grand écran, sub­jugués par le match entre l’Argentine et les Pays-​​Bas. Ils s’excitaient ensemble, se levaient ensemble, criaient ensemble.

Quelques jours aupa­ravant, j’avais vu la même chose à Sarajevo. Dans les bars du centre ville, de nom­breux jeunes du coin, musulmans, croates et serbes, étaient assis ensemble, fixant l’écran ensemble, s’excitant ensemble, sautant ensemble, criant ensemble.

La même chose se passe au même moment dans le monde entier, du Canada au Cam­bodge, de l’Afrique du Sud à la Corée du Nord.

Est-​​ce bien ? Est-​​ce mal ?

JE NE SUIS PAS un fan de football. Comme beaucoup de gens dans le monde qui se disent intel­lec­tuels (quoi que cela signifie), j’ignore habi­tuel­lement ce phé­nomène avec un sourire condes­cendant, légè­rement iro­nique, même si je me sur­prends ces jours-​​ci à regarder le jeu pendant de longues minutes. Quand j’étais enfant, mon père me disait que le sport était « Goyim Naches » (du yiddish tiré de l’hébreu qui signifie « le diver­tis­sement des non-​​Juifs »), et que le seul sport juif était la médi­tation sur les phi­lo­so­phies de Spinoza et de Scho­pen­hauer, ou, encore, sur le Talmud. Yeshayahu Lei­bo­vitch, un juif orthodoxe érudit, a décrit les équipes de football comme « onze voyous courant après un ballon ». Un autre Juif a suggéré, au nom de la paix : « Pourquoi se dis­puter ? Donnons à chaque équipe son propre ballon. »)

De ce point de vue (aussi), Israël a depuis long­temps cessé d’être un Etat juif, au sens spi­rituel du terme. Le Goy israélien est comme tout autre Goy sur terre. La Coupe du monde le prouve.

UN PHÉ­NOMÈNE qui pro­voque de si pro­fondes émotions sur un mil­liard d’êtres humains ne peut être rejeté d’un haus­sement d’épaules. Nous sommes en pré­sence d’un trait de caractère pro­fon­dément humain. Que signifie-​​t-​​il ? D’où vient-​​il ?

Konrad Lorentz, un des fon­da­teurs de l’éthologie, qui traite du com­por­tement des animaux (y compris l’animal humain), sou­tient que l’agressivité humaine est une carac­té­ris­tique congé­nitale, le produit de mil­lions d’années d’évolution. Les hommes des cavernes vivaient en tribus dont chacune dis­posait pour sa survie d’un ter­ri­toire spé­ci­fique. L’agressivité était néces­saire pour défendre ce ter­ri­toire et en chasser les autres.

Les pré­da­teurs dans la nature, qui pos­sèdent des armes natu­relles - telles que dents, mâchoires ou venin - sont géné­ra­lement équipés d’un méca­nisme inhi­biteur qui les empêche d’attaquer leur propre espèce. Autrement, ils n’auraient pas survécu jusqu’à aujourd’hui. Mais les humains n’ont pas d’armes natu­relles effi­caces et par consé­quent la nature ne les a pas dotés d’un tel méca­nisme. Grave erreur. Certes, les humains n’ont pas de dents ni de mâchoires dan­ge­reuses. Mais ils ont quelque chose de plus efficace que toute arme natu­relle : le cerveau humain, qui invente les massues, les lances, les canons et les bombes nucléaires. Ainsi les êtres humains dis­posent de la com­bi­naison mor­telle de trois attributs : agres­sivité innée, armes meur­trières et absence d’inhibition concernant le meurtre de leur propre espèce. Résultat : le goût de l’Homme pour la guerre.

Comment le sur­monter ? Lorentz a trouvé un remède : le sport et par­ti­cu­liè­rement le football. Le football est le sub­stitut à la guerre. Il oriente l’agressivité humaine vers des canaux inof­fensifs. C’est pourquoi il est si important, et si positif.

AGRES­SIVITÉ ET natio­na­lisme vont ensemble. A cet égard aussi, le football permet de sonder les recoins de l’âme humaine.

L’animal humain a un profond besoin de s’identifier à une col­lec­tivité. Il vit dans un groupe. L’homme ancien vivait dans une tribu. Depuis lors, les formes sociales ont changé à de nom­breuses reprises. Le « nous » a changé de temps à autres, en même temps que les struc­tures sociales. Les peuples vivaient dans des cadres ou struc­tures reli­gieux ou eth­niques, dans une société féodale, dans des monar­chies, etc. Dans le monde moderne, ils vivent en nations.

Le fait de s’identifier à une nation est une nécessité absolue pour l’homme moderne (à de très rares excep­tions près). Le football est une expression de cette iden­ti­fi­cation d’une façon qui, du dehors, res­semble beaucoup à la guerre. C’est pourquoi le drapeau national et l’hymne national jouent un rôle central dans le football. Les foules bran­dissent des dra­peaux, se peignent le visage des cou­leurs natio­nales, crient des slogans natio­na­listes, donnent une expression émotion­nelle à ce phénomène.

Quel­quefois, cela devient tout à fait ridicule, comme cela nous est arrivé la semaine der­nière. Israël ne par­ticipe pas à la Coupe du monde car il a été éliminé avant qu’elle com­mence réel­lement. Mais un membre de l’équipe du Ghana, qui joue pour l’équipe Hapoel de Tel-​​Aviv, a, pour une raison quel­conque, brandi le drapeau israélien sur le terrain - et l’ensemble de l’Etat d’Israël a explosé de joie : Nous y sommes ! Nous sommes à la Coupe du monde !

Une appa­rition moins ridicule : pour la pre­mière fois depuis la des­truction du Troi­sième Reich, des foules d’Allemands ont brandi leur drapeau national avec un enthou­siasme proche de l’extase. Cer­tains obser­va­teurs ont parlé de renais­sance du natio­na­lisme allemand et de tout ce qui s’ensuit. Pourtant je crois que c’est quelque chose de positif. Un pays ne peut pas avoir une vie normale si ses citoyens ont honte de lui. Cela peut causer un trouble mental col­lectif et donner nais­sance à des ten­dances dan­ge­reuses. Main­tenant, grâce au football, les Alle­mands peuvent brandir leur drapeau.

Le natio­na­lisme dans le football domine tous les autres sen­ti­ments. Un exemple clas­sique : à la fin du XIXe siècle, Vienne a eu un maire, Karl Lueger, un anti­sémite qui ne mâchait pas ses mots. Mais quand l’équipe juive « Hakoah Vienna » a joué contre une équipe hon­groise, le maire a été vu saluant les garçons de Vienne. Quand on lui a fait remarquer qu’ils étaient Juifs, il a lancé la célèbre phrase : « c’est moi qui décide qui est juif. »

Quand un Franco-​​Algérien est devenu la vedette de l’équipe de France, les racistes français l’ont acclamé jusqu’à l’enrouement. La même chose s’est passée en Israël quand un Arabe a joué dans notre équipe nationale.

RÉCEMMENT, un intel­lectuel européen m’a dit : il y a des blagues sur les Polonais, les Alle­mands, les Français, ou toute autre nation euro­péenne. Mais il n’a jamais entendu de blague sur les Euro­péens, ce qui prouve que l’Européen n’existe pas encore.

Je vou­drais appliquer le même critère au football. Chaque pays d’Europe a une équipe nationale. Mais il n’y a pas d’équipe euro­péenne. Tant qu’une équipe d’Europe, sous le drapeau européen, ne jouera contre pas l’équipe d’Asie ou d’Afrique, il n’y aura pas de conscience popu­laire euro­péenne. (Un uto­piste peut tout à fait rêver d’un match entre l’équipe de la Terre et l’équipe de Mars ou de la planète X.)

Mon ami pales­tinien Issam Sar­taoui, qui a été assassiné il y a 23 ans à cause de ses contacts avec nous, m’a dit un jour : Il n’y aura pas de paix jusqu’à ce que l’équipe d’Israël joue contre l’équipe de Palestine - et que nous gagnerons. »

C’EST, bien sûr, une façon de voir les choses.

Un brillant rédacteur publi­ci­taire a couvert Tel-​​Aviv d’affiches repro­duisant un message d’une femme à son mari : « Itzif, demande au gardien de but du Brésil de pré­parer ton café. Je suis sortie au drug­store avec les copines. Gali. » Dans un dessin humo­ris­tique, une femme demande à son mari rivé à la TV pour regarder la Coupe du monde : « Es-​​tu sûr de ne pas vouloir venir avec moi à la foire du livre ? »

Le football est une affaire d’hommes braillards, même s’il y a aussi des fans chez les femmes. De ce point de vue également, c’est un sub­stitut à la guerre, et peut-​​être aussi à l’ancienne passion de l’homme pour la chasse. (Aux Etats-​​Unis, le football européen - appelé soccer - est préféré par les femmes parce que le football amé­ricain est beaucoup plus violent.)

En football, les hommes sont capables de faire des choses qui, dans un autre contexte, seraient taboues : ils s’étreignent, s’embrassent, grimpent les uns sur les autres. Cela exprime, sans doute, des besoins pro­fonds, et ne heurte personne.

A tous ces points de vue, le football est une chose positive qui en rem­place beaucoup d’autres, néga­tives. Pourvu, bien sûr, que le Pré­sident Bush ne sai­sisse pas l’occasion pour attaquer l’Iran et que nous n’en pro­fi­tions pas pour lâcher des bombes sur des enfants à Gaza.