Moment de vérité : l’heure est arrivée de boy­cotter dans toute sa dimension l’injustice de la poli­tique israé­lienne en Palestine.

Rifat Kassis, vendredi 12 mars 2010

OPINION :
Les mots ont tou­jours une impor­tance et ils ont tou­jours une signi­fi­cation qui leur est propre. Mais peut-​​être que la Palestine et Israël forment un contexte dans lequel le poids des mots est plus dra­ma­tique que dans les autres pays.

Les auteurs du document du Caire « Moment de vérité », qui constitue une décla­ration des Chré­tiens pales­ti­niens au monde sur l’occupation de la Palestine et un appel à sou­tenir ceux qui s’y opposent, ont de façon répétée été ques­tionnés sur l’emploi du mot « boycott ». Que signifie-​​t-​​il exac­tement ? Jusqu’où va-​​t-​​il ? Et à quoi appelle-​​t-​​il ? Le document appelle à un système complet de sanc­tions contre Israël. Pas sim­plement un boycott de pro­duits issus des colonies ou de pro­duits en général, ou d’institutions et d’organisations qui sont ouver­tement com­plices de l’occupation, mais un boycott total.

Notre occu­pation n’est pas sélective, aussi il n’y a pas de raison que notre oppo­sition le soit.

Les injus­tices per­pé­trées par l’Etat d’Israël affectent notre économie, notre éducation, notre santé et notre mobilité ; elles violent nos libertés les plus quo­ti­diennes, ainsi que celles qui fondent notre humanité sur un plan uni­versel ; elles stig­ma­tisent notre langue et nous empêchent de nous déplacer ; elles nous répriment dans nos actes nos achats ou nos pro­duits. L’occupation ne s’apparente pas à un putsch acci­dentel, et elle n’est pas per­pétrée en un endroit reculé, c’est une entre­prise de sépa­ration des droits et des vies des Israé­liens et des Pales­ti­niens à l’endroit même où nous construisons et avons tou­jours construit nos maisons. Boy­cotter Israël signifie boy­cotter cette injustice dans toute sa dimension. Le boycott est aussi la mani­fes­tation de notre droit en tant que Pales­ti­niens de décider des termes de notre propre lutte et notre propre liberté.

Cela ne signifie cer­tai­nement pas que nous sous-​​estimons l’apport de ceux qui nous sou­tiennent à la fois à l’intérieur d’Israël et ailleurs. Mais nous Pales­ti­niens, en der­nière analyse, avons le droit de choisir nos propres méthodes de résis­tance. La résis­tance est par elle-​​même un droit garanti par le droit inter­na­tional, comme il le stipule dans l’Article 1(4) du Pro­tocole 1 (document addi­tionnel aux Conven­tions de Genève), à propos « des conflits dans les­quels les peuples se dressent contre la domi­nation colo­niale et l’occupation étrangère et contre les régimes racistes dans l’exercice de leur droit à l’autodétermination. » Le boycott, tac­tique efficace mais par­fai­tement non vio­lente, est un des moyens que nous avons choisis.

En vérité, comme il est dit dans « Un Moment de Vérité » le boycott et le dés­in­ves­tis­sement ne consti­tuent pas une revanche mais plutôt une action fondée qui doit aboutir à ins­taller une paix juste et défi­nitive qui mettra un terme à l’occupation israé­lienne des ter­ri­toires pales­ti­niens et d’autres pays arabes et garantira la sécurité et la paix pour tous. Cette reven­di­cation répond en partie aux cri­tiques que nous recevons de gens à l’intérieur d’Israël, en plus de ceux qui ont des idées pro-​​israéliennes, incluant cer­taines des cri­tiques que nous recevons plus géné­ra­lement des par­tisans de la paix.

Beaucoup veulent une solution équi­librée : ils pré­tendent que les Israé­liens ne savent pas ce qui se passe à l’intérieur des Ter­ri­toires Pales­ti­niens occupés et qu’ils ne sont pas direc­tement impliqués dans l’occupation ; ainsi ils pensent que les Pales­ti­niens devraient « dia­loguer » avec eux, et non pas les boy­cotter, pour expliquer ce que nous vivons. Notre réponse cependant c’est que la cam­pagne de boycott, dés­in­ves­tis­sement, et sanc­tions est le seul moyen pour eux d’entendre, voir, expé­ri­menter et découvrir ce que leur gou­ver­nement fait en Palestine.

L’occupation a une structure hié­rar­chique et les Israé­liens sont au sommet. Chaque Israélien tire profit de l’existence de cette hié­rarchie, aussi nous appelons chaque Israélien à dire où il ou elle se situe. Cette res­pon­sa­bilité est à la fois col­lective et pro­fon­dément personnelle.

Mal­heu­reu­sement, le mou­vement de gauche à l’intérieur d’Israël demeure très faible. Cette fai­blesse est liée au fait que la com­mu­nauté inter­na­tionale veut ignorer et rejette toute cri­tique de fond adressée à Israël : beaucoup de gens craignent Israël, et ont peur d’être étiquetés comme anti­sé­mites. Ce contexte de peur et d’hésitation mine le mou­vement à l’intérieur d’Israël et ses efforts pour mettre un terme à l’occupation. Si les acti­vistes israé­liens sont perçus comme traîtres, leur nombre, comme celui des acti­vistes inter­na­tionaux, diminue, et le gou­ver­nement israélien peut continuer de pré­tendre que per­sonne au monde ne les sou­tient, en par­ti­culier à propos du boycott.

Ceci dit, il y a en fait des Israé­liens qui non seulement s’opposent à l’occupation sur le plan théo­rique, mais aussi sou­tiennent ouver­tement la cam­pagne de boycott. Par exemple Neve Gordon. Pro­fesseur en Sciences poli­tiques à l’université Ben Gourion (Juif amé­ricain de nais­sance qui est venu vivre en Israël où il a élevé les membres de sa famille), a expliqué comment il en était venu à cette posture dans un article du Los Angeles Times du 20 Août 2009 : « Le mythe d’une Jéru­salem unifiée a conduit à la création d’une ville divisée par l’apartheid où les Pales­ti­niens manquent des ser­vices élémen­taires. Le camp de la paix israélien s’est peu à peu réduit au point d’être aujourd’hui quasi inexistant, et la poli­tique israé­lienne appar­tient de plus en plus à l’extrême droite. Il est donc clair pour moi que le seul moyen de contrer la montée de l’apartheid est de convoquer une pression inter­na­tionale massive. Les condam­na­tions ver­bales de l’administration Obama et de l’Union euro­péenne n’ont eu aucun effet, pas même le gel de la colo­ni­sation, ni aucune décision de se retirer des ter­ri­toires. Boy­cottez nous, réclame Gordon, « Pour l’amour de nos enfants, je suis convaincu qu’un boycott inter­na­tional est le seul moyen de sauver Israël de lui-​​même. » Et c’est notre devoir d’écouter.

L’occupant israélien doit être mis face aux consé­quences, quant à leur visi­bilité, tan­gi­bilité, et leur impor­tance. Elles doivent devenir visibles pour l’Etat israélien et la société à chaque niveau - culturel, poli­tique, écono­mique et aca­dé­mique – en un moment où la com­mu­nauté inter­na­tionale montre une réelle réti­cence à tolérer la pour­suite de l’occupation.

Cer­taines voix, prin­ci­pa­lement en Europe, ont cri­tiqué la nature de la cam­pagne BDS. Cer­tains disent qu’on pourrait sans exa­gérer la com­parer à l’appel au boycott des juifs de l’ère nazi, ce qui la dis­cré­di­terait comme d’inspiration « anti­sémite ». Comme on le disait plus avant, on a là un exemple sup­plé­men­taire de ce qui paralyse les efforts visant à mettre un terme à l’occupation. On voit chez d’autres le genre d’hésitation qu’on observait avant l’appel au boycott du régime d’apartheid d’Afrique du Sud – une hési­tation qui était alors jus­tifiée par un « Mais on ne veut pas causer de tort aux Noirs ». Si nous com­parons la réti­cence engendrée par le boycott dans le contexte de l’Afrique du Sud aux scru­pules simi­laires exprimés dans le contexte pales­tinien, il faut bien voir qu’il y aura tou­jours de bonnes raisons pour ne rien faire ; les gens abri­teront tou­jours des inquié­tudes à la fois sur le plan idéo­lo­gique et pra­tique, qui les empêchent de s’impliquer réel­lement. Et tant que qu’on laissera ces hési­ta­tions l’emporter sur la capacité d’agir, les oppres­seurs conti­nueront à oppresser. Il ne doit pas en être ainsi.

D’autres voix s’élèvent contre l’étendue du boycott. Ils le cri­tiquent sur le plan stra­té­gique et celui de la fai­sa­bilité, ils pensent qu’il est voué à l’échec et ils ne peuvent donc l’accepter. Pourtant il faut bien com­prendre que le boycott total est à la fois une chose réfléchie et néces­saire, et que les valeurs morales mises en avant par la com­mu­nauté inter­na­tionale, nous dictant ce que nous devons ou ne devons pas faire ou dire, sont pré­ci­sément ce dont la cam­pagne BDS essaie de s’écarter au nom de notre droit de choisir nous-​​mêmes les règles de gou­ver­nance de notre éthique et de notre pra­tique, ainsi que de la soli­darité de ceux qui sou­tiennent notre volonté d’indépendance.

Cela dit, j’aimerais poser la question sui­vante à ceux qui s’opposent à un boycott complet : accepteraient-​​ils un boycott des pro­duits des colonies, ou un autre genre de boycott sélectif ? S’il en est ainsi, on espère qu’ils le met­tront en place. En bref, nous espérons que ceux qui nous sou­tiennent feront tout ce qu’ils peuvent. Nous conti­nuerons à pour­suivre nos propres objectifs, théo­riques et pra­tiques, et appré­cierons de tra­vailler avec ceux qui désirent participer.

Autre com­men­taire à propos d’une autre source émettant des réserves : cer­taines églises à travers le monde ont pareillement fait part de leur scep­ti­cisme à propos de notre appel au boycott, et ont essayé de nous faire adopter une attitude plus « positive ». Nous avons envie de leur dire qu’il n’y a rien de positif dans la façon dont l’occupation nous étouffe. Rien non plus de « positif » dans la manière dont l’Etat d’Israël répond à notre désaccord (en nous réprimant), aux réso­lu­tions des Nations-​​Unies à propos du droit des réfugiés ou de l’illégalité des colonies ou de la situation huma­ni­taire (en les ignorant), ou au soutien massif et inter­na­tio­na­lement exprimé pour le rapport demandé par la com­mission Gol­stone de l’ONU (en en rejetant les conclusions).

La belle idée de « dia­logue entre deux parties » est impos­sible dans un lieu où il n’y a aucune commune mesure entre les par­te­naires, un lieu qui continue de réduire nos voix au silence. Pour prendre un autre exemple, quand on a demandé aux gens de s’impliquer de façon positive auprès du régime d’apartheid d’Afrique du Sud pour le convaincre d’être plus humain envers les opprimés, cela s’est avéré condes­cendant et inefficace.

En fait, nous sommes l’objet d’une impor­tante cri­tique concernant le BDS, mais on nous propose rarement des alter­na­tives – et en vérité la situation d’urgence en Palestine ne laisse pas de place pour beaucoup de ces alter­na­tives. Si l’appel au Boycott ne peut légi­ti­mement couvrir les années passées, comment répondra-​​t-​​on aux acca­blantes atro­cités com­mises par Israël au Liban et à Gaza en 2006, ou à Gaza durant l’hiver 2008-​​2009 ? Quel sommet dans l’horreur est sup­posée atteindre une catas­trophe pour que nous puis­sions jus­tifier notre degré de résis­tance ? Tandis que nous dis­cutons de l’efficacité du mou­vement BDS, Israël continue – concrè­tement et de plus en plus vio­lemment -, d’étouffer Gaza, de démolir des maisons et de chasser des familles de Jérusalem-​​Est, de bâtir des implan­ta­tions illé­gales et de se sous­traire à tout accord à propos de gel. Israël penche de plus en plus dan­ge­reu­sement vers la droite, et se trans­forme de jour en jour, de façon irré­fu­table en Etat qui pra­tique l’apartheid. Repousser à plus tard l’heure de s’opposer, retarder un boycott est dan­gereux, également.

Plus que le mot « boycott », bien sûr, le mot « apar­theid » pro­voque la colère de ceux qui sou­tiennent Israël. L’ancien pré­sident Jimmy Carter sait très bien cela, après avoir écrit « Paix en Palestine, pas Apar­theid », et avoir été cri­tiqué par nombre de figures impor­tantes pro-​​israéliennes. Mais Carter per­siste et signe sur son uti­li­sation du mot « apar­theid ». Comme il a expliqué au quo­tidien israélien Haaretz en mars 2007, « Quand Israël occupe, et cela ne fait aucun doute, ce ter­ri­toire en s’enfonçant pro­fon­dément en Cis­jor­danie, et relie ensemble les 200 (ou à peu près) colonies par une route, et qu’ensuite il interdit aux Pales­ti­niens d’utiliser cette route, ou dans de nom­breux cas de sim­plement la tra­verser, ceci constitue des agis­se­ments visant à ins­taller une sépa­ration entre les habi­tants, ou apar­theid, pire que celui que nous avons pu constater en Afrique du Sud. » Les mots de Carter de nouveau nous invitent au boycott, comme seul moyen que nous ayons d’empêcher que la sépa­ration et l’exclusion ne s’enracinent de façon encore plus pro­fonde et des­truc­trice. Qui plus est, la menace – la réalité - que constitue cette exclusion doit nous per­suader d’entreprendre un boycott complet, pas seulement sélectif.

Le blocus de Gaza est le fait de l’Etat d’Israël ; l’Etat est l’occupation. Ils ne sont pas sépa­rables. On ne peut les séparer. Il faut boy­cotter les deux. Nous devons avoir assez de courage pour décrire hon­nê­tement la situation dans laquelle nous sommes et lancer un appel pour qu’on en finisse avec l’occupation. Dans notre document « Un moment de vérité » nous avons œuvré dans le sens de cette candeur et clarté, et nous conti­nuons à le faire.

Sans un boycott complet – écono­mique, aca­dé­mique, culturel, poli­tique, ath­lé­tique, artis­tique et ainsi de suite – Israël conti­nuera d’exercer sa poli­tique injuste et illégale et la pas­sivité conti­nuera à régner au sein de la com­mu­nauté inter­na­tionale et en Israël. Le sang conti­nuera à couler également. En tant qu’Eglises, nous ne devons pas nous contenter de stra­tégie : nous devons être pro­phé­tiques. Nous devons faire entendre nos voix, et le boycott trans­formera nos paroles en actes.