Mohammad Othman ou l’étranglement de la liberté d’expression des Palestiniens

Jesse Rosenfeld, dimanche 29 novembre 2009

Au milieu d’une fièvre média­tique gran­dis­sante sur un pos­sible échange de pri­sonnier impli­quant la libé­ration de Gilad Shalit, le soldat israélien détenu par le Hamas, un autre jeune captif a un profil public moins visible – mais il per­son­nifie l’étranglement de la liberté d’expression palestinienne.

Mohammad Othman, 33 ans, de la ville cis­jor­da­nienne de Jayyous, et militant de l’organisation popu­laire pales­ti­nienne Stop the Wall, a été arrêté le 22 sep­tembre au pont Allenby, à la fron­tière jor­da­nienne. Il était sur le chemin du retour après une réunion en Norvège avec des par­tisans du mou­vement mondial en faveur du boycott, dés­in­ves­tis­sement et sanc­tions contre Israël (BDS). Addameer (mot arabe pour « conscience »), l’association de soutien des pri­son­niers pales­ti­niens et des droits de l’homme, sou­tient que son arres­tation est le résultat de « son succès dans la défense des droits de l’homme et de l’activisme communautaire ».

Mohammad a été interrogé pendant deux mois dans le centre de détention de Kishon, dans le nord d’Israël. Son avocat m’a dit qu’il avait été interrogé à plu­sieurs reprises sur ses ren­contres, contacts et acti­vités poli­tiques en Europe. Il affirme que Mohammad a été maintenu en iso­lement, privé de sommeil, interrogé nuit et jour et menacé de mort.

Lundi, Mohammad a été offi­ciel­lement placé en détention admi­nis­trative israé­lienne pendant trois mois. Il est le dernier de plus de 335 Pales­ti­niens détenus de cette manière, une pra­tique fondée sur une loi d’urgence du Mandat bri­tan­nique de 1945 et mis en évidence dans un rapport du mois dernier par les groupes israé­liens pour les droits de l’homme B’Tselem et HaMoked.

J’ai ren­contré Mohammad Othman à Jayyous il y a un an, lors d’une pro­tes­tation contre l’annexion de terres agri­coles de la ville pour construire le mur d’Israël. Les rési­dents venaient juste d’apprendre que leurs permis de tra­verser le mur pour se rendre sur leurs exploi­ta­tions étaient annulés, et ils avaient ravivé leur cam­pagne anté­rieure de résis­tance. Il me conduisit dans une ruelle tandis que les soldats com­men­çaient à reprendre la rue prin­cipale à coup de gaz lacry­mo­gènes et de balles en caou­tchouc, obli­geant les jeunes à quitter les bar­ri­cades qui empê­chaient les jeeps mili­taires de tra­verser la ville. « Nous sommes constamment inquiets des raids de l’armée et des arres­ta­tions, tous les mili­tants locaux le sont », me dit-​​il après que nous soyons éloignés de la ligne de feu.

Dimanche, presque exac­tement un an après que je l’ai ren­contré à Jayyous, je voyais Mohammad devant un tri­bunal mili­taire, dans un bar­ra­quement qui res­sem­blait à une coopé­rative avicole sur­di­men­sionnée, à l’intérieur de la prison d’Ofer d’Israël, en Cis­jor­danie. Ses avocats avaient interjeté appel contre sa détention pro­longée sans inculpation.

A l’extérieur du tri­bunal, les membres des familles d’autres détenus pales­ti­niens s’accrochaient à la grille, attendant des nou­velles de leurs proches. Des offi­ciels des consulats bri­tan­niques et alle­mands et des repré­sen­tants d’ONG israé­liennes et inter­na­tio­nales rem­plis­saient la petite salle d’audience. Enchaîné au niveau des jambes, et n’ayant la tra­duction que d’une fraction de la pro­cédure engagée contre lui, Mohammad a à deux reprises levé le poing, dans un geste de force et de résistance.

À travers la Cis­jor­danie, tout comme dans cette salle d’audience, Israël tente de res­serrer son étau sur l’expression de l’autodétermination pales­ti­nienne. Le village fron­talier de Bil’in a capté le regard inter­na­tional avec une cam­pagne de résis­tance forte et bien docu­mentée contre la dépos­session causée par le mur d’Israël. Ce sont pré­ci­sément ces appels inter­na­tionaux de la société pales­ti­nienne qu’Israël vise avec une cam­pagne sys­té­ma­tique de vio­lence et d’incarcération à l’intérieur du ter­ri­toire qu’il contrôle.

Cet été, un comité de repré­sen­tants de Bil’in est allé au Canada pour sou­tenir une action en justice contre deux entre­prises de construction de colonies israé­liennes enre­gis­trées à Montréal. A leur retour, leur leader, Mohammad Khatib, a été arrêté par l’armée israé­lienne. Et tandis que ces deux sociétés conti­nuent de construire des habi­ta­tions illé­gales sur les terres agri­coles de Bil’in, les mili­taires ont mené des raids sys­té­ma­tiques dans le village pendant trois mois.

La der­nière fois que j’ai discuté avec Mohammad Khatib en Sep­tembre, il était épuisé par la com­bi­naison du jeûne de Ramadan et les inva­sions noc­turnes constantes de l’armée. Il m’a dit que les jeunes arrêtés à Bil’in avaient été sévè­rement battus par l’armée sur le chemin de l’interrogatoire, qui avait ainsi obtenu des « aveux ».

Jeudi dernier, la pression sur la ville a encore aug­menté lorsque des soldats israé­liens en civil se sont infiltrés, ont tabassé et arrêté un jeune de 19 ans, militant du village, Mohammed Yasin. Gaby Lasky, l’avocat des détenus de Bil’in, dit qu’elle a été informée par le parquet mili­taire que l’armée cher­chait à en finir avec la lutte les mani­fes­ta­tions anti-​​mur du village en uti­lisant « toute la force de la loi » contre les manifestants.

Et c’est ça, la stra­tégie de Ben­jamin Neta­nyahu : frapper tous les points de pression. Sur la scène diplo­ma­tique, il exige l’assentiment des repré­sen­tants offi­ciels des Pales­ti­niens, mais cette poli­tique ne se limite pas à une danse de rela­tions publiques avec une Autorité pales­ti­nienne dont un nombre croissant de gens demande la dissolution.

L’objectif est de trans­former l’appel mon­dia­lement entendu des Pales­ti­niens à la soli­darité en un appel à la misé­ri­corde israé­lienne. Il s’exprime dans les raids mili­taires contre les maisons pales­ti­niennes, et dans les pri­son­niers poli­tiques détenus sans procès dans les geôles israé­liennes et attachés à des chaises dans les salles d’interrogatoire.