Michel Rocard, François Mitterrand et la Palestine

Jean-Pierre Filiu, Le Monde, lundi 4 juillet 2016

Michel Rocard a toujours affiché avec constance son soutien aux droits nationaux du peuple palestinien. Cet engagement précoce a constitué une des dimensions peu connues de la relation complexe qu’il a entretenue au sein du Parti socialiste avec François Mitterrand.

La sensibilité pro-arabe de Michel Rocard découle assez naturellement de son opposition à la politique algérienne de Guy Mollet, qui l’amène en 1958 à quitter la SFIO pour contribuer à la fondation du Parti Socialiste Autonome (PSA). Cette formation se fondra elle-même dans le Parti Socialiste Unifié (PSU), que Rocard dirige comme « secrétaire national » de juin 1967 à novembre 1973.

PSU pro-palestinien et PS pro-israélien

Le PSU entretient des relations régulières avec le Fatah de Yasser Arafat, qui prend le contrôle de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en février 1969. Rocard rencontre à ce titre à Paris le représentant de l’OLP, Mahmoud Hamchari, dont le statut officieux est régularisé en 1970 par le Quai d’Orsay. La tendance gauchiste qui, quoique minoritaire, est active au sein du PSU y encourage les déclarations et postures favorables à l’OLP.

Le contraste ne saurait à cet égard être plus grand avec le Parti Socialiste (PS) qui porte François Mitterrand à sa tête comme « premier secrétaire » lors du congrès fondateur d’Epinay en juin 1971. Mitterrand choisit comme responsable international Robert Pontillon, qui occupait déjà ce poste au sein de la SFIO de 1948 à 1969. Les rapports avec le « parti frère » israélien, au pouvoir depuis la déclaration d’indépendance de 1948, sont si étroits que Mitterrand répond dès mars 1972 à l’invitation du chef de gouvernement Golda Meir.

Durant ces cinq jours de visite officielle, Mitterrand se rend dans nombre des territoires occupés par Israël depuis déjà presque cinq ans : les hauteurs du Golan, la bande de Gaza, la rive orientale du canal de Suez et, bien sûr, la vieille ville de Jérusalem, où il dîne dans le superbe appartement d’Igal Allon, le numéro deux du cabinet israélien. Mitterrand endosse sans réserve le « plan Allon », soit une formule de règlement entre Israël et la Jordanie qui formaliserait l’annexion d’une partie de la Cisjordanie et exclut toute reconnaissance des droits palestiniens.

Après la tuerie des Jeux olympiques de Munich de septembre 1972, où 11 sportifs israéliens périssent dans l’attaque terroriste du groupe palestinien « Septembre noir », Golda Meir décide l’élimination en représailles d’un certain nombre de responsables de l’OLP. Hamchari est ainsi frappé dans un attentat à l’explosif à son domicile parisien en décembre 1972 (Steven Spielberg a raconté avec une précision étonnante le déroulement de cet attentat dans son film « Munich »). Hamchari agonise durant de longues semaines avant de décéder en janvier 1973. Rocard est au premier rang des personnalités françaises qui assistent à ses obsèques au cimetière du Père-Lachaise.

Rivalités internes au PS

Le ralliement au PS de Rocard et d’un tiers des adhérents du PSU, à partir d’octobre 1974, va renforcer la sensibilité pro-palestinienne au sein d’un parti où elle était jusque là surtout représentée par la tendance favorable à Jean-Pierre Chevènement. Cette convergence entre « chevènementistes » et « rocardiens » sur la question proche-orientale a été peu soulignée, malgré son importance réelle.

C’est ainsi que Rocard accompagne Mitterrand lors de la deuxième visite officielle du premier secrétaire du PS en Israël en octobre 1976. A la différence de son déplacement de 1972, Mitterrand refuse de se rendre sur le plateau occupé du Golan et il rencontre en Cisjordanie des notables qui revendiquent leur allégeance à l’OLP. Le dirigeant socialiste établit même une équivalence inédite entre le droit israélien et le droit palestinien : « deux réalités nationales qui sont différentes, mais qui reposent sur le même principe, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

La tiédeur de Rocard envers la paix israélo-égyptienne de mars 1979, dont le volet palestinien est mort-né, contraste cependant avec le soutien chaleureux de Mitterrand à ce processus. En juillet 1980, Rocard accuse le gouvernement israélien de constituer le « vrai blocage » à la paix par « les implantations de colonies juives dans les territoires occupés ». Lorsque Rocard se déclare deux mois plus tard candidat à l’investiture du PS à la présidentielle, les mitterrandiens les plus fervents mettent en garde contre son tropisme pro-palestinien. Ils rappelleront fréquemment les encombrants « honneurs » que la sécurité de l’OLP a accordés à Rocard lors de sa visite à Beyrouth en janvier 1981. Mais la cause est déjà entendue au sein du PS, où Rocard s’est retiré au profit de Mitterrand.

Huit ans plus tard, Rocard est devenu le Premier ministre du président Mitterrand lorsque celui-ci prend l’initiative audacieuse d’inviter Arafat à Paris. Cette visite des 2 et 3 mai 1989 est marquée par la réception du chef de l’OLP à l’Elysée. Mais Arafat est aussi reçu à Matignon à deux reprises par Rocard, d’abord pour un entretien politique, puis pour un « dîner de travail franco-palestinien », auquel participent les ministres Lionel Jospin, Bernard Kouchner et Tony Dreyfus.

Elie Wiesel, décédé le même jour que Rocard, avait publié, en avril 1995, peu avant le départ de Mitterrand de l’Elysée, un livre d’entretiens avec le chef de l’Etat, « Mémoire à deux voix ». Dans cet ouvrage présenté comme son « testament spirituel », Mitterrand qualifie sans détour la question palestinienne de « sujet essentiel ». Une formule que n’aurait sans doute pas désavouée Michel Rocard.