Merci, Eli Yishai, pour avoir dénoncé cette mascarade de processus de paix

Gideon Levy, vendredi 12 mars 2010

Merci, Yishai, pour avoir dit la vérité. Merci pour avoir arraché leurs dégui­se­ments à ces fêtards de l’immense mas­carade qui se déroulait au nom du pro­cessus de paix, auquel per­sonne ne pensait ni ne croyait.

Voilà une autre per­sonne à qui on peut tout reprocher : Eli Yishai. Après tout, Ben­jamin Neta­nyahu l’avait tant voulu, Ehud Barak avait tant insisté, Shimon Peres avait tant usé de son influence – et puis arrive le ministre de l’Intérieur et tout est gâché.

Nous y étions, à deux doigts (presque) d’un nouveau bou­le­ver­sement his­to­rique. Les négo­cia­tions de proximité avec les Pales­ti­niens étaient dans l’air, la paix frappait à notre porte, l’occupation arrivait à son terme – et puis, un coquin du Shas, qui ne connaît rien au timing ni à la diplo­matie, la ramène et tout se mélange, proximité et paix.

Le gredin débarque en pleine séance de sou­rires et d’accolades avec le vice-​​président des Etats-​​Unis, et il casse la fête. Les sou­rires écla­tants de Joe Biden se figent brus­quement, la grande amitié est sur le point de se briser, et même le dîner avec le Premier ministre et son épouse manque d’être annulé, et avec lui, tout le « pro­cessus de paix ». Et tout cela, à cause de Yishai.

Bon, ce que le ministre de l’Intérieur a fait mérite nos remer­cie­ments, modestes. L’action fut par­faite. Le moment de son arrivée, dont tout le monde se plaint, fut génial. C’était tout à fait le bon moment pour appeler un chat un chat. Comme tou­jours, on a besoin de Yishai (et, occa­sion­nel­lement, d’Avigdor Lie­berman) pour montrer notre vrai visage, sans masque ni men­songe, et jouer l’enfant ter­rible qui s’écrie, l’Empereur est nu ! (conte de Hans Christian Andersen).

En effet, l’empereur ne porte aucun vêtement. Merci, Yishai, pour avoir dit la vérité. Merci pour avoir arraché leurs dégui­se­ments à ces fêtards de l’immense mas­carade qui se déroulait au nom du pro­cessus de paix, auquel per­sonne ne pensait ni ne croyait.

Que voulons-​​nous de Yishai ? Savoir quand la com­mission d’urbanisme de Jéru­salem va se réunir ? Reporter sa réunion de deux semaines ? Pour quoi faire ? Le Premier ministre n’a-t-il pas annoncé à Israël, au monde, et aux Etats-​​Unis, dans ce qui était vu sur le moment comme une énorme vic­toire israé­lienne, que le gel des construc­tions dans les colonies ne concer­nerait pas Jéru­salem ? Alors, pourquoi blâmer ce modeste fonc­tion­naire, ministre de l’Intérieur, qui a appliqué cette politique ?

Quel est le pro­blème ? 1 600 appar­te­ments de plus pour les juifs ultraor­tho­doxes sur un ter­ri­toire occupé, volé ? Ben­jamin Neta­nyahu l’a promis, sous d’autres applau­dis­se­ments vic­to­rieux, Jéru­salem ne sera jamais divisée. Dans ce cas, pourquoi ne pas y construire ? Les Amé­ri­cains ont tout accepté, alors ils n’ont aucune raison de faire croire qu’ils se sentent insultés.

Le ministre de l’Intérieur n’a pas à s’excuser pour le « désarroi » qu’il a pro­voqué, il doit en être fier. Il est le vrai visage du gou­ver­nement. Qui sait, peut-​​être que grâce à lui, l’Amérique va finir par com­prendre que rien ne sera pos­sible sans qu’elle exerce une véri­table pression sur Israël.

Qu’aurions-nous fait sans Yishai ? Biden aurait quitté Israël, pro­pulsé par la dyna­mique du succès. Neta­nyahu se serait vanté d’une étroite amitié relancée. Quelques semaines plus tard, les négo­cia­tions indi­rectes auraient com­mencé. L’Europe aurait applaudi, et Barack Obama, le pré­sident des grandes pro­messes, aurait même eu un moment, loin des pro­blèmes de santé publique de son pays, pour ren­contrer Neta­nyahu. George Mit­chell, qui a déjà rem­porté quelques succès diplo­ma­tiques par ici, aurait fait la navette entre Ramallah et Jéru­salem, et peut-​​être que Neta­nyahu aurait ren­contré fina­lement Mahmoud Abbas. Face à face. Alors, tout aurait été réglé.

Sans condition préa­lable, bien sûr sans condition préa­lable, Israël aurait continué pendant ce temps de construire dans les ter­ri­toires – non pas 1 600 mais 16 000 loge­ments sup­plé­men­taires. Les FDI auraient continué d’arrêter, d’emprisonner, d’humilier et d’affamer – tout cela sous les aus­pices des pour­parlers de paix, natu­rel­lement. Jéru­salem pour tou­jours. Le droit au retour, hors de question, et le Hamas, aussi. Et direction, la paix !

Les mois se seraient écoulés, les dis­cus­sions auraient « pro­gressé », avec de nom­breuses opé­ra­tions photos et, de temps en temps, une mini-​​crise qui écla­terait – à cause de ces Pales­ti­niens qui ne veulent ni paix ni Etat. Et tout au bout, il y aurait un nouveau projet, avec un nouveau calen­drier, que per­sonne n’aurait l’intention de suivre.

Tout était si prêt, si mûr, jusqu’à ce que ce gredin d’Yishai se pointe et, d’un seul coup de pied, envoie tout dans le néant. C’est un peu gênant, mais pas si ter­rible. Après tout, le temps guérit toutes les bles­sures. Les Amé­ri­cains oublieront vite, les Pales­ti­niens n’auront pas le choix, et une fois encore, tout le monde se tiendra debout, céré­mo­nieu­sement, à la tribune et le pro­cessus sera « relancé » une fois de plus – malgré tout ce que le seul ennemi de la paix dans la région, Eli Yishai, aura pu faire pour nous.