Méfions nous de Barak.

Ran HaCohen, mardi 8 janvier 2008

Le ministre de la « défense » israélien, Ehud Barak, est sans aucun doute l’homme poli­tique le plus dan­gereux du Moyen-​​Orient. Ahma­di­nejad ne peut que rêver aux pou­voirs – poli­tiques et mili­taires, conven­tionnels et non-​​conventionnels, dont dispose déjà Barak.

Neta­nyahu et d’autres hommes poli­tiques de l’extrême-droite israé­lienne disent ce qu’ils pensent et sont iden­tifiés comme extré­mistes, ce qui leur vaut d’être en per­ma­nence sur­veillés. Barak est plus extré­miste que Neta­nyahu, mais il avance masqué.

L’homme qui a saboté le pro­cessus d’Oslo et a été à l’origine de la seconde intifada, l’homme qui a miné de l’intérieur le camp de la paix israélien en pro­pa­geant des men­songes a propos d’une « offre géné­reuse » rejetée par les Pales­ti­niens, en per­suadant les Israé­liens qu’il avait « démasqué » Arafat et qu’il n’existait pas d’interlocuteur pales­tinien – cet homme se pro­clame encore « le champion du camp de la paix israélien ». C’est l’une des carac­té­ris­tiques les plus dan­ge­reuses de Barak : sa duplicité intrin­sèque, sa faculté à se faire passer pour l’exact opposé de ce qu’il est réel­lement.

Barak n’a pas changé. Comme l’a annoncé le quo­tidien israélien Yedioth Ahronoth il y a quelques mois (« le leader tra­vailliste plus à l’extrême-droite que Neta­nyahu », 10 août 2007), Barak a qua­lifié la reprise des pour­parlers de paix de « délire », a affirmé « qu’il n’y avait pas de dif­fé­rences entre le Hamas et le Fatah », a promis « qu’il ne reti­rerait aucun barrage routier de Cis­jor­danie » et a réitéré sa vieille ren­gaine, « il n’y a aucune pos­si­bilité de règlement du conflit avec les Palestiniens ».

C’est un fait que Barak s’est constamment opposé au Sommet d’Annapolis. Il trans­forma son oppo­sition en un timide soutien quelques semaines avant le sommet, quand il était devenu évident que celui-​​ci ne serait rien d’autres qu’une séance photo offi­cielle. Qui plus est, pour garantir que le pro­cessus récemment enclenché n’aboutisse à rien, Barak réitère ses appels à une reprise des négo­cia­tions pour la paix avec la Syrie, en même temps que les pour­parlers avec les Pales­ti­niens. Une ruse carac­té­ris­tique de Barak : appeler à relancer les pour­parlers de paix avec la Syrie permet à Barak de ren­forcer sa frau­du­leuse répu­tation d’homme de paix alors même qu’il tra­vaille sciemment à miner toute pers­pective de paix. Dans un rapport officiel rédigé sous le gou­ver­nement du premier ministre Barak en 2000, obtenu récemment et publié en hébreu par Haaretz (13 décembre 2007), le chef de cabinet de Barak écrivait que la reprise des pour­parlers de paix avec la Syrie avait rendu pro­fon­dément méfiant et tendu le camp pales­tinien, et, en plus, ne per­mettait pas aux négo­cia­teurs israé­liens de mener des négo­cia­tions sur les deux fronts en même temps. Autrement dit, relancer les négo­cia­tions avec la Syrie est une mesure éprouvée garan­tissant que la négo­ciation avec les Pales­ti­niens échouera, et Barak utilise ce vil procédé une deuxième fois.

Barak a promis de quitter la coa­lition avec Olmert après la publi­cation du rapport final de la Com­mission Winograd, qui devrait faire porter le chapeau de l’échec de la guerre au Liban de l’été 2006 à Olmert. Il vient main­tenant de sug­gérer, par l’intermédiaire de ses « col­la­bo­ra­teurs », qu’il ne tiendra pas sa pro­messe (Barak ne parle jamais aux média ; il dépêche ses col­la­bo­ra­teurs se répandre en insi­nua­tions à propos de ses inten­tions, afin de ne pouvoir jamais être tenu pour res­pon­sable de ce qu’il dit). Il est fort pro­bable que la logique per­verse de Barak l’amène à pla­nifier son retour au poste de premier ministre à l’occasion d’une « petite » guerre. Une fois Olmert offi­ciel­lement dis­crédité pour l’échec de la guerre au Liban, le ministre de la Défense Barak peut espérer récolter seul les fruits d’une nou­velle guerre vic­to­rieuse – une opé­ration de grande envergure à Gaza (« qui se profile de plus en plus à l’horizon », ne cesse de répéter Barak), une guerre contre la Syrie, une attaque contre l’Iran, ou une com­bi­naison de tout cela. Une telle guerre consti­tuerait un excellent pré­texte pour revenir sur sa pro­messe de quitter la coa­lition : après tout, il serait « irres­pon­sable » de fuir le navire à l’approche de la guerre.

Barak sait fort bien comment jeter Israël dans une guerre, même contre la volonté du gou­ver­nement si besoin : après tout, c’est le jeune Maj. Gén. Barak qui au début des années 80 a recom­mandé à ses supé­rieurs mili­taires de tromper le gou­ver­nement et l’opinion israé­lienne afin de les entraîner dans la guerre au Liban.

Le Rwanda est plus riche

Dans les média de masse, la majorité des infor­ma­tions inter­na­tio­nales relèvent de « l’information spec­tacle » : « un homme mord un chien », « un homme mange son ami », « une femme passe son chat en machine ». Depuis peu, et de plus en plus fré­quemment, ce type de jour­na­lisme – en style et en contenu, est utilisé pour couvrir la bande de Gaza, une zone contrôlée par Israël, à moins d’une heure de route de Tel Aviv. On nous informe du prix d’un paquet de ciga­rettes dans Gaza assiégé – plus de 15$, alors que 63 pourcent des rési­dents de Gaza vivent avec moins de 2.50$ par jour, moins qu’au Rwanda. Un reportage télévisé léger nous montre un pro­ducteur de boissons gazeuses de la Bande de Gaza, inca­pable de se fournir en CO2, qui trouve un moyen ori­ginal pour pro­duire son soda avec d’autres « gaz », faci­lement dis­po­nibles. Ou ce reportage sur la hausse ver­ti­gi­neuse du prix de l’âne, depuis la pénurie d’essence pour les voi­tures, et sur le transport de mar­chan­dises par animaux. De belles images : le pro­ducteur de soda mon­trant fiè­rement son invention chi­mique, réfutant les risques de cancer induits. Un âne affamé de Gaza mis aux enchères pour 60$, 75$, 100$, son vendeur affirmant qu’il n’a pas de quoi le nourrir. Le leader du Hamas Ismail Haniyeh féli­citant la popu­lation à l’occasion du jour saint pour les musulmans de l’Eid al-​​Adha, regrettant qu’il n’y ait pas d’agneau à sacrifier dans une Bande de Gaza affamée.

La Bande de Gaza, bouclée par un état de siège, après des décennies d’occupation et des années d’intifada pendant les­quelles Israël détruisit le peu d’infrastructures qu’elle pos­sédait, après des mois d’un embargo total qui n’épargnait que les pro­duits ali­men­taires de base et qui mit à l’arrêt son économie, terrain d’invasions quo­ti­diennes des chars israé­liens et d’exécutions extra­ju­di­ciaires com­mises par les chas­seurs israé­liens, et subissant main­tenant des rup­tures d’approvisionnement en essence et des cou­pures d’électricité, cette Bande de Gaza (1.5 million d’habitants, dont 80% de réfugiés) n’est plus la plus grande prison du monde à ciel ouvert. C’est un immense labo­ra­toire d’expérimentation sur l’homme, dirigé par l’armée israélienne.

Une « bonne nou­velle » accom­pagna cer­tains de ces repor­tages : la com­mu­nauté inter­na­tionale pro­mettait de donner plus de 7 mil­liards de dollars à l’Autorité Pales­ti­nienne sur les trois pro­chaines années. Des ana­lystes israé­liens qua­li­fièrent la somme promise de plus gros montant jamais alloué à une ins­tance diri­geante de par le monde, même si cela reste notoi­rement en dessous de l’aide mili­taire amé­ri­caine que reçoit la puis­sance régionale, Israël, quelles que soient les 3 années prises en réfé­rence. D’autres cal­cu­lèrent rapi­dement que chaque famille pales­ti­nienne « gagnerait » environ 1000$ par mois, si la somme était divisée à part égale ; mais, ajoutèrent-​​ils triom­pha­lement, nous savons bien que la majeure partie de l’argent ira dans les poches cor­rompus des diri­geants du Hamas et non au pauvre hère vendant son âne à Gaza. Gros soupir de désespoir et d’autosatisfaction : une fois encore, les Pales­ti­niens peuvent être tenus pour res­pon­sables de leur propre sort. Per­sonne ne prend la peine de pousser la réflexion ne serait-​​ce qu’un petit peu plus loin – par exemple, en se demandant pourquoi Israël s’évertue à main­tenir en vie les diri­geants cor­rompus du Fatah, même après qu’ils aient perdu le soutien de leur propre peuple et le pouvoir à Gaza, pré­ci­sément à cause de leur cor­ruption naturelle.

Le débat public en Israël se nourrit de ques­tions – mais seulement du genre posé par le pré­sident Shimon Peres la semaine der­nière : « Il n’y a plus un seul colon ou soldat israélien à Gaza désormais, alors pourquoi nous tirent-​​ils dessus ? » Oui, pourquoi ?