Maysaloun Hamoud : "Je voulais que mon film soit un miroir de la société arabe israélienne"

Delphine Veaudor, Courrier international, dimanche 16 avril 2017

Des femmes arabes qui boivent, qui fument, qui s’aiment entre elles, et d’autres qui cherchent à vivre leur foi hors du carcan patriarcal : dans “Je danserai si je veux” Maysaloun Hamoud met en scène des personnages peu, voire jamais représentés dans le cinéma israélien. En partenariat avec Courrier international, le film sort ce mercredi 12 avril en France.  

Il y a Layla, l’athée revendiquée qui fait la fête et fume cigarette sur cigarette ; il y a Nour, une jeune musulmane pratiquante, dont la famille est très pieuse ; et il y a Salma, qui vient d’une famille chrétienne d’apparence plus ouverte. À partir de ces trois personnages, Maysaloum Hamoud (35 ans) déroule un film plein d’énergie, qui éclaire d’un jour nouveau la vie des citoyens arabes d’Israël (environ 20 % de la population). Je danserai si je veux sera sur les écrans français le 12 avril. De passage à Paris, Maysaloum Hamoud a répondu à nos questions.

Le titre original de votre film, Bar Bahar (littéralement “Terre et mer”), est une expression arabe qui signifie “ni ici, ni ailleurs”. Dans les pays anglo-saxons, il a été traduit par In Between, “Entre les deux”. Au milieu de quoi vos personnages évoluent-ils ?

Mon film se déroule dans le quartier yéménite de Tel-Aviv, dans un milieu particulier qu’on appelle l’“underground palestinien”. Ses membres (dont je suis) ont tous en commun d’avoir décidé de ne pas vivre comme leur famille ou comme leur société l’exige. Ils ont choisi de défier les lois de leur société et, bien sûr, les tabous qui les accompagnent. Cette transgression a un prix et ce prix est plus élevé pour les femmes. Vous vivez seule dans une ville à majorité juive, vous êtes indépendante, susceptible d’avoir des relations sexuelles… Bref, vous êtes le cauchemar incarné pour la société palestinienne dans ce qu’elle a de plus patriarcal. En choisissant de vivre leur vie, ces femmes ont en quelque sorte coupé les ponts. Une fois qu’elles ont été montrées du doigt et traitées de putains, il leur est impossible de revenir parmi les leurs. Tel est le prix à payer pour elles.

En même temps, telles que vous les décrivez, ces femmes ne sont pas pleinement acceptées par la société israélienne…

C’est l’autre versant de l’“entre-deux” : cette ville de Tel-Aviv censée être si progressiste, si ouverte à “l’autre”. Mais, parce qu’elle est aussi une ville israélienne hégémonique, dirigée par des hommes juifs blancs, les femmes telles que mes personnages y seront toujours traitées comme des citoyennes de seconde zone, en marge de la société israélienne. Elles n’entrent pas dans le cadre. Elles ne sont vues ni comme de véritables Israéliennes, ni comme de pures Palestiniennes. Elles sont coincées entre les deux. Et c’est là, dans cet entre-deux, qu’elles se créent leur propre espace. Dans Je danserai si je veux, l’appartement qu’elles partagent est comme un château fort. Il y a d’un côté la ville, de l’autre la famille. Ce petit espace est leur bout de liberté, celui qu’elles se sont construit.

En sortant du film, on se dit que rien ne s’est déroulé comme on aurait pu l’imaginer pour les trois femmes au cœur du scénario. Pourquoi avoir ainsi cherché à déjouer les attentes ?

J’ai essayé de refléter la réalité telle qu’elle est. Je voulais que mon film soit un miroir de la société arabe israélienne. Nous avons tous, à propos des groupes auxquels appartiennent mes personnages – les athées issus de familles musulmanes, les musulmans traditionalistes, les chrétiens –, des attentes. En tant que public, nous attendons quelque chose d’eux. Nous nous attendons par exemple à ce que la famille chrétienne de Salma soit plus tolérante que celle, musulmane, de Nour. Les choses ne sont pourtant pas aussi simples et c’est toute la beauté, toute la complexité de l’être humain que tout ne soit pas prévisible. Il m’importait de montrer qu’il n’y a pas d’un côté les bons et de l’autre les méchants. Il y a des personnes avec leurs contradictions. Je connais tous les stéréotypes et je joue avec eux. C’est ce qui me semble décisif pour le cinéma réaliste : donner de la chair aux personnages, pour dépasser les clichés.

Vous avez reçu le prix du Meilleur Premier Film lors du dernier Festival d’Haïfa. Une autre Arabe israélienne, Maha Haj, a été primée pour Personal Affairs (sorti en France le 1er mars). Peu avant, le film d’Elite Zexer Tempête de sable, tourné lui aussi en arabe, avait également connu un succès critique. Avez-vous l’impression d’appartenir à une “nouvelle vague” du cinéma israélien ?

Je pense qu’il y a en ce moment une montée en puissance des réalisatrices en Israël. Il y a quelques années, on voyait surtout les femmes dans le genre documentaire. C’est désormais aussi le cas dans la fiction, et c’est très bien : plus il y aura de réalisatrices pour porter la voix des femmes, mieux ce sera. Mais je me sens à vrai dire davantage connectée à la “nouvelle vague” du cinéma arabe qu’à une éventuelle “nouvelle vague” du cinéma féminin israélien. Cette vague-là concerne aussi bien des hommes que des femmes. Je pense par exemple à A peine j’ouvre les yeux (2015), de la Tunisienne Leyla Bouzid, ou à Barakah yoqabil Barakah (Barakah rencontre Barakah) du Saoudien Mahmoud Sabbagh, présenté lors de la Berlinale 2016. Ces œuvres s’inscrivent dans un ensemble de films arabes qui sont liés à des thématiques très importantes. Ce sont des films d’art et d’essai, réalisés par des trentenaires, présentés dans des festivals internationaux et qui, tous, s’attaquent aux tabous. C’est leur point commun. Tous ces films, le mien inclus, font écho à l’esprit qui a animé les débuts du “printemps arabe”.

Il reste donc quelque chose de ce mouvement sur le plan cinématographique ?

Vous savez, les Palestiniens comme moi n’étaient pas physiquement présents sur les places des capitales arabes en 2011 et 2012, mais nous étions avec les manifestants par la pensée. Nous étions rassemblés, à Jaffa et ailleurs, nous pleurions, nous étions surexcités devant nos télévisions. Nous avions toujours grandi dans le rêve qu’un jour cela se produirait, qu’un jour les dictatures tomberaient et, avec elles, l’ancien ordre patriarcal. Nous entendions la voix de cette nouvelle génération, nous voyions les femmes, écoutions les discours progressistes. Nous nous sommes dit que le temps était venu d’exprimer des choses que nous n’avions jamais exprimées, et de commencer à nous regarder comme une société qui a besoin de se soigner elle-même. C’est, je pense, la motivation qui anime cette “nouvelle vague” dont je parle.

Votre film a été produit par le réalisateur israélien Shlomi Elkabetz. Quel a été son rôle à vos côtés ?

Shlomi a été mon professeur à la Minshar School of Art, à Tel-Aviv. Nous avons eu un coup de foudre artistique : nous partageons le même point de vue sur le monde, le même état d’esprit sur le plan politique – et quand j’emploie le mot “politique”, cela inclut le féminisme. Quand je suis venu le voir pour lui parler du film, je n’avais qu’un mince synopsis : j’avais en tête les personnages et les scènes principales, mais pas encore les détails. Shlomi m’a accompagnée dès le début. Nous nous réunissions, nous parlions de ce que je souhaitais et il me donnait des objectifs pour la fois suivante. Il a été, et reste, mon mentor. Tel qu’il le dit, mon film est une sorte de prolongement de la trilogie [Prendre femme en 2004, Les Sept Jours en 2007 et Le Procès de Viviane Amsalem, en 2014] qu’il a réalisée avec sa sœur, l’actrice Ronit Elkabetz, décédée en 2016. Comme eux, je mets en lumière le patriarcat qui règne au sein de la société israélienne dans son ensemble. Comme eux, je mets les outsiders sur le devant de la scène, je donne une voix à ceux qui en sont privés. J’ai simplement continué à marcher dans la voie que Ronit et Shlomi ont commencé à tracer.