Massacres de Gaza ; Le temps des justes

Gideon Lévy, mercredi 14 janvier 2009

Cette guerre, peut-​​être plus que les pré­cé­dentes, expose le véri­table esprit de fond de la société israé­lienne. Les Israé­liens se nour­rissent du racisme et de la haine, comme le montrent leur pulsion pour la ven­geance et leur soif de sang.

Ainsi que le décrivent les cor­res­pon­dants mili­taires à la télé­vision, « L’inclination du com­mandant » dans les Forces de Défense d’Israël est à présent « de tuer autant de per­sonnes que pos­sible ». Et même si réfé­rence est faite aux com­bat­tants du Hamas, cette incli­nation fait tou­jours froid dans le dos.

L’agression et la bru­talité débridées sont jus­ti­fiées comme un « exercice d’avertissement » : le prix effrayant du sang – environ 100 Pales­ti­niens pour chaque Israélien tué – ne soulève aucune question, comme si nous avions décidé que leur sang valait cent fois moins que le nôtre, signe de recon­nais­sance de notre racisme inhérent.

La droite, les natio­na­listes, les chauvins et les mili­ta­ristes sont les seuls à pouvoir légi­ti­mement donner le ton. Ne nous bas­sinez pas avec l’humanité et la com­passion ! Ce n’est qu’en péri­phérie qu’une voix de pro­tes­tation – illé­gitime, ostra­cisée et ignorée par la cou­verture média­tique – peut se faire entendre de la part d’un petit groupe cou­rageux de Juifs et d’Arabes.

A côté de tout cela, une autre voix se fait entendre, celle des « justes » et des hypo­crites. Mon col­lègue, Ari Shavit, semble être leur porte-​​parole éloquent. Cette semaine, Shavit a écrit dans ce journal ("Israel must double, triple, qua­druple its medical aid to Gaza" [Israël doit doubler, tripler, qua­drupler son aide médicale à Gaza], Haaretz du 7 janvier) : « L’offensive israé­lienne sur Gaza est jus­tifiée… Seule une ini­tiative huma­ni­taire immé­diate et géné­reuse prouvera que durant cette guerre brutale qui nous a été imposée, nous nous sou­venons qu’il y a des êtres humains dans l’autre camp. »

Pour Shavit, qui a défendu la jus­tesse ce cette guerre et a insisté qu’elle ne devait pas être perdue, son prix est imma­tériel, comme l’est le fait qu’il n’y a aucune vic­toire dans de telles guerres injustes. Et il ose, dans la même tirade, prêcher « l’humanité » !

Shavit nous souhaite-​​t-​​il de tuer et tuer et après coup ins­taller des hôpitaux de cam­pagne et envoyer des médi­ca­ments pour soigner les blessés ? Il sait qu’une guerre contre une popu­lation sans défense, peut-​​être la plus impuis­sante du monde, qui n’a nulle part où s’enfuir, ne peut être que cruelle et mépri­sable. Mais ces per­sonnes veulent tou­jours s’en sortir la tête haute. Nous lar­guerons des bombes sur des immeubles rési­den­tiels et ensuite nous soi­gnerons les blessés à Ichilov [l’hôpital de Tel Aviv] ; nous pilon­nerons des refuges pré­caires dans les écoles de l’ONU et ensuite nous pour­voirons à la réédu­cation des estropiés à Beit Lewin­stein. Nous tirerons et ensuite nous pleu­rerons, nous tuerons et ensuite nous nous lamen­terons, nous abat­trons des femmes et des enfants, tels des machines auto­ma­tiques à tuer, et nous pré­ser­verons également notre dignité.

Le pro­blème est que cela ne fonc­tionne tout sim­plement pas de cette façon. C’est une hypo­crisie et une auto­sa­tis­faction scan­da­leuses. Ceux qui lancent ces appels enflammés à tou­jours plus de vio­lence sans prendre en consi­dé­ration les consé­quences sont au moins plus hon­nêtes sur le sujet.

On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. La seule « pureté » de cette guerre est « l’épuration des ter­ro­ristes », c’est-à-dire, semer véri­ta­blement des tra­gédies hor­ribles. Ce qui se déroule à Gaza n’est pas un désastre naturel, un trem­blement de terre ou une inon­dation, pour lequel il serait de notre devoir et de notre droit de tendre une main secou­rable à ceux qui sont affectés, d’envoyer des équipes de sau­vetage, comme nous adorons le faire. Manque de bol, tous les désastres qui se pro­duisent à Gaza sont créés par l’homme – par nous-​​mêmes ! Les mains tachées de sang ne peuvent secourir. De la bru­talité ne surgit pas la compassion.

Pourtant il y en aura qui vou­dront tou­jours le beurre et l’argent du beurre. Tuer et détruire sans dis­tinction et également en sortir la tête haute, avec une conscience propre. Continuer avec les crimes de guerre sans le moindre sens de la lourde culpa­bilité qui devrait les accom­pagner. Il faut avoir du culot ! Qui­conque jus­tifie cette guerre jus­tifie également tous ses crimes. Qui­conque prêche pour cette guerre et croit en la jus­tesse des mas­sacres qu’elle inflige n’a aucun droit de parler de moralité et d’humanité. Il n’y a rien de tel que tuer et nourrir simul­ta­nément. Cette attitude est une repré­sen­tation fidèle du sen­timent israélien basique et dual qui nous accom­pagne depuis tou­jours : Com­mettre le mal, mais se sentir purs à nos propres yeux. Tuer, démolir, affamer, empri­sonner et humilier – et être dans notre droit, pour ne pas dire des « justes ». Les va-​​t-​​en-​​guerre « justes » ne pourront pas se per­mettre ce luxe.

Qui­conque jus­tifie cette guerre jus­tifie également tous ses crimes. Qui­conque la considère comme une guerre défensive doit porter la res­pon­sa­bilité morale de ses consé­quences. Qui­conque encourage aujourd’hui les poli­ti­ciens et l’armée à la pour­suivre devra aussi porter la marque de Caïn qui sera gravée sur son front après la guerre. Tous ceux qui sou­tiennent cette guerre sou­tiennent aussi l’horreur.