Marche pour la paix : l’impasse égyptienne

Clémentine Cirillo-​​Allahsa, dimanche 10 janvier 2010

Les mani­fes­tants inter­na­tionaux ont été empêchés d’entrer dans Gaza. L’affaire a surtout mis en évidence les contra­dic­tions de l’Égypte.

Marcher dans les rues bondées du Caire, attendre des heures dans des halls d’hôtel, sous une sur­veillance poli­cière constante : voilà la carte postale égyp­tienne des par­ti­ci­pants à la Marche pour la liberté et la paix. À l’occasion de ses vœux pour 2009, Nicolas Sarkozy avait affirmé que « la vocation de la France est de chercher les chemins de la paix ». Action paci­fique, la Marche a voulu tracer un de ces chemins à travers Gaza. Mais la voie est restée fermée. Le ­triple dis­cours de la com­mu­nauté inter­na­tionale, de l’Égypte et de la France par­ti­cipant à l’impasse. Au Caire, l’attente sans fin des 1 400 mar­cheurs est devenue aussi étouf­fante que l’air pollué. Jeudi 31 décembre, la Marche devait franchir la fron­tière à Rafah afin de venir au-​​devant d’une société civile pales­ti­nienne qui, du fond de son étroite prison, reste déter­minée et active. Les auto­rités égyp­tiennes, accusant les mili­tants non-​​violents de vouloir s’en prendre « aux intérêts nationaux », les en ont empêchés. Comme d’autres, j’ai donc passé la fron­tière égyp­tienne à Taba pour par­ti­ciper à la mani­fes­tation qui se tenait simul­ta­nément en Israël.

Soleil de plomb, col­lines dénudées et, au loin, la ville de Tel-​​Aviv, au bord d’une mer que les Pales­ti­niens ne peuvent qu’imaginer. Après un voyage en bus depuis Eilat, à l’extrême sud d’Israël, jusqu’à Jéru­salem, la rumeur des rues du Caire s’est peu à peu estompée. Puis, au dernier jour de l’année et sous le soleil de midi, c’est la structure de verre d’Erez, le ter­minal pas­sagers et prin­cipale porte de Gaza. Un passage qui n’est plus guère utilisé depuis le début du blocus que par les malades, la presse, les diplo­mates et les orga­ni­sa­tions huma­ni­taires. Sur de vastes par­kings au bout d’une route dont l’unique des­ti­nation est inacces­sible, une dizaine de bus et quelques voi­tures par­tagent l’espace avec des véhi­cules mili­taires. Environ quatre cents par­ti­ci­pants se pressent der­rière des bar­rières. La plupart viennent des quar­tiers de Jérusalem-​​Est ou de villes israé­liennes à majorité arabe. « Non, non, non au siège ! » Leurs slogans se détachent de plus en plus net­tement. Affrétés par une coa­lition israé­lienne d’organisations luttant pour les droits des Pales­ti­niens, les bus ont eu du mal à se remplir, témoins de la dif­fi­culté à mobi­liser. Si les pré­oc­cu­pa­tions sont ailleurs, l’absurde de la situation est partout. Sous une tente mobile qui borde le chemin, ban­de­roles et photos appellent à sou­tenir le soldat Shalit, détenu par le Hamas. À l’arrière-plan, le mur de Gaza se dresse sur une butte, occultant la vue sur 1 million et demi de civils pales­ti­niens pri­son­niers du blocus. Réalité invi­sible. Chloé, étudiante, a fait le voyage depuis la France pour par­ti­ciper à la Marche. La fatigue et la las­situde se lisent sur son visage. « Se rap­procher phy­si­quement de Gaza est important après les dix jours passés au Caire. Mais à quel point notre action est-​​elle efficace ? », soupire-​​t-​​elle. Autour des mili­tants, poli­ciers à cheval et équipes anti­émeute sur­armés dis­cutent dans une ambiance décon­tractée. Dans l’ensemble peu nom­breux, ils s’inquiètent peu de paci­fistes qui n’ont pour arme que leur symbole. Sur une butte boueuse qui borde le vaste parvis, mili­taires, jour­na­listes et caméras se pressent au-​​dessus d’une marée immobile de dra­peaux pales­ti­niens. Les jour­na­listes étrangers sont rares, surtout des médias arabes. La pré­sence d’activistes inter­na­tionaux et de juifs israé­liens masque dif­fi­ci­lement l’indifférence générale au blocus.

« Israël, mets fin à tes per­sé­cu­tions ! Monde, mets fin à ton indif­fé­rence ! » ou encore « Gaza t’interpelle, toi qui es libre, pour briser son siège ». Les pan­cartes parlent hébreu et arabe. Après un moment, les gens se ras­semblent pour entendre la voix du chef du gou­ver­nement de Gaza et leader du Hamas, Ismail Haniyeh, qui pro­vient du télé­phone plaqué sur un méga­phone. Les hommes com­mencent une prière sous haute sur­veillance tandis qu’à l’arrière un groupe de jeunes Arabes israé­liens venus d’Oum El Farm entonne « Mawtini », l’hymne national d’une Palestine libre. Une ombrelle fend la foule. On peut y lire en anglais : « Plus jamais de Gaza, plus jamais d’Hiroshima ». Elle appar­tient à une délé­gation japo­naise d’une quin­zaine de per­sonnes parties du Caire quand l’initiative côté égyptien a com­mencé à s’enliser. H. Yamamoto est un vieillard sou­riant sorti tout droit d’un jardin japonais. Il explique, appuyé sur sa canne, en quoi la situation de Gaza lui rap­pelle celle d’Okinawa cerné par les bases mili­taires amé­ri­caines, et ajoute : « Les Égyp­tiens font ce qu’ils peuvent pour apaiser les Amé­ri­cains. S’ils laissent la porte fermée, c’est avant tout à cause de l’ultimatum des Occi­dentaux. » Des voix s’élèvent pour condamner l’Égypte et ses alliés. Repré­sentant de la société civile pales­ti­nienne, Omar Bar­ghouti par­ticipe à la manifestation.

Dans une lettre ouverte adressée aux mar­cheurs, il dénonce ce qui s’est passé en Égypte comme « mauvais pour nous et […] pro­fon­dément ter­rible pour le mou­vement de soli­darité ». Car la situation au Caire est chao­tique. Les der­niers jours ont été épui­sants psy­cho­lo­gi­quement pour l’ensemble des mar­cheurs. Peu de sommeil, des dis­cours contra­dic­toires, des infor­ma­tions incom­plètes et des hési­ta­tions inter­mi­nables fondées sur des rumeurs. La colère à l’encontre du gou­ver­nement égyptien aug­mente. La coor­di­nation, sur le terrain depuis de longs mois, a fini par imploser sous la pression latente des auto­rités et des frus­tra­tions quo­ti­diennes imposées aux par­ti­ci­pants. Des ini­tia­tives plus ou moins indi­vi­duelles se suc­cèdent. Al Arish, station bal­néaire à 40 km de Rafah au nord du Sinaï, ne devait être qu’une étape sur la route de Gaza. L’absurdité des événe­ments en fait un objectif pour les groupes qui­ tentent de s’y rendre par leurs propres moyens. Les quelques dizaines d’internationaux qui ont réussi à passer entre les mailles du filet des ser­vices de sécurité et tentent de marcher vers Rafah sont mis en rési­dence sur­veillée. Ici, on parle de détention pro­vi­soire  ; là, d’expulsion vers l’aéroport, ce qui exa­cerbe les ten­sions au Caire. Le dimanche 27, un groupe de 300 Français se voit notifier par la com­pagnie de bus qui doit les conduire vers Al Arish que les auto­rités inter­disent à toutes les com­pa­gnies de les prendre. Ils ­établissent un cam­pement sur les trot­toirs de l’ambassade de France. Trois bus d’Indiens, de Belges et de Français tentent une nou­velle percée hors du Caire le lundi avant d’être stoppés à quelques kilo­mètres. Ce même jour, Hedy Epstein, sur­vi­vante de l’holocauste de 85 ans, entre­prend une grève de la faim pour demander à l’Égypte de laisser passer la Marche.

Des dra­peaux sont levés sur les pyra­mides, et un ras­sem­blement a lieu devant l’ambassade d’Israël. Dès le 29, des mobi­li­sa­tions nom­breuses ont lieu à l’appel de l’opposition égyp­tienne contre le blocus israélien et la com­plicité du gou­ver­nement, et en soutien à la Marche. Benyamin Neta­nyahou est alors en visite au Caire, où il ren­contre Hosni Mou­barak. Dans le salon d’un hôtel de la capitale égyp­tienne, trans­formé en quartier général militant, Rachel Towers, arrivée depuis plu­sieurs jours, s’impatiente devant son énième verre de thé. Cette tra­vailleuse sociale cali­for­nienne est impliquée dans les orga­ni­sa­tions pro-​​palestiniennes depuis un voyage dans les ter­ri­toires occupés où elle a découvert la réalité de l’occupation. « Les Occi­dentaux ont créé l’État d’Israël l’année où je suis née. Ils y ont importé leur idéo­logie colo­niale et raciste, insiste-​​t-​​elle. En tant que juive amé­ri­caine, je considère qu’Israël, pour être un véri­table État, doit assumer ses res­pon­sa­bi­lités, ce que le soutien incon­di­tionnel des États-​​Unis lui évite. » Tout juste débarqués au Caire, les orga­ni­sa­teurs se sont vu interdire toute action col­lective. Dans l’impossibilité de quitter la capitale, ils ont alors initié, le 27 décembre, des hom­mages aux vic­times de l’attaque israé­lienne de l’hiver 2008 – lancer de fleurs dans le Nil et veillées à la bougie –, qui ont été soli­dement cernés par la police, voire interdits. « Je suis venue paci­fi­quement et je me demande ce que je fais de si dan­gereux pour mériter une telle réponse », reprend Rachel Towers. Une réponse claire : per­sonne n’entrera à Gaza.

Dans la ville jor­da­nienne d’Aqaba, sur la mer rouge, le convoi huma­ni­taire de Viva Palestina, mené par le député bri­tan­nique George Gal­loway, est bloqué. L’Égypte soumet son passage à des condi­tions fan­tai­sistes : ses 210 camions et 420 volon­taires doivent arriver sur le ter­ri­toire par bateaux à Al Arish. Soit un détour de plu­sieurs cen­taines de kilo­mètres, qui nécessite trois ferries et un avion.

Fatigués et irrités, Agnès et Pierre ont quitté le plateau du Larzac pour se joindre à la Marche. À 75 ans, Pierre est venu « pour dénoncer l’emprisonnement des Gazaouis par Israël ». « Notre frus­tration est immense, dit-​​il, mais elle est bien peu de chose par rapport à celle des Pales­ti­niens. » Pierre est coincé au Caire depuis dix jours. Syn­di­ca­listes et mili­tants au long cours, tous deux se déclarent gênés par les inter­dic­tions égyp­tiennes, mais regrettent surtout que « les événe­ments détournent les caméras des véri­tables res­pon­sables ». Au Caire, le piège s’est refermé sur la Marche dès le len­demain de la visite du chef d’État israélien.

Soumis à la pression des opi­nions publiques arabes, le gou­ver­nement égyptien a détourné l’attention en affrétant deux bus pour Rafah, réfutant ainsi les motifs sécu­ri­taires invoqués pour jus­tifier l’interdiction d’accès. Malgré le refus opposé aux délé­ga­tions, 86 « inter­na­tionaux » sont entrés ainsi dans Gaza, tandis que plus de 1 300 mani­fes­tants étaient bloqués. Alhamy Aref, secré­taire général de la pré­fecture égyp­tienne du Nord-​​Sinaï, a déclaré à l’agence Reuters que « les auto­rités égyp­tiennes ont fait une exception et ouvert mer­credi le point de passage de Rafah afin de per­mettre le passage de mili­tants de la Marche pour la liberté de Gaza ». Les mili­tants ont ainsi assisté impuis­sants à la récu­pé­ration poli­tique sur­mé­dia­tisée de leur action, les journaux cai­rotes titrant : « Mou­barak condamne le blocus de Gaza. » Pas un mot sur la construction d’un mur d’acier qui isolera Gaza davantage encore !

Alors que la Marche pour Gaza est engloutie par les sables de la diplo­matie égyp­tienne, ce 31 décembre, les Israé­liens contre le blocus mani­festent à Erez, et les Comités popu­laires pales­ti­niens ont appelé à mani­fester en Cis­jor­danie, à Jenine, à Tul­karem, à Ramallah et à Bethléem. Ces mani­fes­ta­tions paci­fiques et popu­laires ont dis­tillé partout un même message de soli­darité et de déter­mi­nation : un appel au dia­logue et à l’unité du peuple face à l’occupation. À Gaza, une nou­velle année sous blocus commence.