Majed Bamya : On essaie de faire oublier qui est l’agresseur

Accusations douteuses de Netanyahou, silence de la communauté internationale, absence de dialogue..., une fois de plus les Palestiniens se retrouvent piégés sur leur propre territoire. Majed Bamya, diplomate et défenseur infatigable de la cause palestinienne, explique comment Israël passe toujours pour une victime au yeux du monde.

El Watan, vendredi 6 novembre 2015

Quelle est la situation en Palestine, un mois après la recrudescence des agressions au couteau qui ont coûté la vie à des dizaines de civils ?

Il faut préciser qu’à la situation d’occupation militaire du territoire palestinien, source principale de violences, s’ajoutent les attaques répétées des colons israéliens (agressions, attaques, démolitions de maisons, transferts forcés de Palestiniens, siège de la bande de Gaza..., ndlr). Ces derniers sont protégés par le gouvernement et par les forces d’occupation israéliennes. Ce qui est le cas essentiellement pour Jérusalem-Est, y compris pour les lieux saints, ceci inclut évidemment Al Haram Asharif et la mosquée d’Al Aqsa. Ce sont toutes ces raisons qui ont favorisé ce climat d’instabilité. Si on veut une solution durable, il faut mettre fin à l’occupation.

Comment s’organisent, depuis, les Palestiniens au quotidien ?

Les Palestiniens font face à des restrictions terribles, puisque le territoire est occupé ; la présence des soldats israéliens y est extrêmement massive. Il y a plus de 600 barrages militaires à l’intérieur même de la Cisjordanie. Aujourd’hui, Al Qods est entrecoupée de barrages qui délimitent la ville du reste de la Cisjordanie. Le pire, c’est qu’il y a à l’intérieur même d’Al Qods des restrictions et encore une fois des barrages. Une ville occupée, contrairement à ce que prétendent les Israéliens.

Aussi, n’oublions pas que, depuis sept ans, la bande de Gaza est sous siège. L’impact est sans précédent sur la vie des Palestiniens, comme pour aller à l’école ou même à l’hôpital. De nombreuses personnes décèdent sur le chemin de l’hôpital, car les militaires israéliens refusent de les laisser passer. Il y a aussi cette pression du mur, considéré illégal par la Cour internationale de justice. C’est un quotidien d’oppression et de déni des libertés du peuple palestinien.

Ne pensez-vous pas que ce sont les efforts de la communauté internationale qui ont favorisé le dialogue ?

La communauté internationale a perdu beaucoup d’années où elle aurait pu intervenir sérieusement pour mettre fin à cette occupation. Ce qu’elle n’a jamais fait. Ou du moins mettre fin à l’impunité d’Israël, ce qui, à terme, aurait mis fin à la colonisation. En l’absence de ces mesures légales, on aura toujours des cycles de violence répétés. Ce sont des réactions légitimes d’un peuple opprimé. Les Palestiniens œuvrent pour leur liberté depuis 70 ans et ne comptent pas capituler, ni accepter aucune forme d’occupation.

Pourtant, des personnalités politiques ont condamné les attaques au couteau, des deux côtés.

D’abord, je crois qu’on essaie de faire oublier au monde une révolte populaire, celle des Palestiniens. Il faut que les gens prennent conscience du quotidien des villes palestiniennes, de Gaza à Ramallah, en passant par Naplouse ou Beit Lahm... Toutes les villes sont en ébullition et les manifestations sont quotidiennes contre les forces d’occupation et les colons. Vous avez également des manifestations qui éclatent derrière « la ligne verte », dans les villes où il y a une grande composante palestinienne, comme Nazareth ou Haïfa (l’expression « ligne verte » se réfère à la ligne de démarcation datant de l’armistice de 1949 entre Israël et certains des pays arabes voisins, à la fin de la guerre israélo-arabe de 1948. Cette ligne est considérée comme la base des paramètres de négociations dans le processus des Accords d’Oslo pour les frontières d’un futur Etat palestinien, ndlr).

Puis, il est clair qu’on essaie de faire oublier qui est l’agresseur. Cette force occupante prive de liberté les Palestiniens ; les tensions sont de plus en plus palpables. On ose dire que ces attaques au couteau sont « des cas isolés », ce qui est faux.

C’est du pain béni pour les Israéliens qui tirent sur des Palestiniens et justifient par la suite leur agression par de la défense. L’essentiel de ce qui se passe aujourd’hui en Palestine, ce ne sont pas toutes les attaques au couteau, c’est la révolte d’un peuple opprimé qui refuse de capituler et de se résoudre au fait que si le monde n’intervient pas, il ne pourra pas se défendre. Se battre pour sa terre est un devoir, ce n’est pas quelque chose qu’on va apprendre aux Palestiniens.

Le gouvernement israélien d’extrême droite est-il complice des colons ?

Nous sommes confrontés à un gouvernement de colons, qui fait tout pour eux. Tout ce qu’ils font, c’est grâce à l’immunité du gouvernement d’extrême droite. A titre d’exemple, jusqu’à présent, les criminels qui ont brûlé vive la famille Dawabshé, en Cisjordanie, en juillet dernier, n’ont pas été appréhendés. Ce crime a coûté la vie à trois membres d’une famille palestinienne, dont un bébé de 18 mois. Ce soutien aveugle à des bourreaux sanguinaire est révoltant.

Un autre élément qui prouve que ce gouvernement est raciste : une résolution votée par l’Assemblée générale des Nations unies qui a été retirée, car elle stipulait que le sionisme est une des formes de racisme. Le sionisme est une idéologie discriminatoire, exclusive, qui nourrit aujourd’hui l’apartheid en Palestine.

L’Autorité palestinienne est-elle arrivée à une phase de fin des négociations avec l’Etat hébreu ?

Certains voudraient dire que nous avons échoué ; je pense qu’on nous a fait échouer. Les méthodes politique, diplomatique, légale et même les négociations auraient pu réussir. Mais il y avait une condition principale pour que cela puisse aboutir. D’abord mettre fin à l’occupation israélienne, ce qui met en péril toute négociation. Il y avait un autre élément qui pouvait faire que l’on réussisse : si la communauté internationale avait pris ses responsabilités, notre stratégie aurait eu une chance.

Face à l’impunité d’Israël, le peuple se retrouve pris au piège. Nous ne pouvons pas compter uniquement sur la voie diplomatique face aux violences israéliennes et en l’absence de protection. Nous avons dit plusieurs fois à la communauté internationale que nous sommes les victimes d’une injuste occupation, le peuple répond aux agressions multiples. Cette même communauté réagit quand il y a des morts israéliens et n’obéit à aucune logique ; bien au contraire elle réplique en exigeant la protection du colonisateur.

Aucune puissance mondiale n’a réussi à maintenir la paix. Allons-nous vers une situation de non-dialogue ?

Il n’y avait pas de dialogue. Ce n’est pas parce qu’on se parle qu’il y a un dialogue entre deux parties. Il y a des conditions au dialogue, comme le respect mutuel et la présence de règles communes. Depuis des mois, il n’y a plus de négociations avec les Israéliens, tant qu’ils ne cessent pas de resserrer l’étau sur notre peuple.

Je pense que la guerre de libération en Algérie est un bel exemple. Les colonisateurs français avaient compris qu’il fallait mettre fin à la colonisation du pays. Dans le cas de la Palestine, je crois que c’est à ce moment-là qu’on aurait pu discuter des termes d’un accord. Mais tant que l’idée est de renforcer la colonisation, instaurer un dialogue n’a plus de sens. Israël a choisi la colonisation et non la paix. De ce fait, on ne peut pas reprocher aux Palestiniens d’avoir choisi la résistance.