Main basse sur Jérusalem : Un plan de « décapitation du processus de paix ».

Sylviane de Wangen, samedi 31 juillet 2010

Conso­lider la conquête de Jéru­salem pour ne plus jamais la lâcher, telle a été la poli­tique israé­lienne dès après la guerre de 1967. Aujourd’hui c’est à une fuite en avant à marche forcée que l’on assiste comme si Israël redoutait que la ville ne lui échappe…Tout est fait sur le terrain pour empêcher que la partie orientale ne puisse devenir la capitale de l’Etat de Palestine.

Déjà en 1950, contrai­rement aux dis­po­si­tions des armis­tices et non­obstant la réso­lution de l’ONU du 19 décembre 1949 qui avait décidé d’internationaliser la ville – coupée de fait en deux par la ligne d’armistice, entre l’Etat d’Israël et la Trans­jor­danie, Israël en avait annexé la partie occi­dentale et le par­lement israélien avait pro­clamé que « Jéru­salem est, et a tou­jours été sa capitale ».

En 1967, quand toute la Cis­jor­danie y compris Jéru­salem Est tomba entre les mains d’Israël, un pro­cessus per­manent d’appropriation de la ville com­mença. Dès juillet 1967, celle-​​ci fut annexée par Israël, des cen­taines de maisons pales­ti­niennes furent détruites, leurs habi­tants expulsés, leurs terres confis­quées pour y construire des loge­ments juifs. En juin 1980, le par­lement israélien adopta une loi fon­da­mentale pro­clamant « Jéru­salem entière et réunifiée » « la capitale de l’Etat d’Israël », décision aus­sitôt condamnée par l’ONU. En même temps la super­ficie de la ville fut presque triplée pour en modifier l’équilibre démographique.

Les gou­ver­ne­ments suc­cessifs d’Israël veulent réa­liser sur le terrain les condi­tions pour assurer une majorité juive dans la ville. Une stra­tégie de har­cè­lement est mise en place pour inciter les Pales­ti­niens à partir. Au centre de cette stra­tégie, la des­truction de maisons pales­ti­niennes n’a jamais cessé tandis que la popu­lation est tou­jours soumise à l’immense dif­fi­culté d’obtenir un permis de construire, même après les accords d’Oslo, sans compter que la pré­ca­ri­sation du statut des habi­tants pales­ti­niens fait d’eux des étrangers sur leurs propres terres. Il faut ajouter que, pour faci­liter la sépa­ration en même temps que l’appropriation de ter­ri­toires, un réseau d’infrastructures rou­tières et ferrées conçues pour l’usage des colons et pour assurer la conti­nuité entre l’Etat d’Israël et les colonies juives en Palestine a été construit.

Et bien sûr, depuis 2005, c’est le mur de Jéru­salem : il suit un par­cours qui a bien peu à voir avec les ques­tions de sécurité. Il dessine de fait de nou­velles fron­tières étendues à la ville et enferme les Pales­ti­niens dans une zone de plus en plus exiguë, leur rendant la vie infernale, les empê­chant de pouvoir aller prier dans leurs lieux saints et contrai­gnant un grand nombre d’entre eux à la pré­carité en cassant la vie économique.

Et voilà que le journal israélien Haaretz révèle le 28 juin dernier que le conseil muni­cipal du maire israélien Nir Barkat devait approuver le nouveau plan directeur préparé par la com­mission pour la pla­ni­fi­cation urbaine. Celui-​​ci, d’après le journal, vise à faci­liter la construction de nou­velles colonies israé­liennes et l’expansion de celles existant dans la zone arabe (est) de la Ville Sainte (sous occu­pation depuis 1967 d’après le droit inter­na­tional et « annexée » d’après le droit israélien). Son impor­tance réside surtout dans le fait qu’il ne fait plus réfé­rence à Jéru­salem comme à une ville encore divisée ; au contraire il dessine une ville homogène sous la sou­ve­raineté d’Israël. L’idée de fond est que la zone Est ne sera jamais res­tituée aux Pales­ti­niens malgré le fait que le statut futur de la zone arabe soit une des ques­tions cen­trales pour toute négo­ciation israélo-​​palestinienne. Ce plan, dit Ghassan al-​​Khatib, porte-​​parole de l’Autorité pales­ti­nienne à Ramallah, « est plus qu’une pro­vo­cation. C’est de fait la déca­pi­tation du pro­cessus de paix. »

« Barkat n’est pas le premier ni le seul à avoir entrepris de judaïser Jéru­salem Est » écrit Uri Avnery dans sa chro­nique heb­do­ma­daire du 10 juillet dernier, « Judaïser signifie faire dis­pa­raître toutes les autres cou­leurs, détruire les strates laissées par de nom­breuses géné­ra­tions d’amoureux de la ville, afin d’éliminer des mil­liers d’années d’histoire et de création cultu­relle. (…) Barkat est le maire de Jéru­salem Ouest et le gou­verneur mili­taire de Jéru­salem Est. Lui et son com­plice dans cette opé­ration, le Ministre de l’Intérieur Eli Yishai, font tout ce qui est pos­sible pour pousser dehors la popu­lation non-​​juive ».

Les rési­dents de Jéru­salem vic­times de cette poli­tique tentent de résister avec déter­mi­nation. En par­ti­culier ceux de Sheikh Jarrah et de Silwan ont rejoint la lutte de résis­tance popu­laire non vio­lente menée depuis cinq ans dans les vil­lages divisés par le mur en Cisjordanie.

Même des Israé­liens juifs, sio­nistes et pra­ti­quants refusent cette poli­tique. C’est le cas de Don Fut­terman, directeur de projet du Fund Moriah en Israël, fon­dation privée amé­ri­caine dont la mission est de sou­tenir la société civile et la démo­cratie, l’insertion des immi­grants et l’éducation en Israël, qui, com­mentant le plan directeur, écrit notamment dans un article publié le 7 juillet dans le journal Haaretz : « (…) Le projet du Plan de déporter des Pales­ti­niens suggère que le Plan est à la fois l’instrument de la cam­pagne menée par les colons pour débar­rasser la Vieille Ville de sa popu­lation arabe et celui du gou­ver­nement pour éviter que Jéru­salem ne devienne un jour la capitale d’un Etat pales­tinien, contrai­rement aux décla­ra­tions de pure forme en faveur de la solution de deux Etats. (…) Nous devons rejeter ce Plan parce que ce Plan et ses concep­teurs sont anti-​​juifs et anti-​​sionistes. C’est le produit d’esprits qui veulent montrer au monde qui est le boss à Jérusalem… »

Cœur de la Palestine, écono­mique et tou­ris­tique, culturel et reli­gieux, sym­bo­lique et poli­tique, Jéru­salem est aujourd’hui l’enjeu crucial du conflit, la question dans laquelle Israël a pris tous les risques depuis le début de son exis­tence, sacri­fiant les hommes, les prin­cipes et les croyances les plus sacrés aux pierres. Combien de consciences mon­diales devront-​​elles s’insurger sur ce qui se joue en cette ville dite sainte mais devenue une ter­rible pou­drière, pour que la com­mu­nauté inter­na­tionale – qui n’a jamais reconnu l’annexion au moins de sa partie orientale – à com­mencer par les pays de l’Union euro­péenne et les Etats-​​Unis, ces chers amis d’Israël, prennent « très ami­ca­lement » de vraies sanc­tions pour arrêter cette des­truction sys­té­ma­tique de l’âme de cette ville et de toute chance de paix. Ils peuvent sauver Jéru­salem et sauver la paix. Le feront-​​ils avant qu’il ne soit trop tard ?