Mahmoud Abbas et Salam Fayyad s’occupent de tout : « You can do business in Palestine »

Julien Salingue, vendredi 2 mai 2008

Un grand ras­sem­blement [1]est actuel­lement en pré­pa­ration à Béthléem, auquel j’ai choisi de consacrer plu­sieurs articles dans les semaines qui viennent, tant il revêt selon moi une impor­tance pour qui s’attache à essayer de com­prendre les déve­lop­pe­ments de la situation poli­tique, écono­mique et sociale dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Voici donc le premier de ces articles, dans lequel je me contente de pré­senter, dans les grandes lignes, l’événement qui aura lieu dans 3 semaines à compter d’aujourd’hui.

Depuis plu­sieurs jours, celles et ceux qui empruntent les axes prin­cipaux de la ville de Béthléem ont pu remarquer que nombre d’employés s’affairent à balayer et net­toyer les rues et les trot­toirs, à planter et arroser des fleurs le long des routes et à repeindre les mar­quages au sol. Ils ont pu aussi remarquer la pré­sence inha­bi­tuelle d’un nombre très élevé d’agents de police et d’autres ser­vices de sécurité de l’Autorité pales­ti­nienne, qui patrouillent jour et nuit et mul­ti­plient les points de contrôle dans la ville. Ils ont pu enfin voir un peu partout de gigan­tesques affiches de couleur verte, avec ces quelques mots, en anglais et en arabe : « Palestine Investment Confe­rence. Beth­lehem, May 21-​​232008 ».

Comme son nom l’indique, la Palestine Investment Confe­rence (PIC) est une confé­rence à l’initiative de plu­sieurs grandes entre­prises pales­ti­niennes (notamment la Padico [2] et la Conso­li­dated Contractors Company [3]) et à laquelle sont conviés tous ceux qui sou­haitent investir des capitaux dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Selon les chiffres com­mu­niqués par les orga­ni­sa­teurs de l’événement, plus de 1200 invi­ta­tions ont été envoyées aux quatre coins du monde. L’initiative a recueilli le soutien de groupes comme Intel, Cisco ou l’Arab Bank, ainsi que celui, entre autres, du Dépar­tement d’Etat à Washington [4], de Tony Blair, émis­saire du « Quartet pour le Proche-​​Orient » (Etats-​​Unis, Russie, Union euro­péenne, ONU) [5], de la Banque Mon­diale [6] et, bien sûr, de l’Autorité Palestinienne.

Sur la page d’accueil du site internet de la PIC [7] le Premier Ministre Salam Fayyad explique en effet que « même si la confé­rence est conduite par le secteur privé, l’Autorité Nationale Pales­ti­nienne lui offre un soutien total et tra­vaille à faire de la confé­rence un succès ». Il parle d’un « événement his­to­rique ». Le Ministre de l’Economie Kamal Has­sounah affirme de son côté que « l’Autorité Nationale Pales­ti­nienne considère la PIC comme une haute priorité » et qua­lifie la PIC de « point culminant d’un par­te­nariat his­to­rique entre secteur public et secteur privé » [8] en Palestine. Hassan Abu Libdah [9], « PDG » (« Chief Exe­cutive Officer ») de la confé­rence, se félicite lui aussi de la coopé­ration entre les sec­teurs publics et privés et des nom­breux sou­tiens que reçoit la PIC, tant sur le plan local qu’à l’échelle inter­na­tionale [10].

« Le secteur privé est prêt à prendre les com­mandes du déve­lop­pement de l’économie pales­ti­nienne » [11] (Kamal Has­sounah, Ministre de l’Economie).

Après la confé­rence des pays dona­teurs à Paris en décembre, qui a vu Mahmoud Abbas et Salam Fayyad recevoir des pro­messes de dons d’un montant de 7.7 mil­liards de dollars sur les trois pro­chaines années pour « contribuer au déve­lop­pement » des ter­ri­toires pales­ti­niens, c’est au tour du secteur privé pales­tinien de tenter de lever des fonds. Pour y par­venir, le message adressé aux inves­tis­seurs étrangers est clair : « You can do business in Palestine ». La formule figure sur la cou­verture de la bro­chure de pré­sen­tation de la confé­rence, elle est reprise par Salam Fayyad sur le site internet de la PIC et par Hassan Abu Lidbah dans les mul­tiples inter­views et confé­rences de presse qu’il donne actuel­lement. Dans le quo­tidien israélien Haaretz, Tony Blair abonde dans le même sens : « Aujourd’hui en Palestine il y a de réelles oppor­tu­nités pour faire des affaires » [12].

Comment ? La réponse figure dans la bro­chure : « La Palestine ouvre ses portes à [tous ceux qui sont prêts à offrir] leur contri­bution et leur soutien à l’effort de déve­lop­pement en Palestine ». En d’autres termes, l’objectif des ini­tia­teurs de la confé­rence est l’intégration de l’économie pales­ti­nienne à l’économie mon­dia­lisée, son ouverture au capi­ta­lisme néo-​​libéral. Et ils ont pour cela l’appui total du gou­ver­nement Fayyad qui ne se contente pas de par­ti­ciper à l’organisation de la PIC. Par exemple, le Premier Ministre est en train de mettre la der­nière main à une modi­fi­cation de la loi sur l’investissement, qui date de 1998. C’est ainsi, entre autres, que la durée des exo­né­ra­tions d’impôts pour les entre­prises qui inves­tissent va être allongée [13]. Le Par­lement ne se réunissant plus, seule la signature de Mahmoud Abbas est néces­saire pour que les amen­de­ments soient validés.

Plus qu’un « par­te­nariat » entre le secteur public et le secteur privé, il y a donc une véri­table alliance entre le gou­ver­nement Fayyad et les prin­cipaux busi­nessmen pales­ti­niens… Doit-​​on s’en étonner, lorsque l’on sait que Kamal Has­sounah, le Ministre de l’Economie, était encore il y a peu Vice-​​président de la Pales­tinian Busi­nessmen Asso­ciation ? Lors d’un entretien en mars 2007, avant qu’il ne devienne Ministre, il m’expliquait que l’Autorité Pales­ti­nienne ne tenait pas suf­fi­samment compte des pré­oc­cu­pa­tions des grands groupes privés. Sans doute les choses ont-​​elles changé depuis l’arrivée de Salam Fayyad… Doit-​​on en être surpris, lorsque l’on sait que Fayyad lui-​​même est un ancien haut fonc­tion­naire de la Banque Mon­diale et du Fonds Moné­taire Inter­na­tional ? Une Banque Mon­diale qui doit être satis­faite de son ancien élève, elle qui déclarait récemment, par la voix de David Craig, chargé de la Cis­jor­danie et de Gaza, que « la Banque Mon­diale croit que le secteur privé est la force néces­saire pour conduire une crois­sance écono­mique durable en Cis­jor­danie et à Gaza » [14].

« A chacun ses priorités » (Kamal, du camp de réfugiés de Beit Jebrin)

Le 28 avril dernier, on a appris que les ser­vices de sécurité pales­ti­niens avaient découvert une cache d’armes à Béthléem [15]. Le res­pon­sable des Ren­sei­gne­ments pour la Zone de Béthléem a convoqué la presse et exposé les armes saisies, se féli­citant de la prise et sous-​​entendant qu’elles étaient « indi­rec­tement liées » au Hamas. Le même jour a eu lieu dans la ville une réunion des res­pon­sables des prin­cipaux ser­vices de sécurité de l’Autorité Pales­ti­nienne (Sécurité Pré­ventive, Ren­sei­gne­ments, Police, Garde Pré­si­den­tielle…) afin de pré­parer la Confé­rence. Le res­pon­sable des Ren­sei­gnement pour la Cis­jor­danie a déclaré à cette occasion que « les forces de sécurité pales­ti­niennes s’engageaient à garantir la sécurité et le bon dérou­lement de la réunion afin d’encourager les inves­tis­se­ments étrangers en Palestine » [16].

Ceux qui verront un lien entre les deux événe­ments du 28 avril n’auront pro­ba­blement pas tort. En tout cas pour les Pales­ti­niens il n’y a aucun doute. Mahmoud Abbas et Salam Fayyad ont décidé de tout mettre en oeuvre pour ras­surer les inves­tis­seurs étrangers. Il ne s’agit donc pas seulement de net­toyer les rues mais aussi de net­toyer la ville et de se débar­rasser des éven­tuels gêneurs. Qui sont-​​ils ? Tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, contre­disent le message du Pré­sident et de son Premier Ministre lorsqu’ils affirment que la situation en Cis­jor­danie est sta­bi­lisée et propice à « faire des affaires ».

Les pre­miers d’entre eux sont évidemment ceux qui conti­nuent d’appeler à la pour­suite de la résis­tance et à mener des opé­ra­tions armées contre les troupes d’occupation. Qui sou­hai­terait investir dans des ter­ri­toires où ont lieu des affron­te­ments armés, même spo­ra­diques ? Qui aurait confiance en Abbas et en ses amis du secteur privé si pendant la confé­rence des inci­dents opposant des résis­tants et l’armée israé­lienne avaient lieu ? Tout est donc fait pour pour­suivre et accé­lérer la neu­tra­li­sation de la résis­tance, en cours depuis plu­sieurs mois, avec la mul­ti­pli­cation des arres­ta­tions et la média­ti­sation de cer­tains événe­ments comme la saisie d’armes du 28 avril dernier. L’Autorité Pales­ti­nienne entend ainsi prouver aux inves­tis­seurs poten­tiels que ses pro­messes de sta­bi­li­sation des ter­ri­toires pales­ti­niens ne sont pas vaines.

Mais il y a d’autres gêneurs. Et ceux-​​là, il sera dif­ficile de s’en débar­rasser. Il s’agit de la très grande majorité de la popu­lation de la Zone Autonome de Béthléem qui regarde avec scep­ti­cisme ou mépris les pré­pa­ratifs de la PIC et les dis­cours qui l’accompagnent. « A chacun ses prio­rités. Moi c’est nourrir ma famille. Vous croyez vraiment qu’on va béné­ficier de ces inves­tis­se­ments, nous ? Ce sera comme d’habitude, ce seront les mêmes qui vont s’en mettre plein les poches » soupire Kamal, du camp de réfugiés de Beit Jebrin, près de Béthléem. « Abbas, Fayyad, Masri et les autres s’en fichent que l’occupation continue. Ils veulent que de l’argent arrive, tou­jours plus d’argent. Cela ne changera rien à l’occupation. C’est même pire : cela donne l’impression, à l’étranger, qu’elle est terminée ».

Il exprime de la sorte un sen­timent diffus dans la popu­lation, qui n’a aucun doute sur le fait que le Pré­sident et le Premier Ministre ont des pré­oc­cu­pa­tions bien dif­fé­rentes des leurs et des amis qui ne sont pas du monde que le leur. Une popu­lation qui a vu des mil­liards d’euros et de dollars affluer dans les ter­ri­toires pales­ti­niens depuis de longues années et qui a paral­lè­lement vu son niveau de vie se dégrader. Une popu­lation qui vit dans la pré­carité et dans le manque per­manent et qui apprend que les 250 chambres de l’Hôtel Inter­con­ti­nental (5 étoiles, 200 euros la nuit en moyenne), pro­priété de Munib al-​​Masri, situé à quelques dizaines de mètres des camps de réfugiés d’Aïda et de Beit Jebrin, sont réservées depuis plu­sieurs semaines pour la Confé­rence. Une popu­lation qui peut lire dans la presse que l’objectif de la Confé­rence est de réunir 1.5 mil­liards de dollars de pro­messes d’investissement, mais qui apprend déjà que 300 mil­lions seront consacrés à construire 10 000 nou­velles chambres d’hôtels à Béthléem [17]. Une popu­lation qui, enfin, est ravie de savoir que les trans­ports et les pas­sages aux check­points seront faci­lités… pour les par­ti­ci­pants à la Conférence.

Cer­tains parlent déjà de tenter de per­turber le dérou­lement de la « fête » [18]. Et ce ne sont pas les récentes décla­ra­tions du « PDG » Hassan Abu Libdah qui vont apaiser leur colère. Lors d’une récente confé­rence de presse un jour­na­liste lui a demandé si les inves­tis­seurs israé­liens étaient conviés à la Confé­rence. Il a alors tout natu­rel­lement repris la formule de Salam Fayyad : « Le monde entier est invité » [19].

[1] http://​www​.pic​-palestine​.ps/

[2] La Padico (Pales­tinian Deve­lopment and Investment Company) est une holding pos­sédant des intérêts dans des domaines aussi divers que le tou­risme, l’industrie phar­ma­ceu­tique, la finance, l’immobilier, l’élevage de poulets, les télé­com­mu­ni­ca­tions ou la pro­duction d’énergie. Son prin­cipal action­naire est Munib al-​​​​Masri. En 2007, sa fortune était estimée à 1.62 mil­liards de dollars.

[3] La CCC (Conso­li­dated Contractors Company) est une entre­prise spé­cia­lisée dans la construction, l’ingénierie et la four­niture d’énergie. Ses deux prin­cipaux action­naires sont Saïd Khoury et Hasib Sabbagh. Ce dernier est membre du Conseil National Pales­tinien (CNP, « Par­lement » de l’OLP). Leurs for­tunes étaient estimées en 2007 à res­pec­ti­vement 6 et 4.3 mil­liards de dollars.

[4] http://​www​.america​.gov/​s​t​/​p​e​a​c​e​s​e​c​-​e​n​g​l​i​s​h​/​2008​/​​A​p​r​i​l​/​​20080429150446 dmslah­rellek0.5452234.html ?CP.rss=true

[5] http://​tony​blai​roffice​.org/​2008​/​​03​/​p​a​l​e​s​t​i​n​e​-​i​s​-​o​p​e​n​-​f​o​r​-​b​u​s​i​n​e​s​s​.html

[6] http://​web​.worldbank​.org/​W​B​S​I​T​E​/​E​X​T​E​R​N​A​L​/​C​O​U​N​T​R​I​E​S​/​M​E​N​A​E​X​T​/​W​E​S​T​B​A​N​K​G​A​Z​A​E​X​T​N​/​0​,​,​c​o​n​t​e​n​t​M​D​K​ :​21705225  pagePK :1497618 piPK :217854 the­SitePK :294365,00.html ?cid=3001

[7] http://​www​.pic​-palestine​.ps/

[8] http://​www​.pic​-palestine​.ps/​m​i​n​i​s​t​e​r​_​l​e​t​t​e​r.php

[9] Hassan Abu Libdah est, entre autres, le fon­dateur (en 1979)et ancien res­pon­sable du Bureau Central Pales­tinien des Sta­tis­tiques, un ancien membre de la Com­mission Cen­trale des Elec­tions de l’Autorité Pales­ti­nienne (il était encharge de l’organisation des élec­tions légis­la­tives en 1996) et un ancien Ministre (du Travail et des Affaires sociales, puis du Plan). Il est également membre du Conseil National Palestinien.

[10] http://​www​.pic​-palestine​.ps/​l​e​t​t​e​r.php

[11] http://​www​.pic​-palestine​.ps/​m​i​n​i​s​t​e​r​_​l​e​t​t​e​r.php

[12] http://​www​.haaretz​.com/​h​a​s​e​n​/​s​p​a​g​e​s​/​975605​.html

[13] Plus de détails sur : http://​www​.meed​.com/​e​c​o​n​o​m​y​/​n​e​w​s​/​2008​/​​04​/​p​a​l​e​s​t​i​n​i​a​n​_​n​a​t​i​o​n​a​l​_​a​u​t​h​o​r​i​t​y​_​d​r​a​f​t​s​_​l​a​w​s​_​t​o​_​a​t​t​r​a​c​t​_​i​n​v​e​s​t​o​r​s​.html

[14] http://​web​.worldbank​.org/​W​B​S​I​T​E​/​E​X​T​E​R​N​A​L​/​C​O​U​N​T​R​I​E​S​/​M​E​N​A​E​X​T​/​W​E​S​T​B​A​N​K​G​A​Z​A​E​X​T​N​/​0​,​,​c​o​n​t​e​n​t​M​D​K​ :​21705225  pagePK :1497618 piPK :217854 the­SitePK :294365,00.html ?cid=3001

[15] http://​www​.maannews​.net/​e​n​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​o​p​r​=​S​h​o​w​D​e​t​a​i​l​s​&​a​m​p​ ;​I​D​=​28980

[16] http://​www​.maannews​.net/​e​n​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​?​o​p​r​=​S​h​o​w​D​e​t​a​i​l​s​&​a​m​p​ ;​I​D​=​28978

[17] http://​www​.meed​.com/​n​e​w​s​/​2008​/​​04​/​​300​m​_​h​o​t​e​l​_​i​n​v​e​s​t​m​e​n​t​_​p​l​a​n​n​e​d​_​f​o​r​_​w​e​s​t​_​b​a​n​k​.html

[18] je ten­terai dans un pro­chain article de déve­lopper ce point

[19] http://​mem​rie​co​no​micblog​.org/​b​i​n​/​c​o​n​t​e​n​t​.​c​g​i​?​n​e​w​s​=1979