Ma rencontre avec Salah Hamouri

Jean-​​Claude Lefort, jeudi 29 avril 2010

« Un cimetière à numéros »…
Il fait beau ce mer­credi matin 14 avril où je vais ren­contrer, pour la troi­sième fois, Salah Hamouri dans sa prison de Gilboa. Le rendez-​​vous est fixé à 11 heures, grâce au Consul de France à Haïfa, Mon­sieur Jean-​​Christian Coppin. Nous partons ensemble en voiture depuis les hau­teurs de Haïfa, une ville lumière que lèche une mer d’un bleu profond.

Gilboa, le 14 avril 2010

Le Consul a pris avec lui trois livres pour les donner à Salah ainsi que deux lettres. Nous roulons dans un envi­ron­nement fait de champs qui semblent très fer­tiles et puis, tou­jours cette désa­gréable impression, la prison grise surgit d’un seul coup. Contrai­rement aux fois pré­cé­dentes, il n’y a per­sonne sur le parking : les familles de pri­son­niers ont en effet décidé de faire grève, avec les pri­son­niers eux-​​mêmes, pour pro­tester contre le fait que les détenus issus de la bande de Gaza n’ont droit à aucune visite depuis très long­temps. La grève est suivie à 100%.

Avec le Consul nous allons vers une porte « réservée » mais blindée où l’on nous attend. Ouverture et fer­meture des portes métal­liques. Bruit sourd. On donne nos pièces d’identité et nos por­tables télé­pho­niques au sur­veillant. On passe sous un détecteur puis nous voilà dans une petite cour. Le Consul donne les trois livres et les lettres au gardien qui nous accom­pagne. Ils devront d’abord être lus avant d’être donnés, peut être, à Salah. Le Consul précise que ce ne sont pas des livres poli­tiques. Le tout dis­paraît de notre vue et l’on nous dirige vers une pièce dans laquelle se trouvent des sièges en bois avec des rabats pour écrire. Salah apparaît sourire aux lèvres. Je l’embrasse fortement…

Il s’assied et pose un petit bloc de papier où toute une page est écrite. Il me dit d’emblée qu’il a préparé ce rendez-​​vous avec ses com­pa­gnons d’infortune. Il veut me dire des choses pré­cises mais aussi me demander des informations.

Il veut sou­lever 6 points. Je l’écoute et je prends des notes. Son premier point, ce sont les condi­tions de détention dans la prison. Il repose la question des livres qu’on refuse abso­lument aux pri­son­niers depuis plu­sieurs mois. L’administration péni­ten­tiaire a même trouvé une nou­velle « astuce » devant les pro­tes­ta­tions d’avoir droit à des livres et de lire. Elle a proposé aux pri­son­niers une liste de livres non-​​politiques parmi les­quels ils pour­raient choisir. Un libraire israélien les four­nirait leur a-​​t-​​on dit. Ils l’ont fait. Ils ont choisi. Salah a choisi quant à lui un roman de Tahar Ben Jelloun. Il ne l’a tou­jours pas. Aucune expli­cation. Aucun pri­sonnier n’a reçu le moindre livre com­mandé à partir d’une liste pourtant pré­parée par l’administration péni­ten­tiaire. Salah revient avec insis­tance sur ce point. C’est un vrai lavage de cerveau, dit-​​il. « A notre souf­france générale ils ajoutent une souf­france col­lective par­ti­cu­lière. Ils veulent nous couper du monde », assène-​​t-​​il. Et cela est vrai dans toutes les prisons. « Il fau­drait faire cam­pagne contre cela » dit-​​il.

Puis il enchaîne sur les « droits de visite ». Il dit qu’il est contraire à la 4ème Convention de Genève de trans­férer des popu­la­tions. Je l’arrête, étonné, pour lui demander d’où il tient ses sources concernant les Conven­tions de Genève. « Nous avons cela dans la biblio­thèque », me répond-​​il. Et il insiste sur les pri­son­niers issus de Gaza. « Il y a environ 8.000 pri­son­niers pales­ti­niens aujourd’hui, dont 1.000 de Gaza. Ils ne peuvent recevoir aucune visite. On nous dit que c’est à cause de la capture de Gilad Shalit, détenu dans un lieu inconnu. Mais c’est faux car cela était vrai avant qu’il soit capturé. Ils n’avaient pas droit aux visites bien avant. Alors ? Pour les pri­son­niers de Cis­jor­danie, poursuit-​​il, ils n’ont droit de voir qu’une per­sonne. Pas deux. Si bien que des enfants en bas âge sont obligés de venir seuls pour voir leur père ou leur mère. Parmi les pri­son­niers il y a aussi ceux de Jéru­salem. Ils sont 300. Et il y a aussi 200 « arabes israéliens ».

C’est contre cette situation qu’ils sont en grève et les familles soli­dai­rement. Et ils entendent continuer, sous d’autres formes encore, malgré toutes les menaces qui pèsent sur eux. Une grève de la faim est envisagée.

Il parle des « malades et des enfants empri­sonnés ». Il y a environ 300 à 350 enfants empri­sonnés. Ils sont traités comme des adultes. Rien de par­ti­culier pour eux dans ce « monde » spécial. Ils sont perdus. Ils ne com­prennent rien. L’un d’entre eux vient d’être libéré. « Il avait 12 ans et il était en prison depuis l’âge de 9 ans. Comment est-​​ce pos­sible ? » Il demande : « Est-​​ce qu’au moins l’UNICEF est informée de cette situation et fait quelque chose ? » Je ne sais que répondre…

Il enchaîne sur les malades. « Tous les soirs, raconte-​​t-​​il, un docteur passe dans les cel­lules pour demander aux pri­son­niers si tout va bien. Quelque soit le mal ou le symptôme dont vous vous plaignez, on vous donne de l’aspirine. C’est tout. Tou­jours de l’aspirine. C’est ainsi que 18 pri­son­niers ont le cancer et n’ont pas été soignés autrement qu’avec de l’aspirine. On refuse de les libérer même dans ce cas alors qu’ils sont en fin de vie. On les estime trop dan­gereux car ils n’ont plus rien à perdre… Dans ma cellule il y a un aveugle. Il a 25 ans. Il est traité comme les autres. » Ils demandent que des médecins pales­ti­niens puissent venir les consulter. Seuls les den­tistes sont des Palestiniens.

Il m’interroge alors sur la cam­pagne contre le mur et sur Bil’in. Je lui raconte ce qui se fait.

Il me demande pourquoi la résis­tance n’est pas géné­ra­lisée. Il est très clair : « Devant la situation actuelle et l’échec des négo­cia­tions poli­tiques nous n’avons pas d’autre choix que celui de la résis­tance. Il faut élargir le mou­vement et lutter avec l’aide de tous ceux qui dans le monde se mobi­lisent pour la Palestine. Les Etats étrangers doivent faire cesser cette occu­pation qui se moque des lois inter­na­tio­nales. Celles-​​ci doit être appli­quées, à com­mencer par la réso­lution 194 avec le droit sacré au retour des réfugiés. Aujourd’hui le peuple pales­tinien est confronté à un gou­ver­nement d’extrême droite des plus racistes qui utilise tous les moyens pour détruire l’objectif d’un Etat pales­tinien. On le voit avec ce mur d’apartheid qui est un mur poli­tique visant à tracer uni­la­té­ra­lement les fron­tières afin d’effacer l’idée d’un véri­table Etat pales­tinien. Ils veulent ren­forcer leur slogan his­to­rique : « La Palestine est une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». La colo­ni­sation continue. Surtout à Jéru­salem. Ils veulent vider notre capitale pour que Jéru­salem devienne effec­ti­vement la capitale de l’Etat sio­niste. Ce qui se passe à Jéru­salem est un net­toyage eth­nique. Et le gou­ver­nement israélien vient de prendre la décision d’expulser les Pales­ti­niens qui ne sont pas enre­gistrés par l’administration israé­lienne. Cela vise les habi­tants de Gaza mais aussi de Cis­jor­danie ainsi que les inter­na­tionaux qui se mobi­lisent à nos côtés. Ils se livrent à un véri­table génocide poli­tique. » Je ne pourrai pas lui dire, et pour cause, que l’ONU vient de condamner cet ordre mili­taire israélien numéro 1650. Verbalement…

Salah a un dis­cours char­penté. Il est moins « tendu » que les fois pré­cé­dentes où je l’ai ren­contré. Il fait des ana­lyses poli­tiques. Presque serei­nement. En tout cas froidement.

Il parle main­tenant du rapport Gold­stone qui reste sans suite réelle et du siège de Gaza qui est illégal et dur. Encore une preuve pour lui de la dif­fé­rence de trai­tement dont béné­ficie la poli­tique israé­lienne qui n’encoure jamais d’actes fermes de la com­mu­nauté inter­na­tionale à son endroit pour que le droit inter­na­tional soit respecté.

Il reparle alors de la soli­darité qui se mani­feste vers lui et les pri­son­niers. Il me dit que sans cette soli­darité « Notre sort et notre exis­tence seraient inconnus. Les prisons israé­liennes nous les appelons « des cime­tières à numéros ». Vous ne pouvez pas ima­giner tout ce que cette soli­darité nous apporte et je n’aurai jamais des mots assez forts pour vous le dire. Grâce à vous ils sont obligés de parler de nous. On parle de nous. C’est considérable ! »

Il en vient à son cas per­sonnel. Nous parlons déjà depuis plus d’une heure et demie… Il me dit « offi­ciel­lement » qu’il se refuse, dans le cas d’une pro­cédure de remise de peine, à pré­senter des « excuses. Ni directes ni indi­rectes ». Il parle d’excuses « indi­rectes » car l’idée avait existé que son avocat en pré­sente à sa place en quelque sorte. Il refuse cela. « Ce n’est pas à moi de pré­senter des excuses mais aux autres, en face. Moi je n’ai rien à regretter. Je suis fier de mon peuple et de sa résis­tance contre l’occupation. » Je lui demande de pré­ciser ce qu’il entend par « Je viendrai en France » afin de lever toute inter­pré­tation. Il me redit qu’une fois libéré il compte bien venir en France, en effet, mais pas pour y vivre dura­blement. » Aucune autre inter­pré­tation n’est pos­sible sur ce point. Et il me dit en me regardant droit dans les yeux : « Je ne com­prends pas pourquoi Nicolas Sarkozy ne fait rien pour moi qui suis pourtant aussi Français ». Je souris. Jaune…

Puis il reparle des autres mais plus de lui. Il a réfléchi, avec ses cama­rades, à des idées pour aider les prisonniers.

Il se demande comment mettre en place une aide spé­ci­fique et soli­daire pour les enfants de pri­son­niers. Ima­giner des actions avec les Centres culturels français ? On parle de cela. On imagine. On va voir… Il dit qu’il faut trouver les moyens pour que les pri­son­niers qui sortent soient pris en charge psy­cho­lo­gi­quement. De même il pense que des pri­son­niers qui sont libérés et qui pos­sèdent des diplômes devraient pouvoir être aidés pour pour­suivre leurs études, peut être à l’étranger ? Il me parle d’une idée : pourquoi ne pas filmer un enfant de pri­sonnier durant plu­sieurs semaines pour montrer sa vie. Quand il va et sort de l’école, sans la pré­sence de son père à la maison ni devant l’école. Comment il doit se lever très tôt pour aller tout seul lui rendre visite en prison au milieu des adultes. « Ce serait bien de montrer comment vivent les enfants de prisonniers. » On parle de tout cela, dans les détails.

Deux heures se sont déjà écoulées depuis le début de notre entretien. Il va falloir que nous nous quit­tions. On se lève. Je l’embrasse encore très fort. On se salue par signes de la main tandis qu’il avance vers une porte der­rière laquelle il rejoindra sa geôle. Il me lance une der­nière phrase : « Il faut dire à ma mère que les visites repren­dront le 2 mai ! ». Le message sera transmis le soir même mais fina­lement ce sera le 9 mai. La lourde porte se ferme der­rière lui. Nous sortons de la prison. Le soleil est tou­jours là pour nous. Mais tou­jours pas pour lui…

Jean-​​Claude Lefort Le 28 avril 2010