M. Obama, ne capitulez pas !

Henry Siegman, vendredi 15 janvier 2010

Henry Siegman, ancien directeur exé­cutif du Congrès juif amé­ricain, militant très engagé en faveur de la création d’un Etat pales­tinien et expert influent de la poli­tique étrangère amé­ri­caine, livre un véri­table réqui­si­toire contre la poli­tique de colo­ni­sation israé­lienne. Pour lui, seule une inter­vention exté­rieure "contrai­gnante" peut débloquer la situation au Proche-​​Orient. Le Nou­velObs en publie les prin­cipaux extraits :

Israël s’est employé sans relâche à créer un fait accompli en Cis­jor­danie occupée, et cette poli­tique, qui se poursuit en vio­lation du gel pourtant limité des implan­ta­tions auquel s’est engagé le Premier ministre Neta­nyahou, semble avoir réussi à rendre son projet de colo­ni­sation irré­ver­sible. Le résultat de ce "succès", auquel les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs ont long­temps tra­vaillé, rendant de ce fait impos­sible la création d’un Etat pales­tinien indé­pendant, c’est qu’Israël a franchi le seuil qui sépare la "seule démo­cratie du Moyen-​​Orient" de l’unique régime d’apartheid du monde occidental. […]

Quand un Etat s’installe dans le déni des droits indi­vi­duels et nationaux d’une bonne partie de sa popu­lation, il cesse d’être une démo­cratie. Quand ce déni se fonde sur l’identité eth­nique et reli­gieuse de cette popu­lation, cet Etat pra­tique une forme d’apartheid, ou de racisme, qui n’est pas très dif­fé­rente de celle qu’a connue l’Afrique du Sud entre 1948 et 1994. Le fait qu’Israël offre un cadre démo­cra­tique à la grande majorité juive de ses citoyens ne peut masquer ce chan­gement. Par défi­nition, une démo­cratie réservée à des citoyens pri­vi­légiés, tandis que les autres sont main­tenus der­rière des check­points, des bar­rières de bar­belés et des murs de sépa­ration tenus par l’armée israé­lienne, n’est pas une démo­cratie, mais son contraire. […]

Tôt ou tard, la Maison-​​Blanche, le Congrès et l’opinion amé­ri­caine – sans parler d’un esta­blishment juif qui a lar­gement perdu le contact avec une jeune géné­ration de juifs dont le regard sur l’attitude d’Israël est en train de changer – vont devoir admettre le fait que la "relation par­ti­cu­lière" des Etats-​​Unis avec Israël aboutit à sou­tenir une entre­prise coloniale.

Pour beaucoup, la capi­tu­lation du pré­sident Barack Obama devant Neta­nyahou à propos du gel des implan­ta­tions a détruit le dernier espoir de voir aboutir la solution des deux Etats. Elle a com­plè­tement dis­crédité l’idée selon laquelle, pour les Pales­ti­niens, le chemin vers un Etat pas­serait par la modé­ration. Et donc dis­crédité aussi le premier avocat de la ligne modérée, le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne Mahmoud Abbas, qui a annoncé son intention de ne pas se repré­senter à la pro­chaine élection présidentielle.

Le gel "limité" concédé par Neta­nyahou a été salué par l’administration Obama comme "sans pré­cédent", alors même que les excep­tions qu’il prévoit […] portent le total des construc­tions au même niveau que s’il n’y avait pas de gel. […] Et la presse rap­porte qu’en dépit du gel les nou­velles construc­tions battent leur plein dans les implan­ta­tions. Tout cela n’a pas entraîné de répri­mande publique de la part de l’administration Obama, et encore moins le genre de sanc­tions appli­quées aux Pales­ti­niens quand ils violent les accords. […]

Mais ce qui a été géné­ra­lement inter­prété comme le coup de grâce à la solution des deux Etats pourrait s’avérer au contraire être la condition néces­saire à sa réussite. Cette condition, c’est l’abandon de l’idée hau­tement fal­la­cieuse selon laquelle un Etat pales­tinien pourrait voir le jour sans une inter­vention exté­rieure contraignante. […]

Bien sûr, Obama ne doit laisser planer aucun doute sur le fait qu’il serait incon­ce­vable pour les Etats-​​Unis de ne pas prendre plei­nement en compte les véri­tables besoins de sécurité d’Israël, si mécon­tents soient-​​ils de la poli­tique menée par tel ou tel gou­ver­nement israélien. Mais il ne doit pas faire de doute non plus qu’il serait tout aussi incon­ce­vable pour les Etats-​​Unis de renoncer à leurs valeurs fon­da­men­tales ou de mettre en péril leurs intérêts stra­té­giques à seule fin de main­tenir le gou­ver­nement Neta­nyahou au pouvoir, en par­ti­culier quand sou­tenir ce gou­ver­nement signifie sou­tenir un régime qui en per­ma­nence spo­lierait le peuple pales­tinien et le pri­verait de ses droits.

En bref, le pro­cessus de paix au Moyen-​​Orient conti­nuera d’échouer, et la solution des deux Etats dis­pa­raîtra si la poli­tique amé­ri­caine continue d’ignorer les réa­lités du terrain dans les ter­ri­toires occupés et à l’intérieur d’Israël, réa­lités qui ne peuvent être inversées que par une inter­vention extérieure.

Le pré­sident Obama a une occasion unique de per­mettre à Israël de renouer avec son idéal fon­dateur, juif et démo­cra­tique, aujourd’hui gra­vement com­promis. Mais pour cela il doit renoncer à la poli­tique à la petite semaine. N’est-ce pas jus­tement la pro­messe de rompre avec de telles poli­tiques qui a pro­pulsé Obama à la Maison-​​Blanche et qui lui a valu le respect stu­péfait du monde entier ? H. S