Livres : Regards croisés

Yvette Reynaud Kherlakian - Pour La Palestine n°42, vendredi 1er octobre 2004

Voyage en Galilée, Israël-​​Palestine, des comé­diens pour la paix et His­toire de l’autre : Trois œuvres four­millantes de regards croisés pour dire les dif­fi­cultés et la nécessité de la ren­contre entre Israé­liens et Palestiniens.

Voyage en Galilée : un album somp­tueux où un prêtre pales­tinien médite en effeuillant les pay­sages de sa Galilée natale ; Israël-​​Palestine, des comé­diens pour la paix : un docu­men­taire israélien qui capte le tumulte des répé­ti­tions d’une pièce de théâtre écrite par un dra­ma­turge amé­ricain, jouée par des acteurs pales­ti­niens et israé­liens et dont le thème est l’absence de dia­logue entre Israé­liens et Pales­ti­niens ; His­toire de l’autre : une sorte de manuel d’histoire conçu par des uni­ver­si­taires israé­liens et pales­ti­niens, réalisé par des ensei­gnants qui y consignent - israé­liens, colonne de gauche et pales­ti­niens, colonne de droite - leur version des évène­ments saillants de leur his­toire commune… Trois œuvres four­millantes de regards croisés pour dire les dif­fi­cultés et la nécessité de la ren­contre entre Israé­liens et Palestiniens.

De quoi s’agit-il en effet ? D’aller vers l’autre, l’autre étant ici « l’ennemi », une pré­sence opaque à la fois obses­sion­nelle et loin­taine qui vous colle au regard et vous bouche l’horizon. Au niveau le plus som­maire de l’opinion, c’est, pour l’Israélien, le Pales­tinien, huma­noïde mul­tiple et mor­tifère, qu’il s’agisse du lanceur de cailloux - déri­soire et exas­pérant - ou de la mons­trueuse charge explosive qui se dés­in­té­grera en dis­persant le plus de chair israé­lienne pos­sible ; c’est, pour le Pales­tinien, l’Israélien, parasite d’importation main­tenant enkysté dans la terre ances­trale por­teuse de fruits nou­veaux et d’ombre pérenne, conquérant brutal approuvé des puis­sants de ce monde et assisté d’une armada qui tue, démolit, arase avec la sou­ve­raine impas­si­bilité du destin. Quand - hors champ poli­tique et diplo­ma­tique - un Pales­tinien et un Israélien se ren­contrent, que peuvent-​​ils faire, sinon lester la guerre de leur rage de victime-​​bourreau et de bourreau-​​victime ?

Surmonter la peur de l’autre

Le père Shoufani ne leur oppose pas la charité tré­mu­lante du chré­tien­nement correct. Il les invite à par­courir avec lui - et Hanan Isachar dont les pho­to­gra­phies ins­pirées sondent le paysage - de Nazareth à Saint-​​Jean d’Acre, cette « Galilée des nations  » où sur les strates d’un passé com­posite constamment tra­versé par le souci de Dieu, s’emmêlent aujourd’hui encore « juifs, musulmans, chré­tiens de dif­fé­rentes ori­gines et confes­sions  » qui, tous, peuvent avoir le sen­timent de vivre là où ils doivent vivre, chez eux, mais - bon gré mal gré - avec d’autres. A Séphora est née, peut-​​être, la mère de Jésus ; la ville a été long­temps un centre d’études tal­mu­diques ; s’y laisse admirer, dans sa résille de tes­selles romaines une Joconde gali­léenne aussi belle que la Mona Lisa flo­rentine du XVIe siècle… En Galilée coule le Jourdain, fleuve-​​frontière entre Israël et ses voisins arabes et dont les eaux sont pour tous objet de convoitise. En Galilée, il y a le lac de Tibé­riade dont le nom hébreu Kin­néret évoque la harpe : il en a la forme et le doigté du vent sur les vagues, la longue vibration…

Au sommet du mont des Béa­ti­tudes, Emile Shoufani découvre le large panorama de « la Terre Sainte ». « Elle est sainte car elle a été sanc­tifiée par le souffle pro­phé­tique des trois reli­gions abra­ha­miques… mais si nous en faisons un pré­texte d’inimitié et de vio­lence, alors la terre devient une idole. » Pour qu’elle survive - ou revive - dans la « Galilée des nations » et au-​​delà, il faut y importer la réso­lution prise lors d’une visite du camp de Dachau : « Il faut décider une fois pour toutes d’entrer dans la souf­france de l’autre… J’ai compris que je ne devais être ni pour les uns, ni contre les autres mais avec chacun dans sa souf­france, comme si elle était devenue la mienne ». Nous sommes ici au cœur d’une éthique du regard qui se résume en un seul impé­ratif caté­go­rique : « sur­monter la peur de l’autre, la peur de l’ennemi qu’il me fau­drait tou­jours détruire pour empêcher qu’il ne me détruise, la peur d’un échange qui pourrait me remettre en question ». Libre à nous d’accepter ou de refuser qu’un Dieu en soit le garant. Il nous suffit de le recon­naître comme néces­saire - et, les hommes étant ce qu’ils sont - comme impro­bable. Contre l’abandon au pire, il s’agit de parier pour le meilleur.

Rencontre sur les planches

C’est ce que fait le dra­ma­turge amé­ricain Jim Mir­rione. Il écrit une pièce : The last Ennemy dont le sujet est l’absence de dia­logue entre Pales­ti­niens et Israé­liens et il en confie l’interprétation et la dis­cussion à neuf acteurs - cinq Pales­ti­niens et Jor­da­niens, une arabo-​​israélienne et trois Israé­liens, tous assemblés au départ par une même las­situde de la guerre. Du contenu de cette pièce, nous n’aurons que quelques aperçus à travers les répé­ti­tions. Car ce que filme l’Israélien Nitzan Giladi, ce sont les moments les plus denses de ces répé­ti­tions éche­lonnées sur trois ans en Angle­terre et aux Etats-​​Unis. Il en résulte une dra­ma­turgie de la ren­contre où s’affrontent auteur, metteur en scène et acteurs des deux « camps ». Le« camp » pales­tinien est dominé par la per­son­nalité tor­ren­tielle et géné­reuse d’Achsan, veuve d’un martyr de la cause pales­ti­nienne. Au cours d’une répé­tition, elle rit au nez de Jim Mir­rione qui prétend lui imposer ce qu’il pense être le langage uni­versel du deuil alors qu’elle n’y voit qu’artifice lit­té­raire ; elle finira pourtant par prendre assez de recul à l’égard de l’expression socia­lisée des émotions pour inté­rio­riser dans son jeu les mots du texte. Dans une autre scène - très belle - avec Naomi l’Israélienne, les deux femmes tentent de faire émerger, entre fous-​​rires et larmes, le déni réci­proque, col­lectif et indi­viduel, qui les sépare et les enchaîne. Ailleurs, c’est Clara la jeune Arabo-​​israélienne qui laisse percer son désarroi : qu’est-elle donc entre ces Pales­ti­niens et ces Israé­liens si soli­dement campés dans leurs appar­te­nances antagonistes ?

Les hommes sont pré­sents, certes, mais de façon moins char­nelle, dans des frag­ments de conver­sation où l’affrontement tend à s’intellectualiser en argu­ments. Alon, l’Israélien, ne se départit jamais de son calme et répond aux reproches d’Adeeb ou d’Akram par la seule exi­gence qui les jux­tapose sur une même scène : il faut arriver à faire la paix.

La pièce a été jouée et applaudie à New-​​York, à Tel-​​Aviv, à Ramallah. On voit l’émotion qui soude l’équipe avant les repré­sen­ta­tions. On voit les sou­rires apaisés d’un échan­tillonnage de spec­ta­teurs. Il y a eu un fragile appren­tissage de coexis­tence. A suivre…

Sur les bancs de l’école

L’apprentissage de la coexis­tence : telle est bien l’intention qui a présidé à la confection de cette His­toire de l’autre où l’hébreu et l’arabe se super­posent dans le titre et se jux­ta­posent dans l’énoncé des deux textes. Mais l’apprentissage s’installe ici sur les bancs de l’école. Des ensei­gnants des deux « camps » s’engagent à pré­senter à leurs élèves la version israé­lienne et la version pales­ti­nienne de trois évène­ments de leur his­toire commune : la décla­ration Balfour de 1917, la guerre de 1948, l’Intifada pales­ti­nienne de 1987

Comme on pouvait s’y attendre, la décla­ration Balfour reste pour les Israé­liens la préface d’une recon­nais­sance ter­ri­to­riale et poli­tique, pour les Pales­ti­niens une machi­nation poli­tique où l’Angleterre affermit son implan­tation au Proche-​​Orient ; la guerre de 1948, une guerre de libé­ration nationale pour les pre­miers, de conquête brutale pour les seconds. Les his­to­riens israé­liens, s’ils recon­naissent la spon­ta­néité révo­lu­tion­naire de la pre­mière Intifada, s’efforcent de la situer - avec une minutie embar­rassée - dans un long pro­cessus où les vic­toires d’Israël, après avoir produit du mieux-​​être dans les ter­ri­toires occupés, font sentir le poids d’une domi­nation tra­cas­sière et favo­risent la mul­ti­pli­cation des colonies ; chez les his­to­riens pales­ti­niens, la célé­bration l’emporte sur l’analyse, ce qui permet de faire court (douze pages contre les vingt et une pages israéliennes).

C’est dire qu’il ne faut pas chercher dans ce livre le triomphe de la « vérité » his­to­rique sur le caté­chisme natio­na­liste. Pierre Vidal-​​Naquet remarque que ni la colonne israé­lienne, ni la colonne pales­ti­nienne, ne men­tionnent la ren­contre, le 17 novembre 1947, de Golda Meir et du roi Abdallah de Trans­jor­danie qui s’entendent alors, en somme, pour rendre impos­sible l’existence d’un Etat pales­tinien (silence que l’on pourrait inter­préter comme la gêne israélo-​​palestinienne de recon­naître une com­plicité de larrons en foire entre un chef d’Etat israélien et un chef d’Etat arabe)… Pourtant, on sent bien que la cer­titude d’être lus par des « ennemis » s’ajoute au désir de paix pour empêcher le men­songe délibéré et tem­pérer, chez les uns et chez les autres, les élans cocar­diers, l’agressivité ou la morgue mépri­sante. Cependant, l’intérêt essentiel de l’Histoire de l’autre n’est pas d’ordre scien­ti­fique mais péda­go­gique : il s’agit de faire de l’enseignement de l’histoire une école du regard. L’enfant pales­tinien et l’enfant israélien, comme tous les enfants du monde, entrent en classe avec le sen­timent de soi et des autres donné par leur pre­mière éducation ; dans leur four­niment d’écoliers, ce livre fait entrer lacom­pa­raison qui bouscule les sté­réo­types, dont celui de l’ennemi du moment et de tou­jours, chargé d’assumer les cau­chemars de la nuit et les angoisses du jour. Comme le disent ceux qui intro­duisent le double texte, l’histoire doit per­mettre de « retourner chaque pierre  » au lieu de « la lancer à la tête de l’autre ».

L’expérimentation de ce manuel dans quelques écoles israé­liennes et pales­ti­niennes ne permet pas de crier vic­toire. Les enfants (Freud nous a appris combien était puissant leur besoin de sécurité) sont souvent décon­certés et inquiétés par cette double lecture et il faut à l’enseignant beaucoup de tact et une patience infinie pour conduire ce mou­vement de va-​​et-​​vient entre deux « savoirs » souvent dis­cor­dants. Et l’exaspération actuelle du conflit n’est pas faite pour donner du champ à de telles tentatives.

Il faut pourtant écouter ces voix qui s’élèvent contre l’Histoire telle qu’elle tonne à Gaza, Bagdad, Grozny. Emile Shoufani et les autres savent bien qu’ils sont impuis­sants à faire la paix mais ils savent aussi qu’une paix authen­tique n’est pas seulement le silence des armes, mais aussi et surtout la paci­fi­cation des esprits. L’échec du com­mu­nisme doit nous faire com­prendre qu’il faut tra­vailler en même temps à trans­former le monde et le regard sur le monde. Or, le temple (qu’il soit paysage ou édifice), le théâtre, l’école sont les lieux pri­vi­légiés où s’inscrit le sens -signi­fi­cation et orien­tation - de notre appar­te­nance au monde. Dans ces regards croisés, il y a bien un même projet - poli­tique et éthique - de libé­ration, d’auto-libération de la violence.