Lieberman : l’image de la Gauche en miroir

Amnon Raz-​​Krakotzkin, samedi 21 février 2009

L’ascension météo­rique de Lie­berman est alar­mante et influera sur notre vie, mais elle n’est pas pour surprendre.

En divers endroits du pays et pendant tout un temps, on a pu voir deux affiches côte à côte : une affiche d’ « Israël Bei­ténou » et une affiche de l’Initiative de Genève disant « L’initiative de Genève, c’est bon pour les Juifs ». En appa­rence, deux affiches relevant de deux approches opposées ; pourtant, non seulement il n’y a en fait pas contra­diction entre les deux mais elles se com­plètent l’une l’autre.

L’affiche de l’Initiative de Genève reflète effec­ti­vement la conception de la paix qu’a la Gauche israé­lienne : non pas la vision d’une exis­tence commune fondée sur une égalité et une recon­nais­sance mutuelle, mais le principe de la sépa­ration. L’objectif unique, c’est de conserver la majorité démo­gra­phique, d’une manière qui définit par avance les citoyens arabes du pays comme des ennemis, un « pro­blème ». La vision de la paix est une vision de murs, concrets ou non, et une vision de la sépa­ration, exac­tement comme celle de Lie­berman. La ligne poli­tique de Lie­berman est beaucoup plus proche de celle du Meretz que de celle de gens de droite comme Benny Begin [Likoud].

Je suis assu­rément de ceux que l’ascension météo­rique de Lie­berman inquiète beaucoup. Elle est alar­mante et influera sur notre vie, mais elle n’est pas pour sur­prendre. Bien au contraire, la volonté de Lie­berman d’opérer le transfert de citoyens arabes (sans leurs terres qui ont de toute façon été expro­priées au profit de loca­lités juives, essen­tiel­lement des kib­boutzim) est la conclusion logique de ce « Genève bon pour les Juifs ». Les par­tisans de la paix, exac­tement comme Lie­berman, pré­sentent eux aussi les Arabes en Israël comme une menace. Bien plus, le débat entre le Meretz et Lie­berman tourne autour du nombre de colonies que les pre­miers entendent évacuer et que Lie­berman s’obstine à vouloir main­tenir. Très logi­quement, Lie­berman propose de rendre Genève encore meilleur pour les Juifs, avec moins d’Arabes. Le rêve est le même.

Il convient en outre de rap­peler que ceux qui ont vraiment illustré, de manière brutale, à quel point était res­treinte la citoyenneté des Arabes, ce sont jus­tement les gens du « camp de la paix » : lors des événe­ments d’octobre 2000, à l’époque du gou­ver­nement tra­vailliste (avec Yossi Beilin, l’architecte de Genève, occupant la fonction de Ministre de la Justice) et avec l’agrément du Meretz. Aucun d’entre eux n’a ouvert la bouche, pas la moindre réflexion, alors qu’on avait ouvert le feu [sur les mani­fes­tants], au contraire. Ce sont eux, et non Lie­berman, que visait le rapport de la Com­mission Or. C’est ce qui rend si pathé­tique leurs cris contre Lieberman.

Cela ne veut pas dire que Lie­berman n’est pas sus­cep­tible de faire des choses plus graves. Tou­tefois, ceux qui ont soutenu l’exercice de tir contre Gaza n’ont plus qu’à se taire. Ils ont déjà accordé la légi­timité à des choses qu’on n’aurait pas ima­ginées il y a seulement quelques années.

Le miroir que présente Lieberman

C’est sur cet arrière-​​plan qu’il faut voir l’offensive de la Gauche contre Lie­berman. Lie­berman tend un miroir à la Gauche israé­lienne et l’oblige à se regarder, à regarder ses prin­cipes. Il donne avec rudesse une inter­pré­tation des mêmes fon­de­ments sur les­quels s’appuie leur conception du monde, une conception de la sépa­ration. Il y a une dif­fé­rence dans le style et le style est assu­rément important. Un grand danger, un vrai danger réside dans le fait que Lie­berman pourrait gagner une capacité opé­ra­tion­nelle pour la mise en œuvre de ces prin­cipes. Mais son ascension exprime essen­tiel­lement l’échec de la conception de la paix du bloc Kadima-​​Meretz. Et cela, en par­ti­culier, alors que tant Lie­berman que le Meretz ont soutenu avec la même déter­mi­nation le champ de tir meur­trier à Gaza.

En fait, même le style visuel n’est pas dif­férent : la cam­pagne anti-​​Lieberman du Meretz adopte la même forme que les cam­pagnes anti-​​arabes de Lie­berman. Ce n’est pas une attitude d’empathie à l’égard des Arabes menacés qu’affiche le Meretz, pas une position de lutte aux côtés des Arabes, mais bien cette même stra­tégie de sépa­ration. Il n’y a aucune dif­fé­rence : invective sta­li­nienne contre quelqu’un qu’on dit sta­linien. Dans un premier temps, on ne sait d’ailleurs pas bien si la cam­pagne est de Lie­berman ou de ses opposants.

Ce qui manque sin­gu­liè­rement de clarté, c’est la position de ceux qui, au sein du parti Tra­vailliste, décident qu’ils ne siè­geront pas dans un gou­ver­nement avec Lie­berman. Ils ont eux-​​mêmes voté en faveur de la pro­po­sition de Lie­berman de rejeter [la par­ti­ci­pation du parti] Balad [aux élec­tions], mon­trant ainsi qu’ils s’associaient aux lignes direc­trices sur la loyauté posées par Lieberman.

Ceci explique aussi l’effondrement attendu de la « Gauche » israé­lienne, qui essaie d’augmenter sa force en s’appuyant seulement sur la peur et qui n’a aucune alter­native en dehors d’une Ini­tiative de Genève dépourvue de fon­dement, qu’ont signée plu­sieurs groupes israé­liens avec l’opposition pales­ti­nienne. Ce plan chi­mé­rique crée l’illusion de la fin de l’occupation et permet ainsi son approfondissement.

Peut-​​être l’échec attendu, en même temps que le succès sans pré­cédent de Lie­berman, amènera-​​t-​​il les groupes dits du « camp de la paix » à com­prendre que pour com­battre Lie­berman, il leur faut se fixer un autre défi : non pas sépa­ration mais égalité, coopé­ration et recon­nais­sance mutuelle. Cela ne viendra pas for­cément du camp pré­senté comme « de Gauche ».

En attendant, les seuls partis à fixer ce défi-​​là, ce sont les partis arabes, eux qui appellent à une démo­cra­ti­sation de l’Etat. Un consensus absolu, allant de Lie­berman à Haim Oron [Meretz-​​Yahad], la rejette d’entrée de jeu en dia­bo­lisant ceux qui demandent à être reconnus comme des citoyens égaux. On peut com­prendre la peur de se mesurer à ce défi-​​là. Mais celui qui dénigre d’emblée ce point de vue ne devra pas s’étonner de l’ascension de Lie­berman. On ne peut pas parler de démo­cratie et rejeter l’égalité.

L’Israël juif se trouve aujourd’hui dans une situation de crise qu’il n’a jamais connue. Un pays sujet à la crainte per­ma­nente et qui vit sur la crainte. Il se lance avec enthou­siasme, toutes les quelques années, dans des opé­ra­tions mili­taires qui ne sont que crimes de guerre mais qui sont accueillis dans la ferveur et d’une manière par­fai­tement consen­suelle, y compris parmi les plus ‘éclairés’ au sein des médias. Il est devenu un ghetto armé, entouré de murs et habité par une angoisse démo­gra­phique, sans avenir, sans espoir, sans rêve. Et cela sans qu’on n’intériorise encore la portée de la crise écono­mique à venir pour une société aux ter­ribles frac­tures. Les craintes sont com­pré­hen­sibles et même fondées. Mais s’il y a encore une chance pour la société israé­lienne de sortir du cercle de la peur, du désespoir et de la haine crois­sante, il lui faut affronter son déni per­manent du natio­na­lisme pales­tinien et des droits des Pales­ti­niens. C’est ce déni qui est la source de la peur et c’est lui qui rend pos­sible la large ascension et la force du camp raciste. A défaut de recon­naître les droits des Pales­ti­niens, il n’est pas pos­sible de parler de l’existence juive et il n’est pas non plus pos­sible d’élaborer une autre vision. On ne peut parler d’égalité sans une vision fondée sur une égalité nationale et citoyenne entre Juifs et Arabes. Celui qui entend établir une sépa­ration entre le social et le national fixe ces mêmes frontières.

Le point de départ c’est de recon­naître que Lie­berman est l’image en miroir du « camp de la paix ».