Liban : sur la corde raide, une période nouvelle.

Nicolas Qualander, lundi 12 mai 2008

10 mai 2008

Du social à la question nationale

Ce qui n’était encore mer­credi 7 mai qu’une grève générale à l’appel de la Confé­dé­ration générale des tra­vailleurs libanais (CGTL) s’est trans­formé en une vitesse poli­tique ful­gu­rante en confron­tation politico-​​ mili­taire majeure. La date choisie par la cen­trale syn­dicale s’inscrivait de fait dans un agenda interne libanais et régional qui ne pouvait que servir de cata­lyseur poli­tique, et cris­tal­liser l’ensemble des contra­diction exa­cerbées ces der­nières semaines entre l’opposition emmenée par le Hez­bollah d’une part, le bloc du 14 mars pro-​​ occi­dental d’autre part. Si la grève de mer­credi était pour l’essentiel centrée sur la reven­di­cation de reva­lo­ri­sation du salaire minimum de 150 à 640 dollars, il était clair depuis le début que la mobi­li­sation syn­dicale cor­res­pon­drait en réalité à une mobi­li­sation de l’opposition liba­naise et de ses prin­cipaux partis contre le gou­ver­nement de Fouad Siniora : d’une date sociale et syn­dicale, le mer­credi 7mai est en réalité devenu l’occasion pour l’opposition et le Hez­bollah de trancher dans le vif sur toutes les ques­tions atte­nantes à la question nationale et au conflit entre le gou­ver­nement pro-​​ occi­dental de Fouad Siniora et l’opposition natio­na­liste, ouvert depuis novembre 2006 et la démission des ministres chiites du gouvernement.

Alors que dans l’après- midi du 7 mai, le Secré­taire général de la CGTL annonçait la fin de la grève, les prin­cipaux leaders de l’opposition appe­laient au contraire leurs par­tisans à entamer un mou­vement de déso­béis­sance civile, à ne pas quitter les prin­cipaux points de cir­cu­lation rou­tiers occupés, à pro­longer la grève générale, jusqu’à la démission du Cabinet Siniora. Un pas sem­blait donc être franchi : alors que le Hez­bollah et l’opposition avait géné­ra­lement limité leurs journées de pro­tes­tation à 24 heures, les vio­lences confes­sion­nelles entre sun­nites et chiites leur faisant craindre une guerre civile, il semble que cette fois ci l’opposition et le Hez­bollah aient considéré qu’un pas de trop avait été franchi par le gou­ver­nement Siniora, et que le risque d’une confron­tation mili­taire pouvait être pris : dans la nuit du 5 au 6 mai, le gou­ver­nement Siniora avait en effet pris deux déci­sions équi­va­lentes à un tournant poli­tique fon­da­mental dans le conflit interne libanais : celle, pre­miè­rement, de limoger le Colonel Choukair, res­pon­sable de la sécurité de l’Aéroport inter­na­tional de Bey­routh, et réputé proche du Hez­bollah ; celle, ensuite, de déman­teler le réseau interne de télé­com­mu­ni­ca­tions du Hez­bollah et de ses organes de résis­tance militaire.

Ces deux déci­sions gou­ver­ne­men­tales ont été le signal, mardi soir, de la confron­tation politico-​​ mili­taire qui allait se mettre en place le len­demain même : per­cevant les déci­sions gou­ver­ne­men­tales comme émanant direc­tement de Washington, jugeant que l’offensive du 14 mars et du gou­ver­nement sur la question du contrôle de l’aéroport et des com­mu­ni­ca­tions du Hez­bollah était une mise en appli­cation concrète de la réso­lution onu­sienne 1559 de sep­tembre 2004 demandant le désar­mement du Hez­bollah, consi­dérant donc que la décision du gou­ver­nement s’inscrivait plei­nement dans une nou­velle offensive indi­recte de l’administration Bush contre la résis­tance liba­naise, dont le déman­tè­lement est une condition sine qua non pour le contrôle du Moyen-​​ orient, et consti­tuerait natu­rel­lement un affai­blis­sement immédiat des posi­tions syriennes et ira­niennes, le Hez­bollah et l’opposition semblent donc avoir pris une décision poli­tique rompant pour partie avec les grandes orien­ta­tions ouvertes depuis sa consti­tution en novembre 2006 : celle d’éviter toute forme de confron­tation civile. Le jeudi huit mai, une confé­rence de presse du Secré­taire général du Hez­bollah donnait le ton : consi­dérant que la réunion gou­ver­ne­mentale du 6 mai consti­tuait une « décla­ration de guerre », et que l’attaque sur le réseau de com­mu­ni­cation interne du Hez­bollah était un prélude au déman­tè­lement des infra­struc­tures pro­té­geant les cadres de la résis­tance, Hassan Nas­rallah sou­ligna que le Liban était entré dans une « nou­velle ère » politique.

Une nou­velle phase poli­tique ? Depuis deux semaines, le conflit ne cessait de s’annoncer, et peut être, en un sens, son dénouement. Député druze de la coa­lition du 14 mars, leader du Parti socia­liste pro­gres­siste et très Du social à la question natio­na­lelié à l’administration amé­ri­caine, Walid Joun­blatt fut en quelque sorte le porte-​​ voix d’une défaite annoncée, pré­ci­pitant son propre camp dans une confron­tation qu’il ne pouvait maî­triser. Il fut le premier, en effet, à en appeler au déman­tè­lement du réseau com­mu­ni­ca­tionnel du Hez­bollah, s’en prenant également aux caméras de l’organisation chiite le long de la route de l’aéroport, qui jouxte la ban­lieue sud de Bey­routh, fief du Hez­bollah et à majorité chiite. L’objectif était clair : obtenir une inter­vention inter­na­tionale et un élar­gis­sement du mandat de la FINUL au Liban, avec à la clé, une pré­sence mili­taire occi­dentale le long de la ban­lieue sud de Bey­routh. Dans le temps, les appels de Walid Joun­blatt concor­daient avec les appels du Premier Ministre italien Silvio Ber­lusconi à élargir le mandat de la FINUL et des forces onu­siennes au Liban. Tous les éléments étaient donc en place : la grève générale du 7 mai s’inscrivait logi­quement dans l’agenda interne libanais, mais aussi régional et inter­na­tional, et comme l’un de ses points d’inflexion possible.

Les der­niers jours cor­res­pondent donc en effet à un tournant fon­da­mental de conjoncture poli­tique. Trois phases dans la récente his­toire liba­naise peuvent être dégagées :

- Une pre­mière phase, de consensus et de statu quo, courant du retrait syrien de mai 2005 à la démission des ministres chiites du gou­ver­nement libanais en novembre 2006 : la coa­lition anti-​​ syrienne et pro-​​ occi­dentale du 14 mars, majo­ri­tai­rement sou­tenue par la France et les Etats-​​ unis, gagne les élec­tions par­le­men­taires à la suite du retrait syrien, tandis que le Hez­bollah accepte un com­promis avec la coa­lition anti-​​ syrienne en entrant dans le gou­ver­nement libanais, dans une logique de consensus poli­tique tem­po­raire entre l’opposition et la majorité. L’alliance entre le Hez­bollah et l’un des prin­cipaux partis chré­tiens maro­nites, le Courant patrio­tique libre du général Michel Aoun, en février 2006, viendra modifier le rapport de force popu­laire et confes­sionnel en faveur de l’opposition, désormais béné­fi­ciant du soutien de sec­teurs impor­tants de la com­mu­nauté chré­tienne. La guerre de 2006 consti­tuera un bas­cu­lement fon­da­mental dans les pers­pec­tives stra­té­giques du Hez­bollah : sus­pectant la majorité du 14 mars d’avoir col­laboré indi­rec­tement avec l’administration amé­ri­caine lors de la guerre du Liban, ainsi qu’avec les régimes arabes saou­diens, jor­da­niens et égyp­tiens, accusés d’avoir soutenu indi­rec­tement Israël au cours de la guerre des trente-​​ trois jours, le Hez­bollah et son allié Amal ( chiite), démis­sionnent du gou­ver­nement libanais en novembre 2006, et engagent une série de mani­fes­ta­tions popu­laires à Bey­routh en décembre 2006.

- Une seconde phase, que l’on pourrait qua­lifier de guerre de position, allant de novembre 2006 à la fin du Mandat pré­si­dentiel de Emile Lahoud, en novembre 2007 : l’opposition liba­naise, sou­tenue par le Pré­sident de la Répu­blique, poursuit son sit-​​ in au centre de Bey­routh. Le gou­ver­nement est considéré comme illé­gitime par l’opposition, ce dernier ne repré­sentant plus la com­mu­nauté chiite, et ne repré­sentant qu’une partie de la com­mu­nauté chré­tienne. Gou­ver­nement pro-​​ occi­dental et pré­si­dence pro-​​ oppo­sition se neu­tra­lisent l’une l’autre. Ponc­tuel­lement, des affron­te­ments entre par­tisans du gou­ver­nement et de l’opposition, tra­duits sous des affron­te­ments com­mu­nau­taires entre sun­nites proches du Courant du Futur et chiites de Amal et du Hez­bollah, éclatent au Liban, mais sont en général rapi­dement cir­cons­crits par l’armée libanaise.

- Une troi­sième phase, de guerre froide, allant de la fin du Mandat Lahoud, le 23 novembre 2007, aux journées actuelles de mai 2008. Avec un gou­ver­nement considéré comme illé­gitime et illégal par l’opposition, et sans pré­sident de la Répu­blique depuis novembre 2007, le Liban s’enfonce dans une crise poly­morphe : ins­ti­tu­tion­nelle et consti­tu­tion­nelle, écono­mique et sociale, avec la mul­ti­pli­cation des mani­fes­ta­tions popu­laires dans la ban­lieue sud de Bey­routh contre l’augmentation des prix des pro­duits de pre­mière nécessité et les cou­pures d’électricité dans les régions chiites. La crise est également sécu­ri­taire : les attentats se mul­ti­plient, les confron­ta­tions politico-​​ com­mu­nau­taires entre chiites et sun­nites devenant de plus en plus régu­lières ; l’armée devient par ailleurs un enjeu poli­tique dans le conflit entre l’opposition et le 14 mars, le chef de l’armée Michel Sleiman étant mis en avant comme can­didat potentiel et consensuel à la pré­si­dence. La confron­tation mili­taire devient une pos­si­bilité concrète : alors que le Hez­bollah ne cache plus qu’il entraîne des par­tisans de toutes les com­po­santes de l’opposition en cas de confron­tation civile, le 14 mars dispose lui-​​ aussi de milices privés, des Forces liba­naises ( chré­tiennes) au Courant du Futur (sunnite).

Les raisons d’une intervention politico-​​ militaire

En un sens, nous sommes désormais effec­ti­vement entrés dans un nouveau cycle poli­tique. Nouveau cycle poli­tique marqué par le chan­gement d’attitude de l’opposition, et par un certain volon­ta­risme offensif politico-​​ mili­taire de sa part. L’opposition nationale liba­naise semble avoir fait les constats sui­vants, qui ont pro­ba­blement déterminé la décision du Hez­bollah d’intervenir mili­tai­rement, pour la pre­mière fois, dans un conflit interne libanais.

Tout d’abord, elle pense qu’elle dispose d’un rapport de force popu­laire, poli­tique et confes­sionnel interne qui lui est favo­rable. Le Hez­bollah et le mou­vement Amal sont ultra-​​ majo­ri­taires dans la com­mu­nauté chiite, qui est par ailleurs de loin la plus massive au Liban. L’opposition dispose par ailleurs de très forts appuis dans la com­mu­nauté chré­tienne maronite, avec le Courant patrio­tique libre (CPL) du Général Michel Aoun. Le Courant des Maradas de l’ancien Ministre Sleiman Frangie, donne un appui chrétien à l’opposition dans la région de Zghorta, au nord Liban. Il n’existe plus, comme dans les années 1970, de bloc poli­tique chrétien homogène arrimé aux posi­tions occi­den­tales. De ce point de vue, l’alliance Hezbollah-​​ Aoun de décembre 2006 peut être consi­dérée comme his­to­rique à deux niveaux : elle coupe ver­ti­ca­lement la com­mu­nauté chré­tienne, qui était réputée et perçue en occident comme natu­rel­lement des­tinée à faire partie dans son entièreté du 14 mars ; elle exprime un tournant dans l’histoire maronite chré­tienne, qui s’était dis­tinguée his­to­ri­quement par une repré­sen­tation poli­tique (les Pha­langes liba­naises notamment) hostile à tout projet anti-​​ impé­ria­liste dans la région, d’essence ara­biste, tiers-​​ mon­diste et/​ où islamo-​​ natio­na­liste. Enfin, l’opposition est com­posée de cou­rants sun­nites et druzes qui consti­tuent une forte minorité dans leur com­mu­nauté. Chez les sun­nites, le Front d’action isla­mique de Fathi Yakan, ainsi que des cou­rants natio­na­listes arabes, natio­na­listes de gauche et nas­sé­riens, comme le courant Karame à Tripoli, et surtout, l’Organisation popu­laire nas­sé­rienne de Maarouf Saad, qui tient la mairie de Saïda, au sud-​​ Liban, per­mettent de com­poser une géo­graphie poli­tique de la rue sunnite plus com­plexe que celle géné­ra­lement en vogue, opposant natu­rel­lement les sun­nites aux chiites. L’aspect pro-​​ amé­ricain du Courant du futur n’est en effet pas sans pro­voquer cer­taines contra­dic­tions dans une com­mu­nauté phare du natio­na­lisme arabe, et avec une sen­si­bilité pro­fonde à la question pales­ti­nienne. Enfin, si Walid Joun­blatt et le PSP semblent bien évidemment dominer la com­mu­nauté druze, il s’affronte au sein de la mon­tagne druze, le chouf, à la rivalité du Parti démo­cra­tique libanais de la famille Arslan, et du Parti de l’Unité de Wiam Wahhab. . Enfin, l’opposition béné­ficie du soutien de partis offi­ciel­lement non-​​ confes­sionnels, natio­na­listes ou natio­na­listes de gauche, comme le Parti social syrien ou le Mou­vement du peuple de l’ancien député Najah Wakim. La repré­sen­ta­tivité poli­tique, confes­sion­nelle et idéo­lo­gique de l’opposition pèse donc dans le rapport de force.

Ensuite, la prise de décision d’une confron­tation assumée et décidée relève également d’une cer­taine appré­ciation du rapport de force politico-​​militaire, le Hez­bollah mesurant bien tout à la fois ses propres capa­cités, et surtout, les inca­pa­cités notoires de ses adver­saires. De ce point de vue, il est assez sur­prenant que le Courant du futur ait pensé, depuis deux ans, vaincre sur le terrain mili­taire une orga­ni­sation rompue à la guerre de gué­rilla depuis prêt de vingt ans, et ayant à son actif un certain nombres de vic­toires mili­taires en face à face avec Israël. En à peine 24 heures, dans la nuit du 8 au 9 mai, les mili­ciens du Hez­bollah ont réussi à pénétrer dans les quar­tiers sun­nites dominés par le Courant du futur, qui n’a offert au final qu’une très faible résis­tance. Les troupes de l’opposition occupent à l’heure actuelle la majorité de Bey­routh, avec une vitesse de péné­tration presque sur­pre­nante, et une capacité de résis­tance des milices sun­nites très réduites. La prise de Bey­routh par l’opposition aura au final été très rapide : elle rap­pelle à cer­tains la prise de Gaza par le Hamas il y a un an, et la sur­es­ti­mation par les amé­ri­cains et l’Autorité pales­ti­nienne, à l’époque, des capa­cités mili­taires et du soutien popu­laire du Fatah. Les milices de l’opposition sont actuel­lement pré­sentes dans la majorité des quar­tiers sun­nites de la capitale liba­naise, elle contrôle les axes rou­tiers, l’aéroport, et est rela­ti­vement déployée près des prin­cipaux centres poli­tiques et ins­ti­tu­tionnels, tandis que les deux ténors du 14 mars, Walid Joun­blatt et Saad Hariri, sont assiégés dans leurs demeures en plein centre de Bey­routh. A l’heure actuelle, le 14 mars semble sur le recul : si le leader de l’extrême- droite liba­naise, Samir Geagea, lance encore des appels à mener la résis­tance à l’opposition, d’autres diri­geants du 14 mars, réunis l’après- midi du 8 mai, semblent déjà appeler à une solution poli­tique com­prenant la démission du Cabinet Siniora.

Enfin, l’opposition et le Hez­bollah semble s’être orientés sur une issue mili­taire sans doute en fonction d’une double consi­dé­ration conjonc­tu­relle : d’une part, l’administration amé­ri­caine, pressée par un calen­drier court du à la tenue des pré­si­den­tielles d’ici quelques mois, sem­blait vouloir accé­lérer le rythme au Liban, le Hez­bollah restant l’un des points noirs dans la stra­tégie néo-​​ conser­va­trice au Moyen-​​ orient, la dis­pa­rition de ce dernier étant pour l’administration Bush stra­té­gique, ouvrant tout à la fois les portes de la Syrie et de l’Iran, pouvant affaiblir par ailleurs les posi­tions pales­ti­niennes, enfin sou­la­geant Israël sur le front nord. La décision gou­ver­ne­mentale de lundi soir de s’attaquer au réseau de com­mu­ni­cation de Hez­bollah, conjuguée aux appels de Ber­lusconi à revoir et étendre le mandat de la FINUL, et aux récentes attaques de Walid Joun­blatt contre le Hez­bollah ces der­niers jours, ont été perçu par la for­mation chiite comme un message clair de la Maison blanche à son égard.

Jour­na­liste proche de l’opposition, Scarlett Haddad sou­ligne ainsi que « le gou­ver­nement croyait pouvoir prendre des déci­sions (….) impor­tantes contre le Hez­bollah et que ce dernier se conten­terait de com­mu­niqués viru­lents, voire d’une mani­fes­tation, mais n’oserait pas entre­prendre une quel­conque opé­ration sur le terrain. Et même s’il devait le faire, il serait entraîné dans des combats de rue san­glants et vio­lents qui dure­raient au moins deux ou trois jours et per­met­traient au gou­ver­nement d’ameuter la com­mu­nauté inter­na­tionale. (….) Le gou­ver­nement avait ainsi bien étudié son timing, à la veille de la réunion du Conseil de sécurité des­tinée à étudier le rapport de Terjé Roed-​​Larsen sur l’application de la réso­lution 1559. Il ne serait donc pas néces­saire de convoquer une réunion spé­ciale du Conseil de sécurité, mais de pro­fiter de celle qui était déjà prévue, pour alerter la com­mu­nauté inter­na­tionale et demander à ceux qui veillent sur la mission de la Finul d’élargir les res­pon­sa­bi­lités de celle-​​ci pour la pousser à se déployer à Bey­routh. Cette situation aurait été cou­ronnée par la pro­chaine visite du pré­sident amé­ricain George Bush dans la région et sa ren­contre prévue à Charm el-​​Cheikh la semaine pro­chaine avec le Premier ministre Fouad Siniora. * »

D’autre part, le Hez­bollah considère qu’un appui exté­rieur au 14 mars est pour le moment tech­ni­quement impos­sible : Israël, en pleine crise politico-​​ ins­ti­tu­tion­nelle en raison des scan­dales finan­ciers autour du Premier ministre Olmert, ne peut inter­venir immé­dia­tement ; la com­mu­nauté inter­na­tionale reste divisée, les Russes et les Chinois ne suivant pas au sein du Conseil de sécurité de l’ONU les posi­tions amé­ri­caines ; qui plus est, une inter­vention inter­na­tionale met­trait du temps à se mettre en place ; la FINUL, confinée au sud-​​ Liban, n’a pas les forces pour se déployer sur tout le Liban, et Hez­bollah sait par­fai­tement que le com­man­dement de la FINUL entre­tient une attitude plus ou moins bien­veillante à son égard : après plu­sieurs attentats de groupes sala­fistes proches de la mou­vance al-​​ Quaïda contre la FINUL au sud-​​ Liban, il est parfois pos­sible que la sécurité des hommes de la FINUL soit moins assurée par leur expé­rience mili­taire que par la sécurité du Hez­bollah, ce dernier les tenant ainsi, d’une cer­taine manière, en otage.

Ce que l’opposition semble avoir voulu prio­ri­tai­rement éviter, c’est jus­tement une jonction future entre le 14 mars et une inter­vention exté­rieure, c’est une inter­na­tio­na­li­sation de la crise s’appuyant sur une partie des forces poli­tiques liba­naises. Prenant en consi­dé­ration le timing poli­tique accéléré du gou­ver­nement libanais, le Hez­bollah a semble t-​​il décidé de couper l’herbe sous le pied de ses adver­saires, en agissant vite. Si, désormais, la com­mu­nauté inter­na­tionale a toute raison, selon elle, pour inter­venir au Liban, elle ne peut le faire que très dif­fi­ci­lement, sur un terrain contrôlé par des forces qui lui sont hos­tiles. Cela ne signifie natu­rel­lement pas que le Conseil de sécurité de l’ONU, en premier lieu les Etats-​​ unis et la France, ne demandera pas une inter­vention inter­na­tionale : mais celle-​​ ci est d’hors et déjà consi­dé­ra­blement com­pliqué par l’hégémonie politico-​​ mili­taire de l’opposition à Bey­routh, et peut être, d’ici quelques jours, dans tout le pays.

Scénarios multiples.

Plu­sieurs scé­narios sont désormais envi­sa­geables. Le pari de l’opposition reste incertain, même si elle a prouvé qu’elle pouvait effec­ti­vement occuper le terrain mas­si­vement. Le pire serait ainsi qu’une guerre civile longue se déclenche et prenne forme, selon des lignes de démar­cation encore inconnues : en ce cas, effec­ti­vement, une inter­vention exté­rieure occi­dentale à moyen terme serait pos­sible, sous la forme d’un élar­gis­sement du mandat de la FINUL, ou, autre forme, sous le joug d’une inter­vention directe de forces de l’OTAN (dont la France, en train de réin­tégrer le com­man­dement mili­taire de la force atlan­tiste, serait pro­ba­blement partie prenante).

Si donc, des poches de résis­tance à l’opposition se créent dans cer­taines zones, notamment druzes et sun­nites, c’est-à-dire pro­ba­blement dans les mon­tagnes à l’est de Bey­routh ainsi qu’au nord Liban, autour de la ville de Tripoli, le pari de l’opposition sera en partie un échec : son objectif est visi­blement d’obtenir une vic­toire rapide, et de maî­triser le pays, tout en poussant les prin­ci­pales forces du 14 mars à un accord com­prenant en premier lieu la démission du Cabinet Siniora, et à un package deal assurant à la résis­tance liba­naise la bien­veillance sécu­ri­taire d’un état libanais dont elle serait partie prenante.

Un autre scé­nario à envi­sager, outre une domi­nation politico-​​ mili­taire de l’opposition, serait un cycle politico-​​ répressif vis-​​ à- vis du 14 mars. Mais l’opposition ne peut tout à fait faire ce que le Hamas a engagé dans la Bande de Gaza : le tissu poli­tique et social libanais est bien plus pluriel, l’opposition aussi, et les dyna­miques poli­tiques et com­mu­nau­taires obligent l’opposition à com­poser au moins avec une partie du lea­dership de 14 mars, afin, au minimum, de s’assurer d’une dyna­mique qui n’implique pas la sédition de toute une com­mu­nauté, à savoir la com­mu­nauté sunnite. Si le Hamas, confondant la force et le vio­lence, s’était dis­tingué par une inca­pacité totale de ses milices à gérer leur niveau d’intervention, les journées de Gaza en 2007 ayant été mar­quées par toutes sortes d’exactions, y-​​ compris contre des civils, le Hez­bollah et l’opposition semblent avoir pris le chemin inverse : si les prin­cipaux médias du Courant du futur ont été fermés par le Hez­bollah dans la nuit de jeudi à ven­dredi, les jour­na­listes sont tous repartis sous pro­tection de l’armée ; aucunes exac­tions contre des civils n’ont pour le moment été constatés, ni contre des per­son­na­lités poli­tiques, tandis que les mili­ciens du Hez­bollah ont associé leurs par­te­naires sun­nites et druzes de l’opposition à la prise de la ville, voulant à tout pris éviter l’image des chiites enva­hissant les sun­nites ; surtout, une cer­taine coor­di­nation de fait semble s’être établie avec l’armée liba­naise, qui n’est pas inter­venue dans le conflit : aus­sitôt les milices de l’opposition prenant des posi­tions, l’armée se déploie peu après. L’attitude de l’armée est par ailleurs un maillon central de l’affaire : si elle semble garder une neu­tralité affichée, elle a de fait favo­risée les posi­tions de l’opposition : le Général en chef de l’armée, Michel Sleiman, a ainsi refusé la demande du Premier Ministre Fouad Siniora de décréter l’état d’urgence, laissant ainsi toute latitude à l’opposition pour mener les combats. Toute la com­plexité poli­tique pour l’opposition consiste jus­tement à obtenir un rapport de force mili­taire favo­rable sans pour autant favo­riser une dyna­mique d’éclatement com­mu­nau­taire et de par­tition du pays. Sur ce point là, rien n’est encore tout à fait gagné, et un rapport de force mili­taire favo­rable ne fait pas for­cément une espace national unifié.

Dans un espace poli­tique libanais où les dimen­sions natio­nales restent étroi­tement dépen­dantes des dyna­miques régio­nales et inter­na­tio­nales, reste à savoir également comment ce qui se passe actuel­lement au Liban modifie quelque peu l’espace stra­té­gique moyen-​​ oriental : une vic­toire de l’opposition ren­force natu­rel­lement les posi­tions syriennes et ira­niennes, dans un contexte d’affrontement poli­tique avec le Royaume saoudien, et affai­blirait en consé­quence les posi­tions amé­ri­caines dans la région. Elle encourage également, de fait, l’ensemble des luttes dans le monde arabe, au premier chef en Palestine, et les dyna­miques de résis­tance à l’ordre impérial, ainsi qu’aux régimes arabes alignés sur Washington. Au contraire, une guerre civile pro­longée pourrait en retour favo­riser les plans amé­ri­cains de par­ti­tions du Moyen-​​ orient, prenant acte ainsi d’un Liban découpé en zones chré­tiennes, chiites et sun­nites. Les pro­chaines semaines sont ainsi capi­tales pour saisir les nou­veaux rap­ports de force régionaux à l’œuvre.

Enfin, si l’opposition prétend désormais clai­rement au pouvoir poli­tique, tout du moins à une partie de ce pouvoir, la question reste posée de sa capacité à répondre à la double question sociale/​ nationale. La question sociale reste là, en fili­grane, l’opposition ayant souvent mobi­lisée ses troupes sur les pro­blèmes des cou­pures d’électricité, des salaires ou de la vie chère, sans pour autant apporter encore de réponses pro­gram­ma­tiques à ces ques­tions, d’où la cri­tique du Parti com­mu­niste libanais à l’encontre de l’opposition, dont il se considère pourtant comme proche.

La question nationale reste quant à elle la question struc­tu­relle et stra­té­gique majeure au Liban : depuis l’indépendance et le Pacte national de 1943, le Liban reste déchiré sur son identité nationale. La guerre civile de 1976, opposant deux blocs his­to­riques politico-​​ com­mu­nau­taires, l’un, maronite chrétien et pro-​​ occi­dental, l’autre, constitué des forces pales­ti­niennes et de la gauche liba­naise à majorité musulmane et druzes, sym­bolise his­to­ri­quement la par­tition nationale, idéo­lo­gique et poli­tique qui ne cesse de tarauder le Liban, celle qui le voit divisé entre une vision liba­niste et pro-​​ occi­dentale, et une autre, fon­da­men­ta­lement anti-​​ impé­ria­liste, sen­sible à la question pales­ti­nienne, ara­biste, plutôt d’essence tiers-​​ mon­diste. En un sens, le duel entre l’opposition liba­naise et le 14 mars semble répéter cette his­toire. Le pari de Hez­bollah, risqué, consiste à dire qu’il est apte à vaincre cette dicho­tomie his­to­rique : en s’alliant avec une partie des chré­tiens maro­nites, et ce sur le long terme et de manière stra­té­gique, il prétend briser l’homogénéité poli­tique et idéo­lo­gique d’une com­mu­nauté his­to­ri­quement arrimée à l’occident. En faisant valoir son aspect chiite, il pré­serve ses liens struc­turaux avec l’Iran, par­te­naire stra­té­gique incon­tour­nable. En faisant valoir son aspect ara­biste et anti-​​ impé­ria­liste, et en mettant la question pales­ti­nienne au centre, il sou­haite construire un consensus large apte à lui assurer le soutien de la rue popu­laire arabe, donc d’une large partie des sun­nites. Reste donc à savoir si ce subtil dosage d’identités poli­tiques saura résister aux journées de mai 2008, qui, effec­ti­vement, semblent constituer une nou­velle période dans l’histoire poli­tique du Liban.

Le nouveau tournant du Hezbollah

Il s’agit également d’un tournant poli­tique his­to­rique dans l’histoire du Hez­bollah : si toutes les for­ma­tions de l’opposition ont été engagées par le passé dans la guerre civile liba­naise qui dura du milieu des années 1970 à la fin des années 1980, le Hez­bollah avait construit sa légi­timité his­to­rique sur sa non-​​ par­ti­ci­pation à cette guerre civile, et sur l’image d’un parti qui n’était aucu­nement impliqué dans des mas­sacres confes­sionnels. Effec­ti­vement, en dehors de l’affrontement avec son rival chiite Amal au milieu des années 1980, le Hez­bollah s’est retrouvé peu engagé dans les dyna­miques d’éclatements com­mu­nau­taires et poli­tiques de l’époque. Plus, il basait jusqu’à main­tenant sa légi­timité poli­tique sur sa non-​​ inter­vention dans les affaires internes liba­naises : se défi­nissant comme le parti de la résis­tance à Israël, il voulait continuer à bâtir le consensus poli­tique autour de ses armes en refusant de les employer dans un conflit interne libanais. Les cadres du Hez­bollah recon­naissent donc depuis deux jours qu’il s’agit d’un tournant dans l’histoire contem­po­raine du Parti. Ils essayent de limiter ce tournant en tentant de prouver qu’ils ne réité­reront pas les erreurs des partis libanais dans les années 1970 : col­la­bo­ration avec l’armée, refus des dyna­miques de ven­geance per­son­nelles, contrôle de la vio­lence, refus des mas­sacres confes­sionnels, voir même pro­tection phy­sique des leaders poli­tiques ennemis. A un dis­cours sur l’absence de l’utilisation de ses armes dans le conflit inté­rieur libanais se sub­stitue donc un autre dis­cours, sur le contrôle de ses armes et la limi­tation de la vio­lence dans le cadre de ce même conflit. Un dis­cours cor­res­pondant selon lui à une nou­velle conjoncture poli­tique, au Liban et dans la région.

Le parallèle avec Gaza ne devrait donc pas être trop fort. En un sens, certes, il s’agit d’un schéma commun : à Gaza, une partie de la direction de Fatah désirait clai­rement ren­verser par la force le Hamas, élu à la tête de l’Autorité pales­ti­nienne en janvier 2006, et ce avec un soutien logis­tique amé­ricain. Au Liban, le gou­ver­nement Siniora s’orientait dans les pro­chaines semaines sur une ligne de désar­mement du Hez­bollah, avec une aide mili­taire occi­dentale. Dans les deux cas, Hamas et oppo­sition liba­naise, une décision poli­tique d’enrayement de cette dyna­mique a été prise, débou­chant sur le coup de force du Hamas à l’été 2007, et sur la prise actuelle de Bey­routh par l’opposition au Liban. Le parallèle doit s’arrêter là. En Palestine, en effet, la vio­lence n’a pas été maî­trisée par Hamas, qui était par ailleurs le seul acteur poli­tique en jeu en face de Fatah. Au contraire, au Liban, l’opposition, si elle se centre autour du Hez­bollah, n’en est pas moins tout à la fois multi-​​ confes­sion­nelle, et associe des partis poli­tiques de masse, notamment chré­tiens, avec les­quelles le Hez­bollah doit com­poser et avancer une stra­tégie poli­tique commune. Enfin, une série d’exactions vio­lentes ne ser­vi­raient en rien les objectifs de l’opposition : bien au contraire, elle mobi­li­serait la majorité de la com­mu­nauté sunnite contre le Hezbollah.

La contra­diction cen­trale qui voit l’opposition liba­naise danser sur une corde raide est là : celle de pâtir des dyna­miques régio­nales d’éclatement com­mu­nau­taire et de divi­sions confes­sion­nelles, tout en s’avançant en même temps comme l’un des pions cen­traux de la résis­tance au projet amé­ricain dans la région.