Liban : les Arabes appellent à la fin « immé­diate » des vio­lences et assurent la troupe d’un soutien logistique

Khalil Fleyhane, lundi 12 mai 2008

Les ministres réunis au Caire ont appelé à une réunion des diri­geants poli­tiques libanais pour dis­cuter de la pro­po­sition de la Ligue visant à résoudre la crise au Liban.

Au moment même où se ter­mi­naient les combats à Tripoli et au Nord entre par­tisans de la majorité et ceux de l’opposition, et où com­men­çaient les affron­te­ments san­glants dans les régions à majorité druze, les ministres arabes des Affaires étran­gères tenaient une réunion extra­or­di­naire (et mara­tho­nienne) au Caire en pré­sence du secré­taire général de la Ligue arabe, Amr Moussa (en contact télé­pho­nique per­manent avec Fouad Siniora, retranché au Sérail). Des affron­te­ments qui ont atteint une telle pro­portion que les Arabes ont dépêché, au cours de leur réunion, un adjoint de Moussa pour lire devant les jour­na­listes un com­mu­niqué rédigé presque en catas­trophe par les participants.

Ces der­niers ont ainsi lancé « un appel urgent à la fin immé­diate des vio­lences » au Liban. « Au vu du danger de la situation au Liban, le Conseil des ministres adresse un appel urgent à la fin immé­diate des vio­lences au Mont-​​Liban et dans d’autres régions », écrit ce texte.

Il n’en reste pas moins que le débat entre les chefs de la diplo­matie arabe a été intense, notamment entre l’Égypte, l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, la Jor­danie et le Liban d’une part, la Syrie (repré­sentée par son ambas­sadeur à la Ligue, Ahmad Youssef) et le Qatar de l’autre. Ainsi, la pre­mière mouture de la décla­ration finale, rédigée par Le Caire, a été rejetée par Damas et Doha en par­ti­culier parce qu’elle condamnait impli­ci­tement le Hez­bollah. La Ligue sou­li­gnait son « rejet de l’utilisation de la vio­lence armée en vue d’atteindre des buts poli­tiques hors du cadre de la légi­timité consti­tu­tion­nelle », ainsi que le « besoin d’un retrait de toutes les armes des rues liba­naises ». Elle a réaf­firmé que l’initiative arabe reste, dans toutes ses clauses, la seule base pos­sible de solution.

Au cours des débats, Riyad et Le Caire ont proposé l’envoi d’une force arabo-​​islamique au Liban pour aider l’armée liba­naise, surtout dans les quar­tiers qui ont connu des combats acharnés. Sauf que cette pro­po­sition a été accueillie avec beaucoup de réserves par cer­tains pays et car­rément refusée par d’autres. Résultat des courses : les Arabes ont décidé d’accorder en urgence une aide logis­tique à la troupe, dont le rôle, ont-​​ils dit, est désormais extrê­mement important. Ils en ont profité pour rendre un hommage appuyé à cette troupe et au com­mu­niqué qu’elle a publié samedi, approuvant le mandat qui lui a été donné par le cabinet Siniora.

En outre, les Arabes ont exigé la réou­verture « immé­diate » de l’aéroport, dont la sécurité doit être « plei­nement » assurée, ainsi que celle du port de Bey­routh et de toutes les voies coupées.

Paral­lè­lement, les ministres réunis au Caire ont appelé à une réunion des diri­geants poli­tiques libanais pour dis­cuter de la pro­po­sition de la Ligue visant à résoudre la crise au Liban. Cette réunion doit ras­sembler Fouad Siniora, Saad Hariri, Amine Gemayel, Nabih Berry, Michel Aoun et Hassan Nas­rallah. Pour ce faire, la Ligue a décidé d’envoyer une délé­gation pré­sidée par le Qatar, com­prenant notamment Dji­bouti, l’Algérie, le Yémen, la Jor­danie, Bahreïn, les Émirats arabes unis, Oman et le Maroc, mais qui brillera par l’absence de l’Égypte, de l’Arabie saoudite ou de la Syrie. Aucune date n’a été fixée pour l’arrivée de cette délé­gation pan­arabe, sachant que cer­tains milieux évoquent une invi­tation de l’émir du Qatar aux diri­geants libanais afin qu’ils aillent dia­loguer à Doha – une ini­tiative qui risque de ne pas être vue d’un très bon œil par Riyad.

Des lea­der­ships libanais ont fait savoir, à ce sujet, que l’envoi de cette délé­gation est une « bonne » chose, tout en relevant que les Qataris, qui s’étaient rendus auprès de Bachar el-​​Assad 48 heures avant la tenue de la réunion pan­arabe, n’avaient pas réussi à convaincre Damas d’adhérer aux pro­po­si­tions saoudo-​​égyptiennes. Quoi qu’il en soit, cette délé­gation entend exiger de l’opposition qu’elle applique stricto sensu la décision de l’armée : abolir toute trace de milicien armé et rouvrir tous les axes bloqués. Les sources en question ont exclu que la déla­gation arabe réus­sisse à trouver une issue à la crise, estimant que si le miracle se pro­duisait, Michel Sleimane serait élu cette semaine et le gou­ver­nement Siniora serait alors chargé d’expédier les affaires courantes.

Par ailleurs, toujours selon l’Orient le Jour le 12 mai :

Le ministre israélien de la Défense Ehud Barak a jugé « grave » hier la situation au Liban suite aux vio­lences opposant les par­tisans du gou­ver­nement au Hez­bollah. « La prise de contrôle du Hez­bollah constitue un déve­lop­pement grave », a-​​t-​​il ainsi affirmé lors de la réunion heb­do­ma­daire du cabinet, cité par la radio publique. Il a été décidé à cette occasion de consacrer la pro­chaine réunion du cabinet de sécurité à la situation au Liban, selon cette source. Au cours de cette réunion, le chef des ren­sei­gne­ments mili­taires, le général Amos Yadlin, a estimé que « le camp modéré a subi un nouveau coup à Bey­routh » face au « Hez­bollah qui a révélé sa force mili­taire », a indiqué un res­pon­sable de la pré­si­dence du Conseil.

Israël redoute que l’Iran prenne « le contrôle du Liban et de la bande de Gaza » par l’intermédiaire du Hez­bollah et du mou­vement pales­tinien Hamas, a indiqué pour sa part le vice-​​ministre de la Défense Matan Vilnaï. « La pos­si­bilité la plus dan­ge­reuse pour nous serait de voir l’Iran prendre le contrôle de la bande de Gaza et du Liban, les deux étant liés, par l’intermédiaire de mou­ve­ments mani­pulés par Téhéran », a-​​t-​​il affirmé à la radio publique, sou­li­gnant tou­tefois qu’Israël ne devait « pas inter­venir, mais ouvrir l’œil » sur ce qui se passe au Liban.

« Le Hez­bollah a infligé un revers au gou­ver­nement du Liban [1]. Il s’agit d’une situation très dan­ge­reuse sur le long terme car le Hez­bollah est une rami­fi­cation de l’Iran », a insisté le ministre de l’Intérieur Meer Sheetrit, membre du cabinet de sécurité.

Rap­pelons que le pré­sident israélien Shimon Peres avait pour sa part accusé ven­dredi l’Iran de fomenter les troubles au Liban, dans le cadre de ses ten­ta­tives de « régner sur tout le Moyen-​​Orient ». Le chef d’un parti d’extrême droite d’opposition, Avigdor Lie­berman, a de son côté affirmé à la radio publique que l’Iran dis­posait « d’ores et déjà de deux avant-​​postes au Liban et dans la bande de Gaza, et s’apprêt(ait) à en créer un troi­sième d’ici à deux ans à l’intérieur même d’Israël grâce au mou­vement isla­miste ». Il faisait réfé­rence au Mou­vement isla­miste, un mou­vement légal actif au sein de la popu­lation arabe israélienne.

[1] voir aussi le temps du 10 mai :

Le Hezbollah a humilié les alliés de l’Occident

Les combats ont pris fin à Bey­routh après la vic­toire des mili­ciens du « parti de Dieu » dans les quar­tiers sun­nites de l’ouest.

Il est dan­gereux de toucher au Hez­bollah : c’est un boo­merang. Deux fois en deux ans, le « parti de Dieu » a trans­formé en vic­toire sym­bo­lique un défi contre ses armes. Israël se mord encore les doigts de son expé­dition punitive avortée de l’été 2006 dans le sud du Liban. Et ven­dredi, le gou­ver­nement de Bey­routh, soutenu par les Etats-​​​​Unis et leurs alliés, a été humilié dans ses places fortes par les mili­ciens chiites qui ont imposé leur contrôle sur l’ensemble des quar­tiers ouest de la capitale, assié­geant même le domicile for­tifié de Saad Hariri, fils de l’ancien premier ministre assassiné en 2005, et homme (plus très) fort de la com­mu­nauté sunnite. Ce camouflet infligé par les alliés de Téhéran et de Damas est d’autant plus cuisant qu’il inter­vient au moment où Israël - qua­lifié de « cadavre puant » par le pré­sident iranien - fête son 60e anni­ver­saire, et que George Bush s’apprête à entamer une tournée au Proche-​​​​Orient.

Une dizaine de morts

Les combats de rue, qui ont causé la mort d’une dizaine de per­sonnes, ont pris fin hier dans l’après-midi, après la fuite ou la red­dition des milices favo­rables au gou­ver­nement. Le Hez­bollah ne poussera sans doute pas plus loin son avantage par les armes. Sa démons­tration est faite, et il a com­mencé à res­tituer à l’armée, qui n’est jamais inter­venue contre les bel­li­gé­rants, le contrôle visible des rues de Beyrouth-​​​​Ouest.

La crise a com­mencé quand Walid Joum­blatt, le leader druze, a sommé il y a six jours le gou­ver­nement de déclarer illégal le réseau télé­pho­nique que le Hez­bollah a ins­tallé pour son propre compte dans les régions qu’il contrôle, avec appa­remment une assis­tance ira­nienne. Il demandait aussi que l’emprise du parti sur la sécurité de l’aéroport, voisin de son fief de la ban­lieue sud, soit desserrée.

Le télé­phone, au Liban, est une jungle. L’équipement autonome du Hez­bollah est une chose connue depuis long­temps. Le parti défend l’installation sou­ter­raine de câbles de fibre optique, de Bey­routh jusqu’au sud et dans la Bekaa, par la nécessité mili­taire d’échapper au contrôle du ren­sei­gnement israélien. Autrement dit, c’est un outil de « la Résis­tance », par laquelle le Hez­bollah jus­tifie tout ce qu’il entreprend.

Le secré­taire général Hassan Nas­rallah a annoncé jeudi qu’il « cou­perait la main » de qui vou­drait s’emparer de son arme télé­pho­nique. La riposte avait été soi­gneu­sement pré­parée, et elle a été exé­cutée en deux jours. Hier matin, les mili­ciens cagoulés défi­laient sur Hamra, rue com­mer­çante au cœur du quartier sunnite. Le siège du journal de Saad Hariri, Al Mus­taqbal, et un immeuble de sa chaîne de télé­vision (Future) ont été occupés et sac­cagés. Walid Joum­blatt a aussi été assiégé dans sa maison non loin du centre-​​​​ville.

L’avantage qu’a pris le Hez­bollah s’inscrit dans un long pro­cessus de crise qui a com­mencé à l’automne 2006. En novembre il y deux ans, six ministres de son camp étaient sortis du gou­ver­nement en exi­geant d’y avoir, pour y revenir, une minorité de blocage. L’objectif réel était d’empêcher toute ten­tative de désarmer le parti, et d’entraver la for­mation d’un tri­bunal inter­na­tional pour juger les assassins d’Hariri père.

La confron­tation s’est tendue quand le Hez­bollah et ses alliés ont organisé un sit-​​​​in (des dizaines de tentes) au centre-​​​​ville, devant le siège du gou­ver­nement. Cette occu­pation dure encore, avec pour objectif déclaré de faire tomber le gou­ver­nement. Dans ces condi­tions, la ten­tative d’élire un pré­sident de la Répu­blique pour rem­placer Emile Lahoud, dont le mandat arrivait à échéance en novembre dernier, était illu­soire. L’opposition n’accepterait de voter en faveur du général Michel Sou­leiman, chef de l’armée et can­didat de com­promis, que si elle obtenait son tiers blo­quant au gou­ver­nement. Le général can­didat s’est bien gardé de faire inter­venir ses troupes dans la mêlée de cette semaine.

Consolider sa force

Mais la com­po­sition du cabinet n’est en fait qu’une façade. Le vrai souci du Hez­bollah, c’est de rétablir et de conso­lider sa force mili­taire, entamée en 2006 et entravée par la pré­sence des casques bleus de l’ONU depuis cette année-​​​​là dans le sud. Il le fait en déve­loppant ses réseaux de Bey­routh à Tyr et dans la plaine de la Bekaa. Dans son alliance avec l’Iran et la Syrie, le parti armé est une pièce maî­tresse du front du refus qui s’oppose à Israël, à la poli­tique amé­ri­caine dans la région et à un com­promis négocié par Mahmoud Abbas sur la Palestine.

Les rap­ports de forces politico-​​​​militaires au Liban sont aujourd’hui très dif­fé­rents de ce qu’ils étaient pendant la guerre civile (19751990). Les chré­tiens se bat­taient alors contre les sun­nites, dont les Pales­ti­niens. Les chiites, qui étaient sur la touche, occupent main­tenant avec le Hez­bollah une place cen­trale, et ils sont alliés aux chré­tiens de Michel Aoun. Les sun­nites, en face, ont les druzes et le reste des chré­tiens pour par­te­naires. Et les Pales­ti­niens sont dans leurs camps.

Alain Campiotti

Samedi 10 mai 2008, le Temps, Genève

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