Dalila Mahdawi, mercredi 17 février 2010
Seulement 2 % de Libanaises sont mariées à des Palestiniens
Les personnes qui critiquent l’amendement de la loi discriminatoire libanaise sur la nationalité ont reçu des éléments de réflexion jeudi, après la publication d’une étude capitale , qui prouve que leurs arguments essentiels sont sans fondement.
La loi libanaise actuelle sur la nationalité permet aux hommes de transmettre leur nationalité à leur femme non libanaise et à leurs enfants, un an après l’enregistrement de leur mariage, mais interdit aux Libanaises mariées à des non Libanais d’en faire de même.
Le Comité national pour la surveillance des questions concernant les femmes (CFUWI), soutenu par le programme des Nations Unies pour le développement, a pendant 14 ans collecté des données sur le nombre de personnes qui sont affectées par la législation actuelle, et l’impact qu’elle a sur leur vie.
Les résultats de l’étude, intitulée « La situation des Libanaises mariées à des non Libanais », montre que la loi actuelle « affecte négativement non seulement les femmes mais la famille toute entière », dit le Dr Aman Kabbara Chaarani, président du Comité national pour la surveillance des questions concernant les Femmes.
« L’étude a aussi prouvé que refuser aux femmes le droit de transmettre leur nationalité à leur mari et à leurs enfants, non seulement les prive de leur droits fondamentaux en tant que citoyennes, mais aussi de leurs droits fondamentaux d’être humains, a-t-elle ajouté.
Selon l’étude, environ 18 000 femmes ont épousé des non Libanais entre 1995 et 2008, 87,5 % d’entre elles étant musulmanes. Elle estime également que près de 80 000 personnes sont affectées par la loi actuelle sur la nationalité.
Ceux eux qui s’opposent à l’octroi du droit à nationalité pour les femmes soutiennent que la loi vise l’implantation des réfugiés palestiniens, et que la naturalisation de milliers de Palestiniens, hommes et enfants, ferait pencher le délicat équilibre confessionnel libanais en faveur des musulmans sunnites, la religion de la majorité des 400 000 réfugiés palestiniens du pays.
Mais l’étude a prouvé que l’argument était sans fondement dans les faits : un peu plus de Libanaises sont mariées à des Syriens qu’à des Palestiniens (22 % contre 21,7 %), celles qui sont mariées à d’autres Arabes ou étrangers formant la majorité (56,3 %) « Les Syriens et les Palestiniens ne sont pas d’une seule confession, comme les Libanais, dit l’étude. Si l’on regarde les chiffres nationaux, on voit que seulement 2 % des Libanaises sont mariées à des Palestiniens.
De plus, la loi libanaise sur la nationalité a été promulguée sous le Mandat français en 1925, 23 ans avant que les réfugiés palestiniens ne commencent à arriver dans le pays. Cela prouve que la loi est discriminatoire dans son origine, et n’a rien à faire avec les préoccupations et les peurs de l’implantation des Palestiniens.
L’étude montre que les femmes concernées par la loi, quelle que soit leur situation socio-économique, rencontrent des problèmes d’héritage, pour trouver un travail, avoir accès à la santé et à l’éducation, et subissent également un traumatisme psychologique non négligeable. Un documentaire présenté par le CFUWI éclaire les problèmes auxquels sont confrontées beaucoup de femmes et leur famille. Une femme dit que la loi a sérieusement mis en question son patriotisme, demandant : « Pourquoi devrais-je aimer le Liban quand le Liban ne m’aime pas ? ».
En fin de compte, dit Marta Ruedas, représentante et résidente de l’UNDP, la question des droits à la nationalité est en contradiction avec la Constitution libanaise, qui garantit l’égalité devant la loi. « Cette disparité est une violation fondamentale du droit de la femme : de son droit à choisir, de son droit à la dignité, et par-dessus tout, de son droit à l’égalité avec l’homme », dit-elle.
« Cette demande de changement est non seulement conforme aux conventions internationales, basées sur la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 - que le Liban a non seulement signée, mais dont il est aussi co-auteur - mais aussi conforme à la Constitution libanaise…
Les faits ne soutiennent pas ce que cette loi défend, ajoute Mme Ruedas.
L’étude de la CFUWI fournit également le texte complet d’un projet de loi qui donnerait l’égalité entre les sexes dans le droit à la nationalité. Le document proposé a été soumis au Parlement en mai 2009, mais n’a pas reçu beaucoup de soutien. Le Ministre de l’Intérieur Ziyad Baroud, pionnier de la cause de l’égalité des sexes au gouvernement, dit que les officiels libanais ont trahi leurs administrés.
« Les parlementaires ont le devoir d’écouter les gens, et non de fermer la porte, a dit M. Baroud. « Je ne vois personne qui ait une attitude courageuse face à ce problème.
Pour coïncider avec la publication de l’étude, le CFUWI a annoncé le lancement d’une campagne médiatique pour mettre en lumière l’injustice de la loi libanaise actuelle sur la nationalité. Elle fera publier des annonces montrant un bébé menotté dans tous les journaux importants et sur les chaînes de télévision. Commentant le choix d’un bébé menotté, M. Baroud se demande qui est vraiment enchaîné : « Le bébé, ou nous qui avons hérité et perpétuons une loi aussi obsolète ? » [1]
[1] voir aussi sur la situation en Jordanie : HRW criticises gov’t for ‘nationality revocation’
Plus de 2700 Jordanien d’origine palestinienne ont été privés de la nationalité jordanienne de 2004 à 2008, et cette pratique s’est perpétuée en 2009. http://www.jordantimes.com/?news=23677