Liban : « Trot tôt pour se réjouir, ce n’est qu’une trêve ».

Entretien avec Georges Corm, par Michele Giorgio, lundi 26 mai 2008

"Les pro­blèmes les plus dif­fi­ciles n’ont pas encore été résolus et nous devons nous attendre, je ne saurais pas dire quand, à d’autres ten­sions fortes quand ils arri­veront à la surface. "

L’accord trouvé à Doha s’est-il acheminé vers une entente nationale ou a-​​t-​​il seulement trouvé une trêve entre les for­ma­tions poli­tiques opposées et leurs sponsors exté­rieurs res­pectifs ? C’est la question que de nom­breux libanais se posent (ou des libanais –et jour­na­listes de leurs sponsors-​​ surpris et déso­rientés voire très embêtés par cet accord, NdT) et que nous avons posée au Pro­fesseur Georges Corm, intel­lectuel de Bey­routh, brillant (brillant mais c’est la pre­mière fois depuis long­temps que il mani­festo lui ouvre ses pages NdT) ana­lyste poli­tique et financier, et auteur de textes impor­tants comme « Pétrole et Révo­lution » et « Le nouveau désordre écono­mique mondial ». Corm, chrétien, a été entre 1998 et 2000, ministre de l’économie.

Professeur Corm, quelle valeur donnez-​​vous à l’accord de Doha ?

Il me semble bon, ou du moins satis­faisant. J’aurais ten­dance cependant à le consi­dérer comme une trêve plutôt que comme une entente défi­nitive entre les deux parties. Les pro­blèmes les plus dif­fi­ciles n’ont pas encore été résolus et nous devons nous attendre, je ne saurais pas dire quand, à d’autres ten­sions fortes quand ils arri­veront à la surface. Pour le moment réjouissons-​​nous de ce résultat important et essayons de nous détendre, nous en avons vraiment besoin après les combats de ces der­nières semaines qui nous ont fait revivre les jours de la guerre civile (19751990).

Quels sont les points de l’accord qui vous semblent les plus convaincants ?

Un en par­ti­culier. La décision d’amender la loi élec­torale, le système de 1960 ; c’est très important parce qu’on essaiera main­tenant de ré-​​équilibrer élec­teurs et cir­cons­crip­tions alors qu’ils avaient été déter­minés d’une cer­taine façon par une partie (la majorité, NDR) (obtenue par ce découpage, fait par les puis­sances dites man­da­taires - coloniales-​​ occi­den­tales, majorité dite aujourd’hui à juste titre par nos médias domi­nants, proeu­ro­péenne, NdT) aux détri­ments de l’autre (pro­sy­rienne, tou­jours selon les médias domi­nants, NdT). Et nous en avons vu les résultats aux élec­tions passées. S’il n’y a pas d’obstacles, et mal­heu­reu­sement j’en prévois beaucoup, l’an pro­chain nous aurons des résultats élec­toraux plus res­pec­tueux de la réalité poli­tique du pays.

De quoi le Liban a-​​t-​​il besoin pour sortir de la crise ?

De deux choses. Du respect de cette « démo­cratie consen­suelle » qui repré­sente le prin­cipal résultat des accords de Taif (qui mit fin à la guerre civile à la fin des années 80, NDR) et que le Premier ministre actuel Fouad Siniora retourne immé­dia­tement chez lui, sans délai. Le système actuel de fait assigne d’importants pou­voirs au Premier ministre et, dans la situation de crise que nous vivons, nous devons nommer un premier ministre qui repré­sente la majorité des libanais et pas seulement une partie d’entre eux. Tou­tefois, ces efforts voués à redonner au pays un élan se révè­leront inutiles si nous ne brisons pas aussi le monopole écono­mique et financier de la famille Hariri. Le groupe financier des Hariri est le prin­cipal four­nisseur de travail au Liban, il possède une des plus grandes banques et il est action­naire de la majorité de beaucoup d’autres. A la Bourse de Bey­routh les actions de Solidere (la société qui a construit la capitale et le pays après la guerre civile, est la pro­priété des Hariri, Ndr) sont en hausse constante malgré la guerre et les désordres. Et tout ceci alors que le Liban compte plus de 40 mil­liards de dollars de dette publique causés, plus que toute autre chose, par les intérêts exor­bi­tants que l’Etat paye ou doit payer aux banques ; banques où sont par ailleurs déposés des capitaux trois fois plus impor­tants que le Pil. C’est un étran­glement que subissent surtout les couches les plus faibles de la popu­lation, et qui est le produit aussi des intérêts de la famille Hariri.

Revenons ( ! à des choses moins com­pro­met­tantes pour la « majorité pro-​​occidentale », NdT) aux accords de Doha. Les Libanais sont heureux, ils n’arrivent qua­siment pas à croire que les parties en conflit aient trouvé un com­promis, et bien sûr, on est content aussi à Téhéran et à Damas. A Washington et à Riyad par contre, que pense-​​t-​​on en ce moment ?

Qu’ils ont pris un mauvais coup mais n’ont pas dit leur dernier mot. A mon avis, les Etats-​​Unis et l’Arabie Saoudite n’ont rien pu faire pour pré­venir cet accord qui ne reflète pas leurs intérêts au Liban. Ils n’ont pas pu l’empêcher parce que même leurs alliés (libanais) vou­laient une pause, un com­promis, une voie qui évite un nouveau désastre à notre pays. Mais le pas en arrière qu’ont fait Washington et Riyad n’est que tem­po­raire, je dirais tac­tique. Donc ils revien­dront à l’attaque. Mais j’ai de bons espoirs parce que la majorité de la popu­lation, repré­sentée par l’opposition, ne veut pas finir sous l’hégémonie étasu­nienne ou israé­lienne après avoir rompu celle de la Syrie.