Liban. Les desseins impériaux à l’épreuve du réel.

Entretien avec Gilbert Achcar *, lundi 2 octobre 2006

La situation est somme toute assez clas­sique : l’histoire a connu maintes luttes de libé­ration nationale menées par des orga­ni­sa­tions conser­va­trices sur le plan social.

Le Hez­bollah (Parti de Dieu), acteur-​​clé de la guerre qui vient d’avoir lieu, occupe désormais une place cen­trale dans le conflit israélo-​​arabe et sur tout l’échiquier stra­té­gique moyen-​​oriental.

Exa­minons cette orga­ni­sation, si tu veux bien, dans son contexte libanais et régional. Dans tes com­men­taires récents, tu sou­lignes les atouts poli­tiques du Hez­bollah, sa légi­timité acquise au Liban et bien au-​​delà grâce à sa résis­tance contre l’occupation israé­lienne, son rôle de coor­di­nateur d’un impres­sionnant réseau de dis­tri­bution d’aide sociale, son habileté en tant qu’appareil dans le paysage poli­tique libanais, sa capacité à trouver un soutien bien au-​​delà de la com­mu­nauté chi’ite.

Il y aurait aujourd’hui, au Liban, une puis­sante dyna­mique d’union qui inclut et ren­force le Hez­bollah en tant qu’acteur-clé du système poli­tique. Mais il y aurait également beaucoup à dire sur son dis­cours politico-​​religieux, sur sa ten­dance à confes­sion­na­liser, voire à eth­ni­ciser le conflit avec Israël. Les mou­ve­ments anti-​​guerre et anti-​​impérialistes de gauche ren­contrent aujourd’hui un acteur souvent mal connu, que cer­tains n’hésitent pas à saluer en « allié », tandis que d’autres restent plus cir­cons­pects, voire méfiants. C’est une orga­ni­sation com­plexe et en pleine mutation. Quelle analyse en fais-​​tu ?

Gilbert Achcar :

Remontons d’abord aux ori­gines : le Hez­bollah est né au croi­sement de l’onde de choc de la révo­lution ira­nienne (1979) et de la situation créée au Liban par l’invasion israé­lienne de 1982.

La révo­lution ira­nienne a donné une impulsion for­mi­dable à l’intégrisme isla­mique dans le monde musulman en l’aidant à occuper le terrain laissé vide par l’échec des natio­na­lismes plus ou moins pro­gres­sistes et de la gauche radicale - le terrain des luttes contre la domi­nation occi­dentale et ses alliés des­po­tiques locaux (la révo­lution ira­nienne, rappelons-​​le, a ren­versé le régime du Chah, un des prin­cipaux alliés des Etats-​​Unis au Moyen-​​Orient).

Le Hez­bollah naquit à partir d’une radi­ca­li­sation dans le milieu des chi’ites libanais, le milieu le plus réceptif à l’influence de la révo­lution ira­nienne par affinité confessionnelle.

Parmi les chi’ites, il se trouvait déjà un autre mou­vement com­mu­nau­taire, le Mou­vement des déshé­rités (Amal), non inté­griste, mais également fondé par une figure reli­gieuse, Moussa Sadr, « disparu » lors d’une visite en Libye en 1978. L’invasion israé­lienne de 1982 pré­cipita une radi­ca­li­sation au sein d’Amal et l’émergence d’une aile se réclamant de la révo­lution ira­nienne. Celle-​​ci se construisit avec l’aide directe de Téhéran, en inves­tissant le terrain de la lutte contre l’occupation.

Les fonds ira­niens, intel­li­gemment uti­lisés, ser­virent au Hez­bollah à mettre sur pied un réseau d’aide sociale et à se construire ainsi une basse de masse au sein de la com­mu­nauté chi’ite.

Le Hez­bollah a mené au départ un combat farouche contre ses concur­rents en milieu chi’ite. L’une des forces qu’il considéra comme un rival à abattre fut le Parti com­mu­niste libanais, dont l’implantation chi’ite était impor­tante et qui avait pris l’initiative de la résis­tance anti-​​israélienne.

Avec les com­mu­nistes, le combat ne fut pas seulement idéo­lo­gique : le Hez­bollah est for­tement soup­çonné d’avoir été der­rière l’assassinat de plu­sieurs des per­son­na­lités com­mu­nistes chi’ites les plus en vue. Après les pre­mières années mar­quées par une concur­rence impi­toyable, le Hez­bollah a établi un modus vivendi avec les autres orga­ni­sa­tions pré­sentes en milieu chi’ite (Amal, Parti com­mu­niste libanais, Parti national social syrien, etc.).

Et lorsqu’en l’an 2000, Israël choisira, contraint, d’évacuer la der­nière portion du ter­ri­toire libanais occupé en 1982, le Hez­bollah reven­di­quera le prestige de cette vic­toire - à juste titre, certes, mais en occultant aussi le rôle non négli­geable des autres cou­rants, laïques ou de gauche, dans la résistance.

Au fil des ans, le Hez­bollah a opéré une mutation, son statut de parti de masse l’emportant pro­gres­si­vement sur son rôle d’organisation de la résis­tance armée, jusqu’à devenir dominant. Reprenant le concept forgé par Annie Kriegel pour le parti com­mu­niste français, un socio­logue libanais a décrit le Hez­bollah comme une « contre-​​société ».

À l’instar des partis ouvriers de masse, le mou­vement chi’ite a organisé des ser­vices sociaux de tout genre. Il a investi le champ poli­tique et ins­ti­tu­tionnel à partir des années 90, devenant l’une des forces majeures de la scène poli­tique liba­naise. Le parti dispose aujourd’hui d’une fraction par­le­men­taire et de deux ministres. C’est la force de loin la plus popu­laire dans la com­mu­nauté chi’ite, la plus nom­breuse des com­mu­nautés liba­naises : sa légi­timité paraît donc inattaquable.

Tout ce que je viens de dire n’est pas en contra­diction avec le fait que l’idéologie ori­gi­nelle du Hez­bollah est inté­griste. Mais l’intégrisme isla­mique est mul­tiple et dif­fé­rencié : entre une orga­ni­sation de masse comme le Hez­bollah et un réseau ter­ro­riste « sub­sti­tu­tiste » comme Al-​​Qaida, il y a la même dif­fé­rence qu’il pouvait y avoir entre le Parti com­mu­niste italien et les Bri­gades rouges, se réclamant pourtant tous deux du « communisme ».

Washington et Israël qua­li­fient le Hez­bollah d’« orga­ni­sation ter­ro­riste » et l’accusent d’avoir mené des opé­ra­tions dites « ter­ro­ristes » - y compris contre des cibles civiles au Liban ou à l’étranger, même si c’est loin d’être prouvé et le Hez­bollah le conteste. Mais en tout état de cause, cela fait très long­temps qu’il n’y a pas eu une seule opé­ration « ter­ro­riste », au sens d’une opé­ration visant déli­bé­rément des civils, impu­table, ou même imputée, au parti.

Bien qu’il main­tienne un bras armé important, que l’on a vu à l’œuvre dans la récente guerre, la lutte armée - même la plus légitime - est devenue une activité secon­daire pour le Hez­bollah, en com­pa­raison de ses acti­vités de parti politique.

Après l’évacuation de 2000, les opé­ra­tions mili­taires spo­ra­diques du parti se sont ins­crites dans la guerre de basse intensité qui s’est pour­suivie avec Israël. Mais le Hez­bollah a conclu en 1996 un accord avec le gou­ver­nement israélien visant à épargner les civils, et il a mieux res­pecté cet accord que ce dernier. L’opération du 12 juillet qu’Israël a saisi comme pré­texte pour lancer son agression prenait d’ailleurs pour cible des soldats, et non des civils.

Hassan Nas­rallah, le chef du Hez­bollah, a sou­ligné dans un dis­cours le fait que son orga­ni­sation n’avait com­mencé à bom­barder le nord d’Israël - à l’aveuglette, vu le type de mis­siles dont ils dis­posent - qu’en riposte aux bom­bar­de­ments israé­liens qui visaient déli­bé­rément des zones civiles.

Une autre spé­ci­ficité du Hez­bollah par rapport à la gamme de l’intégrisme isla­mique tient à la spé­ci­ficité du Liban : puisque c’est un pays mul­ti­con­fes­sionnel où les chi’ites, tout en étant la com­mu­nauté la plus nom­breuse, ne sont pas majo­ri­taires au point de briguer un exercice exclusif du pouvoir, et puisqu’une partie impor­tante de la popu­lation n’est pas même musulmane, le Hez­bollah a renoncé à appliquer son pro­gramme inté­griste de « répu­blique isla­mique » au Liban.

Il se reven­dique tou­jours idéo­lo­gi­quement du modèle iranien, mais il se contente d’être au Liban une force poli­tique com­mu­nau­taire, plei­nement impliquée dans le jeu poli­tique inter­con­fes­sionnel - aujourd’hui par le biais d’une alliance avec le général Michel Aoun, prin­cipale figure au sein de la com­mu­nauté chré­tienne maronite.

Comme la quasi-​​totalité des cou­rants inté­gristes musulmans, le Hez­bollah ne remet nul­lement en question l’ordre socio-​​économique néo­li­béral en vigueur au Liban. Il est vain d’essayer de le peindre en rouge comme cer­tains sont tentés de le faire à l’extrême gauche. Ce n’est pas le rôle des pro­gres­sistes de sou­tenir le Hez­bollah. Leur rôle est de s’opposer à l’agression israé­lienne, de défendre la sou­ve­raineté du Liban face à tous les Etats qui empiètent sur cette sou­ve­raineté - Israël et les Etats-​​Unis, mais aussi la Syrie qui fut farou­chement com­battue par la gauche liba­naise et les Pales­ti­niens en 1976.

Les pro­gres­sistes qui veulen sou­tenir la résis­tance liba­naise contre l’agression israé­lienne doivent sou­tenir les forces pro­gres­sistes liba­naises, tou­jours pré­sentes. Ainsi, le Parti com­mu­niste libanais a perdu plu­sieurs de ses membres au combat contre la der­nière agression israé­lienne. La situation est somme toute assez clas­sique : l’histoire a connu maintes luttes de libé­ration nationale menées par des orga­ni­sa­tions conser­va­trices sur le plan social.

Que penser de la rhé­to­rique anti­sio­niste du Hez­bollah qui dérive vers un anti­sé­mi­tisme très explicite ?

G.A. :

C’est le même pro­blème qu’il y a avec le régime iranien et les décla­ra­tions néga­tion­nistes gro­tesques de son président.

Cela empêche-​​t-​​il de s’opposer à toute action mili­taire des Etats-​​Unis contre l’Iran ? Abso­lument pas. Il ne s’agit nul­lement de s’identifier avec toute direction, quelle qu’elle soit, qui exprime une sou­ve­raineté nationale ou une résis­tance nationale à un moment donné, mais bien de s’opposer aux agres­sions impé­riales - c’est en cela que consiste la position de principe.

Pour le reste, c’est aux peuples eux-​​mêmes de trouver leur chemin. Il faut éviter deux écueils : le premier consiste à ne juger une force que par son idéo­logie et aboutir à des dis­cours du type de celui que Bush a tenu récemment sur l’« islamo-​​fascisme ». L’autre écueil consiste à ne voir dans le Hez­bollah que sa défense de la sou­ve­raineté nationale, une pra­tique anti-​​impérialiste, qui aurait pour ori­gi­nalité d’avoir un vernis reli­gieux sans importance.

Or, le Hez­bollah est une orga­ni­sation dotée d’une vision des rap­ports sociaux et de genre qui est déter­minée par son inté­grisme reli­gieux : elle est donc bien ancrée à droite sur ces terrains-​​là.

Quels effets ce conflit va-​​t-​​il pro­duire sur la société liba­naise, compte tenu du système com­mu­nau­taire et de toute une série d’oppositions qui se super­posent et parfois brouillent le paysage poli­tique : pro et contre anti-​​syriens ; groupes socio­lo­gi­quement domi­nants (sun­nites, maro­nites, druzes peut-​​être) contre groupes dominés (chi’ites, réfugiés pales­ti­niens) ; par­tisans d’un certain sécu­la­risme contre « fous de dieu » ; par­tisans d’un Liban pro-​​occidental ou « neutre » contre pan­is­la­mistes ou pan­ara­bistes, etc.

G.A. :

Le Liban, depuis qu’il existe en tant qu’Etat indé­pendant (avec ou sans guillemets), est le terrain de conflits régionaux et inter­na­tionaux qui le dépassent. C’était l’un des théâtres de ce que Malcolm Kerr a appelé la « Guerre froide arabe », ainsi que de la Guerre froide tout court.

En 1958, la pre­mière guerre civile dans l’histoire du Liban indé­pendant résulta du choc entre, d’une part, l’impact du nas­sé­risme égyptien avec son appel à l’unification de la nation arabe inau­gurée par l’union syro-​​égyptienne, et, d’autre part, le rejet de cette pers­pective par une fraction de la popu­lation liba­naise, notamment parmi les chré­tiens, et son soutien à la doc­trine Eisen­hower et au pacte de Bagdad, c’est-à-dire à l’insertion du Liban dans le dis­po­sitif stra­té­gique anglo-​​américain à l’échelle régionale.

Cette pre­mière guerre civile s’était soldée par un com­promis ins­tallant au pouvoir le général Fouad Chéhab, qui gou­verna sur un mode bona­par­tiste. Ce com­promis a éclaté en 1967 sous l’impact de la guerre israélo-​​arabe, dans laquelle le Liban n’a pas été impliqué direc­tement, mais dont il a subi les consé­quences puisqu’elle a mené à la radi­ca­li­sation des Palestiniens.

Le Liban étant, après la Jor­danie, le pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés pales­ti­niens, cela a natu­rel­lement eu des consé­quences, ampli­fiées par la radi­ca­li­sation d’une fraction des Libanais, tandis qu’une autre fraction se jetait de nouveau dans les bras de Washington.

C’est cette situation qui aboutit en 1975 au déclen­chement d’une guerre civile qui fut également une guerre régionale et inter­na­tionale sur le sol libanais. Après avoir d’abord soutenu la gauche et l’OLP, la Syrie envoya son armée en 1976 pour secourir les forces de la droite chré­tienne, avec la béné­diction de Washington et un feu vert israélien. Mais cette entente syro-​​américaine se brisa au bout d’un an avec un nouveau retour­nement des posi­tions - un vrai « casse-​​tête » pour un obser­vateur non familier.

La guerre civile fut conclue en 1990 par le réta­blis­sement de la même entente.En effet,lorsque l’Irak envahit le Koweït en août 1990, le dic­tateur syrien Hafez al-​​Assad se joignit à la coa­lition menée par Washington dans la guerre contre Bagdad. Cela ouvrit la voie à un renou­vel­lement du com­promis syrien-​​saoudien-​​américain qui permit de sta­bi­liser à nouveau la situation au Liban et se tra­duisit dans les années 90 par l’installation de Rafic Hariri au centre de la scène poli­tique libanaise.

Proche col­la­bo­rateur de la famille régnante saou­dienne, Hariri a gou­verné en accord avec les Syriens et avec la pré­sence de leur armée dont per­sonne ne réclamait le départ immédiat, puisque l’Etat libanais était à recons­truire et qu’il lui fallait pro­vi­soi­rement une « armée d’emprunt ».

C’est avec la deuxième guerre d’Irak en 2003 que cet accord va se rompre de nouveau. Le suc­cesseur de Hafez al-​​Assad, son fils Bachar, adopta une attitude de rejet caté­go­rique de l’invasion amé­ri­caine, pré­ci­pitant la rupture avec les Amé­ri­cains et les Saou­diens. Hariri entra alors en conflit avec le pré­sident de la répu­blique pro­syrien. Une fois l’invasion de l’Irak der­rière eux, les Etats-​​Unis se tour­nèrent contre la Syrie en s’évertuant à la sortir du Liban, d’où la réso­lution 1559 du Conseil de Sécurité des Nations-​​Unies (2004).

Dans cette affaire, la France, contrai­rement à son attitude à propos de l’Irak, a col­laboré plei­nement avec les Etats-​​Unis. Dans le premier cas, des intérêts contra­dic­toires ani­maient Paris et Washington quant aux visées sur le pétrole irakien. Au Liban en 2004, en revanche, il y eut une « conver­gence concur­ren­tielle » d’intérêts entre Paris et Washington, au sens où Paris courtise très acti­vement le royaume saoudien, « royaume protégé » des Etats-​​Unis, et, en même temps, un des prin­cipaux clients des indus­tries d’armement françaises.

Cela est reflété par la grande « amitié » entre Chirac et les Hariri, les amis des Saoudiens.

La réso­lution 1559 demande le retrait des troupes syriennes du Liban et le désar­mement du Hez­bollah. Dans l’optique états-​​unienne, il s’agissait de casser ce que Washington et ses alliés arabes appellent le « croissant chi’ite » - expression du roi jor­danien - c’est-à-dire cet axe régional qui a pour épicentre Téhéran, passe par les chi’ites en Irak, le régime syrien (qui n’est pas chi’ite) et le Hez­bollah, et auquel il faut ajouter le Hamas pales­tinien sunnite.

Le retrait des troupes syriennes eut lieu en 2005, mais non grâce à la réso­lution 1559, à laquelle la Syrie opposa une fin de non-​​recevoir avec l’appui du gou­ver­nement pro­syrien alors en place à Beyrouth.

En fait, le retrait fut pré­cipité par la mobi­li­sation de masse qui suivit l’assassinat de Hariri en février 2005, créant au Liban une situation inte­nable pour Damas.

Ces événe­ments pro­vo­quèrent en même temps de nou­velles ten­sions confes­sion­nelles dans le pays, après des années d’accalmie. Elles prirent la forme de deux mani­fes­ta­tions géantes et contra­dic­toires en mars 2005 : d’une part, une alliance large ou se retrou­vèrent les prin­ci­pales forces chré­tiennes, sun­nites et druzes, et de l’autre, l’essentiel des forces chi’ites et des forces mino­ri­taires pro­sy­riennes des autres communautés.

La tension baissa cependant avec les élec­tions qui sui­virent le départ des troupes syriennes et furent menées par une grande coa­lition allant des forces anti-​​syriennes, dites du 14 mars (date de leur mani­fes­tation géante) aux forces chi’ites, dont le Hez­bollah. Ce n’était, certes, qu’un mariage de raison pour la répar­tition des sièges par­le­men­taires. Seuls res­tèrent exclus de la grande coa­lition les pro­sy­riens non chi’ites et le général Aoun.

Un événement très important dans ce contexte fut le revi­rement de ce dernier après les élec­tions. Aoun avait mené une « guerre de libé­ration » contre la Syrie, jusqu’à son départ en exil en 1990. Damas ayant de nouveau noué un accord avec Washington cette année-​​là, il se retrouva com­plè­tement isolé et dut partir en exil en France, pour ne rentrer au Liban qu’après le départ des troupes syriennes. Quelques mois plus tard, à la sur­prise générale, il nouait une alliance avec les forces pro­sy­riennes, y compris le Hez­bollah, expli­quant en sub­stance : « Main­tenant que l’armée syrienne est partie, je suis pour des rela­tions ami­cales avec notre voisin syrien ».

Aoun a beau jeu de rejeter toute sur­en­chère anti-​​syrienne, car les autres forces poli­tiques - dont les ténors du 14 mars, à l’exception du chrétien d’extrême droite Geagea - ont col­laboré avec Damas. Son calcul, c’est que l’alliance avec les chi’ites, com­mu­nauté la plus nom­breuse, ainsi que sa propre popu­larité, très forte en milieu maronite, lui per­met­tront d’accéder à la présidence.

Cela pré­sente au moins l’avantage d’empêcher que la ligne de fracture oppose les deux prin­ci­pales com­mu­nautés liba­naises, les chi’ites et les maro­nites, consti­tuées en blocs majo­ri­taires homo­gènes, ce qui favo­ri­serait une dyna­mique de renouveau de la guerre civile confessionnelle.

La fracture passe désormais au sein même de la com­mu­nauté maronite entre Aoun et les « Forces liba­naises » de Geagea. La com­mu­nauté sunnite est également divisée, bien que de manière net­tement plus inégale. Les autres com­mu­nautés - chi’ites, druzes - le sont beaucoup moins.

Les stra­tèges israé­liens ont dû mal com­prendre cette dyna­mique de recomposition.

G.A. :

Le calcul d’Israël était de pousser la majorité gou­ver­ne­mentale liba­naise à agir contre le Hez­bollah, pensant que les bom­bar­de­ments crée­raient les condi­tions poli­tiques appropriées.

Or, la bru­talité même de l’agression, les bom­bar­de­ments, le blocus, la prise en otage de l’ensemble du pays, ont eu l’effet inverse de souder la popu­lation, de faire taire les voix qui cri­ti­quaient le Hez­bollah. La popu­larité du Hez­bollah s’est accrue, non seulement chez les chi’ites où il est plus hégé­mo­nique que jamais, mais même au-​​delà, dans l’ensemble de la popu­lation liba­naise, même si les ten­sions confes­sion­nelles peuvent encore reprendre le dessus.

Aujourd’hui les manœuvres poli­tiques ont com­mencé au Liban pour un rema­niement minis­tériel per­mettant la par­ti­ci­pation du mou­vement d’Aoun, resté jusqu’ici dans l’opposition. Nas­rallah, le chef du Hez­bollah, qui fait preuve d’intelligence poli­tique, prend soin de ne pas exa­cerber les ten­sions confes­sion­nelles. Il tient un dis­cours d’unité nationale et garde un profil rela­ti­vement bas, malgré le prestige de son orga­ni­sation. Il valorise beaucoup l’alliance avec Aoun.

Serait-​​ce pour ce genre de raison qu’il a déclaré, fin août, que s’il avait pu connaître d’avance l’ampleur de la réponse israé­lienne, il se serait abstenu de l’opération du 12 juillet ?

G.A. :

Cette décla­ration est dans le même esprit du dis­cours qu’il tient depuis l’adoption de la réso­lution 1701 par le Conseil de sécurité. C’est un dis­cours beaucoup moins fan­faron que celui qu’il a pu avoir au début des opé­ra­tions israé­liennes -un dis­cours de vic­toire, très déplacé au vu de la vio­lence israé­lienne. Nas­rallah a modéré son dis­cours, mais en main­tenant, bien sûr, des lignes rouges.

Le Hez­bollah n’acceptera de se défaire de son bras armé que si cer­taines condi­tions sont rem­plies : libé­ration de la région dite des fermes de Chebaa qu’Israël occupe depuis 1967, mise en place d’un gou­ver­nement et d’une armée dis­posés à défendre la sou­ve­raineté nationale (ce qui n’est pas le cas de l’armée liba­naise actuelle, il est vrai). « Tant que ces condi­tions ne seront pas rem­plies, nous ne désar­merons pas, dit le Hez­bollah en sub­stance, mais nous ne ferons rien non plus pour donner un pré­texte à Israël pour continuer l’occupation du pays. Nous allons donc cacher nos armes dans la zone de la Finul, au sud du fleuve Litani, mais nous ne les ren­drons pas. »

C’est également ce qui a été négocié pour le moment, côté européen, pour les troupes de la Finul (Force inté­ri­maire des Nations unies pour le Liban) : les armes visibles seront confis­quées, mais la Finul ne cher­chera pas à désarmer acti­vement le Hez­bollah (per­qui­si­tions, etc.).

Ce com­promis ne plaît pas à Washington, et encore moins à Israël, qui essayent déjà de faire monter les ten­sions et poussent à des mesures plus éner­giques. Mais l’actuelle majorité gou­ver­ne­mentale au Liban préfère une solution politique.

Vu le degré d’implantation du Hez­bollah et ce qu’il vient de démontrer, toute ten­tative de le désarmer par la force déclen­cherait une nou­velle guerre civile dévas­ta­trice à un prix ter­ri­blement élevé en vies humaines et sans garantie de succès. Le pays est à la recherche d’un com­promis. Toute la question est de savoir si un modus vivendi durable pourra être trouvé. C’est loin d’être sûr.

Quelle est ta lecture poli­tique de la force mul­ti­na­tionale qui se met en place et comment expliques-​​tu les hési­ta­tions ini­tiales de la France pour jouer un rôle central dans le déploiement de cette force ?

G.A. :

La réso­lution 1701 (août 2006) est une deuxième copie révisée, après un premier projet franco-​​américain. Au début de la crise, Washington a bloqué pendant plu­sieurs semaines toute ten­tative de négocier une réso­lution au Conseil de sécurité, cher­chant à laisser du temps à Israël.

C’est seulement lorsqu’il devint clair que la stra­tégie mili­taire israé­lienne n’aboutissait pas que Washington débloqua le pro­cessus onusien, cher­chant désormais à pro­longer par une inter­vention inter­na­tionale l’action qu’Israël n’avait pas réussi à mener à bout : le désar­mement du Hezbollah.

Le premier projet de réso­lution franco-​​américain allait assez loin dans cette direction en se fondant sur le cha­pitre VII de la Charte des Nations unies qui permet le recours à la force. Le Hez­bollah s’y est opposé réso­lument et le gou­ver­nement libanais a répercuté sa position, si bien que le premier projet est tombé à l’eau.

Paris, sol­licité pour fournir la colonne ver­té­brale de la force inter­na­tionale, a affirmé clai­rement, de son côté,qu’il n’était pas question d’aller au Liban sans accord poli­tique avec les dif­fé­rentes parties (voir l’entretien de J.Chirac au Monde, 27 juillet 2006). L’argument était : « Qu’on ne nous demande pas de faire le travail qu’Israël n’a pas réussi à faire ! » Il y a eu, on le sait, une mise en garde au pouvoir poli­tique de la part de l’armée fran­çaise, qui n’a guère envie d’aller faire le coup de feu au Liban. L’armée fran­çaise réclamait donc un accord poli­tique préa­lable à son déploiement, pour éviter de se retrouver dans un coupe-​​gorge.

La réso­lution 1701 invoque le cha­pitre VI plutôt que le cha­pitre VII : il s’agit de mettre en place une force d’interposition, de « maintien de la paix », et non une force d’imposition.

On y trouve néan­moins des for­mu­la­tions ambiguës qui relèvent plutôt d’une mission définie au titre du cha­pitre VII. Washington et Paris ont cédé sur le projet de créer une nou­velle force, acceptant de se placer dans le cadre de la Finultout en élar­gissant son mandat. Cette force est censée prêter main-​​forte à l’armée liba­naise. Paris affirme : « Nous sou­tien­drons l’armée liba­naise au besoin, mais ne ferons pas les choses à sa place. »

Washington et Israël font cependant pression sur leurs alliés en faveur d’une confron­tation avec le Hez­bollah, tandis que les Français, le gou­ver­nement libanais et, der­rière eux, les Saou­diens, sont peu enclins à l’épreuve de force par peur de subir une défaite.

Il est vrai que le Hez­bollah n’a que quelques mil­liers de com­bat­tants entraînés, mais il a une for­mi­dable capacité de mobi­li­sation et a fait la preuve d’une effi­cacité et d’une déter­mi­nation redou­tables : quelques dizaines de com­bat­tants à Bint-​​Jbeil ont mis en échec l’armée israé­lienne, pendant plu­sieurs jours, malgré son avantage consi­dé­rable en nombre et en moyens.

La popu­larité du Hez­bollah est main­tenant ren­forcée par le rôle qu’il joue dans l’aide à la recons­truction des zones ravagées, avec l’aide de l’Iran, de sorte que le désastre subi par les chi’ites ne peut pas être exploité contre lui. L’aide géné­reuse pro­diguée par le Hez­bollah fait qu’il jouit au contraire d’une gra­titude popu­laire accroissant son prestige.

L’intervention israé­lienne contre le Hez­bollah et contre toute la société liba­naise était conçue depuis long­temps, on le sait main­tenant. L’enlèvement des deux soldats israé­liens était un simple pré­texte. Comment expliquer le timing du déclen­chement des opé­ra­tions côté israélien ?

G.A. :

Israël a mis au point sa stra­tégie depuis 2004, en effet, en concer­tation avec Washington - cela est main­tenant bien connu.

Il s’agissait de frapper un grand coup contre le Hez­bollah et de créer en même temps les condi­tions pour que le gou­ver­nement libanais finisse la tâche. Pour réa­liser ce plan, il fallait un pré­texte poli­tique, comme l’a reconnu récemment le chef de l’état-major israélien. L’opération du Hez­bollah du 12 juillet a fourni ce pré­texte per­mettant à Israël d’invoquer la « légitime défense ». Ce ne sont donc pas les Israé­liens qui ont décidé du timing, mais plutôt le Hezbollah.

Nas­rallah a main­tenant admis que ce fut une erreur. Dans son premier dis­cours après le début des combats, il avait révélé que l’opération du Hez­bollah avait été pré­parée depuis plu­sieurs mois, le but étant de prendre des otages pour les échanger contre les pri­son­niers libanais encore détenus en Israël.

Ce qu’il n’a pas dit, c’est qu’il s’agissait, par la même occasion, de confirmer la légi­timité nationale du Hez­bollah. Mais c’était, en effet, un acte fort mal jugé (je l’ai dit avec d’autres depuis le tout début), parce qu’il était clair qu’Israël allait s’en saisir comme pré­texte pour une opé­ration de grande envergure. Les Israé­liens avaient déjà saisi le pré­texte de la capture du soldat Shalit pour frapper fort à Gaza ; comment penser qu’ils n’allaient pas faire de même, sinon bien plus, face au Hez­bollah ? L’erreur de jugement est évidente.

Quel est le rôle de Hamas, orga­ni­sation sunnite, dans cet «  axe chi’ite » devenu la hantise des Etats-​​Unis et de leurs alliés arabes ?

G.A. :

L’alliance avec le Hamas est une pièce maî­tresse de la stra­tégie ira­nienne. Certes, le Hamas n’est pas une «  marion­nette » de l’Iran - bien moins encore que le Hezbollah.

Mais ses réfé­rences sun­nites consti­tuent un grand avantage pour Téhéran dans la confron­tation avec les régimes arabes alliés à Washington. Ces der­niers, tous sun­nites, ont essayé de contrer l’avancée ira­nienne en attisant le facteur confes­sionnel, en stig­ma­tisant les chi’ites.

L’Iran répond en faisant de la sur­en­chère isla­miste. Le Hamas, étant le repré­sentant le plus pres­ti­gieux de l’intégrisme isla­mique sunnite de par sa situation en Palestine, fournit à Téhéran un puissant atout. Les Frères musulmans égyp­tiens, qui consti­tuent la prin­cipale branche de la matrice inté­griste sunnite dont le Hamas est issu et une force popu­laire majeure dans leur propre pays, prennent de plus en plus des posi­tions de soutien à l’Iran. Dans la récente guerre, la ten­tative du Caire, de Riyad, et d’Amman, de dénoncer le Hez­bollah et Hamas comme des aven­tu­ristes a été un échec total dans l’opinion publique du monde arabe, sunnite dans sa vaste majorité, qui s’enflamme pour les deux orga­ni­sa­tions alliées à Téhéran.

Dans un article récent, tu parles du « navire en per­dition des des­seins impé­riaux états-​​uniens », mais en même temps tu reconnais, pour prendre une autre méta­phore, qu’une bête blessée peut encore faire beaucoup de mal. Cette guerre en constitue un bon exemple, puisque son ins­pi­ration était en grande partie amé­ri­caine. Cer­tains, autour de Bush, auraient été même tentés par l’idée de s’attaquer, ou de pousser les Israé­liens à s’attaquer, à la Syrie.

Jusqu’où peut aller l’administration Bush au Moyen-​​Orient dans la situation actuelle ? Compte tenu des mul­tiples dif­fi­cultés aux­quelles elle se heurte sur le dossier nucléaire iranien, as-​​tu l’impression qu’une opé­ration mili­taire d’envergure se prépare réel­lement, sous pré­texte de dis­suader l’Iran, uni­la­té­ra­lement s’il le faut, de pour­suivre son pro­gramme d’enrichissement de l’uranium ? En somme, par quelles voies mys­té­rieuses passe la ratio­nalité stra­té­gique de l’administration Bush ?

G.A. :

Pour filer les deux méta­phores, le navire des des­seins impé­riaux états-​​uniens est effec­ti­vement en per­dition : il n’a pas coulé, certes, mais il prend l’eau, du moins au Moyen-​​Orient (ne géné­ra­lisons pas outre mesure).

Cette région constitue tou­tefois l’axe stra­té­gique prio­ri­taire de l’offensive impé­riale de l’administration Bush, et il est évident qu’elle est en dif­fi­culté : en Irak, l’occupation s’embourbe et n’arrive pas à contrôler la situation. Le Pentagone est enfin confronté à une réalité qui aurait dû être évidente dès le début, à savoir que la tech­no­logie mili­tai­rea­vancée peut per­mettre de détruire tout ce qu’on veut, mais elle ne permet pas, à elle seule, de contrôler des populations.

Le Pentagone est confronté à une crise des res­sources humaines. Il a beaucoup de mal à recruter des soldats. Contrai­rement à tout ce qu’on a pu dire, le fameux « syn­drome viet­namien » est encore bien vivace, et il s’est même accentué avec la guerre en Irak. L’« hyper­puis­sance » amé­ri­caine n’est pas toute-​​puissante. Son véri­table talon d’Achille, c’est la popu­lation amé­ri­caine : elle sera déter­mi­nante pour vaincre l’empire. Nul ne pourra pas le faire de l’extérieur, par « encer­clement » - c’est impensable.

L’autre méta­phore est tout aussi valable, celle de l’animal blessé. Les Etats-​​Unis sont en train de perdre sur plu­sieurs ter­rains : situation en Irak qui n’arrête pas de se dégrader, perte de la cré­di­bilité dis­suasive conven­tion­nelle, revers cuisant au Liban. Il est clair que l’Iran ne craint pas une invasion amé­ri­caine aujourd’hui, parce qu’il sait per­ti­nemment que les Etats-​​Unis n’en ont pas les moyens.

Ils ont les moyens tech­no­lo­giques de détruire tout l’Iran, certes, mais ils n’ont pas les moyens d’occuper le pays, puisqu’ils n’arrivent même pas à contrôler l’Irak à la popu­lation bien plus réduite et qui, au départ, était gou­verné par un régime, celui de Saddam Hussein, dont la base sociale était bien plus maigre que celle du régime iranien.

Quant à une agression contre la Syrie, cer­tains milieux, notamment parmi les néo­con­ser­va­teurs, la sou­haitent. Mais ni le noyau de l’administration Bush (tant Rum­sfeld que Condo­leezza Rice) ni les Israé­liens n’en veulent. Ils consi­dèrent, à juste titre, qu’un ren­ver­sement du régime syrien créerait une situation plus dan­ge­reuse qu’elle ne leur serait utile. Les Israé­liens disent clai­rement qu’ils ne veulent pas d’un nouvel Irak à leurs fron­tières, notamment sur la plus calme de leurs fron­tières, la ligne de démar­cation avec la Syrie. Puisqu’il n’y a pas d’alternative fiable au régime de Damas, et puisque l’expérience ira­kienne montre que ce type d’aventure peut vite dégé­nérer, ils ne sont pas tentés d’y aller aujourd’hui.

La « sagesse » pré­do­mi­nante, appuyée par les Euro­péens, consiste plutôt à dire : « Il faut essayer de détacher la Syrie de l’Iran, en maniant le bâton et la carotte, mais en prenant langue. »

Par contre, en ce qui concerne l’Iran, je crois qu’il y a un risque fort, non pas d’invasion, mais de frappes - sans la par­ti­ci­pation des Euro­péens, car je vois mal l’Europe prêter main-​​forte à une opé­ration de ce genre, ter­ro­risée qu’elle est par ses consé­quences probables.

Il faut pour cela, en effet, une très forte dose d’aventurisme impérial comme seuls cer­tains membres et amis de l’administration Bush - les nou­veaux Doc­teurs Folamour - peuvent avoir.

Le gros de la classe poli­tique amé­ri­caine aujourd’hui voit surtout les risques énormes inhé­rents à une telle opé­ration. Il peut y avoir la ten­tation de lancer les Israé­liens contre l’Iran, comme ils ont été incités à agir contre le Hez­bollah. Mais tous sont obligés de compter jusqu’à mille avant de se lancer, pré­ci­sément parce qu’ils savent que les moyens de riposte de l’Iran sont consi­dé­rables. En Irak notamment, il suf­firait que les Ira­niens décident de déclencher une insur­rection chi’ite géné­ra­lisée contre les Etats-​​Unis pour rendre leur situation, déjà dif­ficile, com­plè­tement intenable.

Néan­moins, on ne peut pas exclure entiè­rement une agression contre l’Iran : la bête blessée… Puis il y a la question des pro­chaines élec­tions amé­ri­caines (novembre 2006). Les Répu­bli­cains risquent de perdre le contrôle du Congrès. Ils pour­raient croire qu’une action contre l’Iran s’avérerait payante pour eux. L’administration Bush ira-​​t-​​elle jusqu’à la folie irres­pon­sable de frappes mili­taires contre l’Iran ? Se contentera-​​t-​​elle de sanc­tions, dont on sait d’avance qu’elles seraient inef­fi­caces ? Cela reste à voir, mais, en tout état de cause, cette admi­nis­tration a déjà mérité bel et bien le titre d’équipage le plus mal­adroit jamais arrivé aux com­mandes du navire impérial états-​​unien.