Liban ; L’échec américain

Nicolas Qualander, lundi 26 mai 2008

Entamée le 7 mai, la courte guerre civile aura fait une soixan­taine de morts et des cen­taines de blessés. Le mou­vement de déso­béis­sance civile, lancé par l’opposition anti-​​américaine, aura fina­lement tourné à l’avantage de celui-​​ci. Le 9 mai, l’ensemble de Beyrouth-​​Ouest était tenu par les forces mili­taires du Hez­bollah et de ses alliés.

Si des combats ont per­sisté au Nord-​​Liban et dans la mon­tagne druze jusqu’au 15 mai, le gou­ver­nement pro-​​occidental de Fouad Siniora, s’appuyant sur sa coa­lition du 14 Mars, n’en aura pas moins plié. Il a abrogé, le 14 mai, les deux déci­sions consi­dérées par l’opposition et le Hez­bollah comme une décla­ration de guerre, à savoir le limo­geage du res­pon­sable de la sécurité de l’aéroport de Bey­routh, proche du Hez­bollah, et le déman­tè­lement du réseau interne de com­mu­ni­cation de la résis­tance liba­naise (lire Rouge n° 2252).

Il s’agit d’un double échec pour la Maison Blanche et son allié prin­cipal dans la région, le royaume saoudien. Ce dernier est, en effet, l’un des prin­cipaux sou­tiens du gou­ver­nement et de sa prin­cipale com­po­sante, le Courant du futur de Saad Hariri, parti à domi­nante sunnite lar­gement défait, sur le terrain, par le Hez­bollah chiite.

Le premier échec est d’avoir lar­gement sur­estimé les capa­cités poli­tiques et mili­taires de la coa­lition du 14 Mars. L’opposition n’a pas seulement montré qu’elle pouvait conquérir Bey­routh en 24 heures, elle a également prouvé qu’elle pouvait s’appuyer sur de fortes mino­rités dans les confes­sions tenues par la coa­lition du 14 Mars et le gou­ver­nement, à savoir les druzes et les sun­nites. L’hégémonie de Walid Joum­blatt, pilier de la coa­lition du 14 Mars, dans la com­mu­nauté druze, est aujourd’hui écornée par les par­tisans druzes de l’opposition, notamment le Parti démo­cra­tique libanais de Talal Arslan et le pro-​​syrien Wiam Wahhab. Dans la com­mu­nauté sunnite, l’existence de cou­rants natio­na­listes arabes et isla­miques favo­rables à l’opposition entame de fait l’hégémonie du Courant du futur, même si ce dernier y reste majo­ri­taire. La com­mu­nauté chré­tienne, quand à elle, est ver­ti­ca­lement coupée en deux, le Courant patrio­tique libre (CPL) du général Aoun étant l’une des prin­ci­pales com­po­santes de l’opposition.

Le deuxième échec américano-​​saoudien est sans doute d’avoir compté sur l’armée liba­naise pour s’opposer au Hez­bollah, car cette der­nière n’a pas soutenu le gou­ver­nement Siniora, refusant de décréter l’état d’urgence.

La stra­tégie d’endiguement du Hez­bollah est donc, pour le moment, un échec. Après la défaite israé­lienne de l’été 2006, les ten­ta­tives d’application de la réso­lution onu­sienne 1559 demandant le désar­mement du mou­vement chiite sont un fiasco total. Si, en tournée au Moyen-​​Orient, le pré­sident Bush a appelé à « s’opposer aux ter­ro­ristes du Hez­bollah, financés par l’Iran », la marge de manœuvre amé­ri­caine est cependant très étroite, le reste de la com­mu­nauté inter­na­tionale n’étant pas favo­rable, vu le rapport de force, à une inter­vention mili­taire au Liban. Les États arabes proches de la Maison Blanche (Jor­danie, Égypte) ont, pour le moment, renoncé à l’idée d’une force inter­arabe au Liban. Et l’Arabie saoudite est main­tenant écartée des dis­cus­sions entre la coa­lition du 14 Mars et l’opposition, l’Émirat du Quatar assurant les dis­cus­sions inter­li­ba­naises à Doha. Même avec un rapport de force favo­rable, il n’est cependant pas certain que l’opposition gagne sur sa reven­di­cation prin­cipale de démission du cabinet Siniora. De nou­veaux affron­te­ments mili­taires, à caractère politico-​​confessionnels, sont encore pos­sibles. En ce sens, le Parti com­mu­niste libanais (PCL) a raison de vouloir « œuvrer dans le sens de tirer cette résis­tance du marécage dans lequel l’ont poussée les déci­sions du gou­ver­nement ». Un marécage confes­sionnel, dont l’opposition et la résis­tance sortent pour le moment vain­queurs, mais qui pourrait très bien, dans les pro­chaines semaines, conduire à de nou­veaux embourbements.