Lettre ouverte aux militants européens

Jamal Juma, Stop the wall, dimanche 11 juin 2006

Jamal Juma, coor­do­nateur de la cam­pagne Stop the Wall, s’adresse au mou­vement de soli­darité européen à propos des modes d’action contre la poli­tique d’apartheid menée par Israël en Palestine occupée.

Cher Amis,

De récents déve­lop­pe­ments nous ont incité à écrire cette lettre pour aborder quelques ques­tions qui per­sistent au sein du débat européen au sujet de la soli­darité avec les Pales­ti­niens et la Palestine.

Tout d’abord, nous sou­haitons pré­ciser que le but de cette lettre est de plaider pour que la vérité sans voile trouve un espace et d’assurer une coopé­ration ouverte entre tous les acteurs impliqués dans le soutien au peuple palestinien.

Elle sou­ligne des ques­tions non résolues pour encou­rager la dis­cussion et en finir avec l’actuelle impasse du conflit interne à la soli­darité européenne.

Après trois années de travail avec les groupes de soutien et le mou­vement social en Europe, nous vou­drions attirer votre attention sur quelques points qui ont pério­di­quement empêché le mou­vement BDS (Boycott, Dés­in­ves­tis­sement et Sanc­tions) européen d’avancer.

Des dis­cus­sions internes ont eu lieu sur la nature de l’Apartheid en Israël et les trois manières pos­sibles de l’isoler : le boycott, le dés­in­ves­tis­sement et les sanctions.

Cela a détourné l’énergie des mili­tants du réel objectif : mettre une pression concrète et efficace sur Israël pour libérer la Palestine.

Nous avons fait l’expérience de ce que j’appellerais "une crise de com­pré­hension" parmi cer­tains éléments de la soli­darité euro­péenne, non seulement mais en par­ti­culier au sujet de la Palestine.

Ceci s’est accentué avec la décision de la Cour Inter­na­tionale de Justice de 2004 et lors de l’appel déterminé pour une cam­pagne globale de BDS de la part des Pales­ti­niens, émis d’abord par la Cam­pagne puis relancé dans un appel uni­taire pales­tinien pour le premier anni­ver­saire de la décision de la CIJ.

La seule et unique relation entre notre cause et l’Europe tient à son rôle dans la création de notre oppression. Elle tient dans les rela­tions entre l’Europe et Israël, comme fruit du colo­nia­lisme et de l’injustice subie par les Juifs en Europe et est à l’origine de l’engagement européen dans la création d’un Etat juif au cœur du Moyen-​​Orient, un enga­gement clair en faveur de sa création, de son maintien et de son avenir.

Ceci a permis deux dynamiques principales :

1. per­mettre à cet Etat de fonc­tionner en tant que tel au-​​dessus des lois inter­na­tio­nales. Un Etat sur lequel per­sonne n’ose effectuer la moindre pression pour qu’il applique les lois, les conven­tions inter­na­tio­nales et les réso­lu­tions de l’ONU qui garan­tissent nos droits.

2. limiter le pouvoir des mou­ve­ments et orga­nismes qui sou­haitent dénoncer ou prendre position contre les crimes de cet Etat. Le lobby sio­niste vise à fixer les limites de toute cri­tique ou action qui pour­raient être entre­prises par des gens comme vous, hon­nêtes et cou­rageux, qui essaient de lutter contre les crimes de l’occupation, nos catas­trophes (les unes après les autres, 1948, 1967, 1982 et le Mur de l’Apartheid), et pour l’application de plus de cent réso­lu­tions de l’ONU, conven­tions inter­na­tio­nales et, der­niè­rement, la décision de la Cour Inter­na­tionale de Justice.

Et c’est ainsi que même quelques-​​uns des plus radicaux ou éloquents des avocats des droits de l’homme, de la démo­cratie et de l’égalité évitent de demander comment le sio­nisme peut pré­tendre à la démo­cratie pour un Etat construit sur la terre pales­ti­nienne et qui main­tient sys­té­ma­ti­quement la supré­matie des Juifs sur les Pales­ti­niens vivant là et nient le droit au retour pour 6 mil­lions de réfugiés.

On peut l’appeler une "question com­plexe". Pourtant nos droits ne sont pas com­plexes mais évidents, alors que les com­pli­cités com­plexes avec Israël forgent le système de pouvoir qui oppresse notre peuple.

Eviter de donner des réponses claires à des ques­tions gênantes n’aide pas et ne sert qu’à dis­si­muler les racines de notre oppression.

Notre lutte et notre peuple ne sont pas constitués que des ter­ri­toires pales­ti­niens occupés depuis 1967. Ils com­prennent les Pales­ti­niens de 1948 qui, depuis 58 ans, sont sup­posés devenir des Israé­liens avec une citoyenneté israé­lienne de seconde classe ou dis­pa­raître. Ils souffrent du racisme d’Etat ins­ti­tu­tion­nalisé et de la colo­ni­sation de leur terre. Ils sont soumis à une dis­cri­mi­nation intense à travers une myriade de régle­men­ta­tions et de lois, et sont sans cesse menacés d’être expulsés de leur terre.

Je men­tionne juste deux des der­nières mesures prises : la judaï­sation à grande vitesse de la Galilée et du Négev et la décision récente des tri­bunaux israé­liens validant la loi raciste qui empêche la réuni­fi­cation fami­liale entre les Pales­ti­niens de 67 et de 48.

De plus, vous avez cer­tai­nement eu connais­sance des appels de nom­breux diri­geants israé­liens de renom pré­co­nisant de se débar­rasser du "Tri­angle", à l’ouest de la Ligne Verte, dans le nord de la Cis­jor­danie parce que trop de Pales­ti­niens y vivent.

Vous n’avez peut-​​être pas entendu les décla­ra­tions d’un pro­fesseur de l’Université Bar Ilan, sur Al Jazeera il y a quelques jours, répondant à une question de Raji Sourani sur l’élaboration des lois inter­na­tio­nales, et lui disant qu’il devrait rentrer chez lui au Liban (Sour est une ville liba­naise), son pays d’origine d’après ce professeur.

Il a continué en déclarant : "Vous, der­rière le mur, vous recherchez des cer­ti­ficats pour obtenir 99 femmes au paradis ; nous, nous recher­chons des cer­ti­ficats et des diplômes universitaires".

Mais vous avez cer­tai­nement entendu parler des 250.000 réfugiés pales­ti­niens de 1948 vivant sur leurs terres. Beaucoup d’entre eux vivent à moins d’un kilo­mètre de leurs biens et ne peuvent pas revenir dans leurs maisons. Et enfin, notre peuple est composé des 6 mil­lions de réfugiés épar­pillés à travers le monde.

• Confis­cation des terres et des res­sources aqui­fères ; • ghet­toï­sation des com­mu­nautés pales­ti­niennes ; • création de deux réseaux rou­tiers dif­fé­rents pour les colons et les Pales­ti­niens ; • assas­sinats quo­ti­diens de Pales­ti­niens ; • démo­li­tions de maisons ; • femmes qui avortent aux check-​​points ; • enfants pris pour cible et tués dans les écoles ; • 12 com­mu­nautés actuel­lement condamnées à l’expulsion (la plupart coincées entre des colonies ou entre le Mur et la Ligne Verte) en pré­pa­ration du plan Kadima ; • net­toyage eth­nique sys­té­ma­tique à Jéru­salem et 120.000 jéru­sa­lé­mites isolés de leur ville et menacés de perdre leur droit de rési­dence dans la ville.

Voilà la réalité des Palestiniens en Cisjordanie.

D’un autre côté, les colons peuvent prendre nos terres sans qu’aucune loi ne les en empêche. Des terres pales­ti­niennes sont quo­ti­dien­nement confis­quées pour l’extension des colonies, de nom­breux Pales­ti­niens sont tués par les colons et aucun de ces cri­minels n’a jamais eu affaire à la justice pour ses crimes.

Les soldats tuent des mil­liers de Pales­ti­niens ; beaucoup d’entre eux sont des enfants. Aucun de ces cri­minels n’a jamais été emprisonné.

Est-​​ce que cela ne vous rappelle pas ce qui se passait en Afrique du Sud ?

Est-​​ce que ce n’est pas du racisme, de la discrimination et de l’apartheid ?

Est-​​ce que cela ne mérite pas boycott et isolement ?

Je pense que vous connaissez ces faits. Ce n’est qu’un rappel pour tout ceux qui veulent dis­cuter du caractère ou non raciste colonial et d’apartheid de l’Etat, ou ceux qui veulent que nous l’oubliions. C’est un Etat raciste qui pra­tique l’apartheid.

Per­sonne ne nous convaincra qu’Israël est un Etat démo­cra­tique. De même que nous nous ne ces­serons de croire et d’affirmer que notre lutte est dirigée contre le sio­nisme, idéo­logie et poli­tique raciste à l’origine de nos catastrophes.

Depuis les der­nières élec­tions, notre peuple subit les sanc­tions imposées par l’occupation et le monde occi­dental, et nous constatons les résultats sur le terrain.

Des sanc­tions qui nous rap­pellent celles qu’a subi le peuple irakien. Elles sont pré­sentées au monde comme des outils pour arrêter le Hamas (peut-​​être même "pour le bien" des Pales­ti­niens), ten­tative visant à pousser les Pales­ti­niens à rendre le Hamas res­pon­sable de la famine.

En réalité, elles visent à créer les condi­tions adé­quates pour que le "Plan de Conver­gence" soit accepté et mis en appli­cation par les Pales­ti­niens eux-​​mêmes. Impli­ci­tement ou expli­ci­tement, le plan est supposé recevoir le soutien des Etats-​​Unis et des gou­ver­ne­ments européens.

Néan­moins, il constitue une vio­lation avérée de la loi inter­na­tionale, de toutes les réso­lu­tions des Nations-​​Unies, de la décision de la Cour Inter­na­tionale de Justice et de nos droits humains fon­da­mentaux. Il écarte tous les prin­cipes pales­ti­niens pour les­quels nous nous sommes sacrifiés et avons lutté depuis 1929.

L’auto-détermination devient "auto­nomie sous contrôle israélien", les "fron­tières natio­nales" des ghettos entourés de murs et Jéru­salem une capitale juive où ses 230.000 habi­tants pales­ti­niens seront menacés d’expulsion et de net­toyage eth­nique. Les 6 mil­lions de réfugiés ne seront plus qu’un sou­venir de notre histoire.

Dans le contexte de ce que nous subissons et que vous voyez clai­rement sur le terrain, nous ne pouvons pas com­prendre que cer­tains conti­nuent d’en appeler à "la justice en Palestine et en Israël".

De quelle sorte d’oppression et d’injustice souffre Israël ?

Comment peut-​​on mettre sur un pied d’égalité la victime et le criminel ?

Les Pales­ti­niens ont besoin de justice et Israël doit recon­naître ce besoin de justice.

Nous savons que notre conflit va durer encore long­temps. C’est la raison pour laquelle nous devons pro­fon­dément enra­ciner notre lutte dans nos droits inalié­nables et nous devons construire sur des bases solides de justice. Ce qui implique qu’il est important pour nous de décrire la réalité dans laquelle nous vivons.

Nous faisons l’expérience de l’occupation sur le terrain et nous en avons les cica­trices sur la peau.

C’est pourquoi nous, les Pales­ti­niens, sommes ceux qui peuvent dis­cuter et décider comment nous nous pré­sentons, nous, nos droits et notre oppression, comment nous en parlons et quels argu­ments nous utilisons.

Nous savons exac­tement comment la décrire et comment en parler. Nos amis, nos cama­rades et nos sou­tiens peuvent la pré­senter de la manière la plus appro­priée à leur contexte de travail, sans tou­tefois faire de conces­sions sur l’essence de la question elle-​​même.

Nous res­pectons les droits de l’homme mais, jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons pas vu leur appli­cation sur le terrain - en par­ti­culier pour ce qui concerne la Palestine et Israël Apartheid.

Nous devons libérer ces lois et les orga­nismes des Nations Unies des griffes des pou­voirs colo­niaux aux Etats-​​Unis et dans l’Union Euro­péenne de manière à ce que nous, et tous les autres peuples opprimés de par le monde, puis­sions les constater sur le terrain et en bénéficier.

Le pro­blème, une fois encore, ce n’est pas nous, les Pales­ti­niens, ni notre manière de nous pré­senter ou de nous repré­senter, mais c’est le monde et la manière dont il veut nous voir et nous traiter. Nous sommes les vic­times des fautes des autres.

L’application et la mise en œuvre de la loi inter­na­tionale prônées par les cam­pagnes popu­laires pour la justice trouvent un exemple impres­sionnant d’efficacité dans le cas de l’Afrique du Sud.

Il est pri­mordial de trouver comment cela peut être pos­sible dans le cas de la Palestine et comment la société civile peut devenir le moteur de ce processus.

La société civile et la base sont, par défi­nition, les acteurs qui peuvent contribuer direc­tement à l’application des lois au moyen de diverses formes de boycott, y compris le dés­in­ves­tis­sement. Ceci nécessite de construire le fon­dement néces­saire pour des chan­ge­ments poli­tiques au niveau gou­ver­ne­mental et, ensuite, appliquer des sanctions.

La Cam­pagne a établi cette stra­tégie simple pour que la loi inter­na­tionale soit appliquée dans dif­fé­rents contextes, partout dans le monde, y compris le Col­loque ECCP sur l’appel à sanc­tions européen. Les actions de boycott et de dés­in­ves­tis­sement entre­prises au niveau mondial et leur début de succès consti­tuent la toile de fond de cette vision.

Nous connaissons très bien les dyna­miques et diver­gences entre les forces sociales en Europe concernant la Palestine et les dif­fi­cultés ren­con­trées par cer­tains pour com­prendre que les cam­pagnes de boycott sont un moyen d’isoler Israël.

Ces dis­cus­sions et divi­sions n’existent heu­reu­sement pas dans d’autres régions du monde, en par­ti­culier parmi ceux qui souffrent du racisme et du colonialisme.

Mais nous ne pouvons créer un "cas spécial" pour l’Europe car notre peuple et le monde ont besoin de cohé­rence dans la manière dont nous nous pré­sentons et nous repré­sentons notre oppression.

De plus, nous ne sou­haitons pas nous tenir aux côtés de l’un ou l’autre des "cou­rants" euro­péens, mais nous conti­nuerons à pré­senter nos posi­tions comme étant les réa­lités du terrain qui nous sont imposées.

Nous appré­cions la dis­cussion et le dia­logue. Nous sommes heureux de tra­vailler avec qui­conque est inté­ressé. Mais ce n’est pas à l’Europe de nous dicter notre ter­mi­no­logie et nos appels.

Nombre des objec­tions qui limitent le déploiement tous azimuts du mou­vement BDS en Europe viennent à l’évidence du posi­tion­nement de cer­tains groupes européens.

Nous appré­cions ce sens de la diplo­matie. Mais il est triste de voir que parfois, les pré­oc­cu­pa­tions des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes semblent moins importantes.

Nous appré­cie­rions que l’urgence à dire la vérité telle qu’elle est soit prise en consi­dé­ration, plutôt que le souci de quelques-​​uns à dire et à entendre des mots clairs.

En fait, les posi­tions "deux poids-​​deux mesures" des gou­ver­ne­ments se reflètent mal­heu­reu­sement dans les points de vue de cer­tains mou­ve­ments sociaux.

Alors que le droit des Pales­ti­niens à énoncer la vérité peut être ouver­tement attaqué, après trois années de travail extensif et intensif dans les mou­ve­ments globaux, nous avons appris qu’il est géné­ra­lement considéré comme tabou de cri­tiquer fer­mement les orga­ni­sa­tions qui refusent de dire la vérité et défendent le racisme der­rière le "caractère juif" d’Israël et du sionisme.

Dans cette situation euro­péenne dif­ficile, nous appré­cions et res­pectons tous les cou­rageux mili­tants, en incluant évidemment les juifs anti-​​sionistes, qui orga­nisent quo­ti­dien­nement la soli­darité en Europe et sont désireux de dire la vérité. Ils sont les vrais par­tisans des droits de l’homme.

La diplo­matie est impor­tante mais elle ne peut pas être mar­chandée avec la vérité. Le peuple que vous sou­tenez a lui aussi besoin de diplo­matie et de respect.