Lettre ouverte à Philippe Gruson, rédacteur de l’Atlas biblique du voyageur en Terre sainte

André Rosevègue, dimanche 16 octobre 2016

Monsieur,
Un abonné du Monde de la Bible m’a prêté pour un voyage en Palestine et Israël « l’Atlas biblique du voyageur en Terre sainte » dont vous êtes le rédacteur pour Le Monde de la Bible, et je lui en suis reconnaissant.

Toutefois, je dois vous dire mon étonnement à sa lecture. Je ne suis pas un spécialiste, mais plusieurs éléments me paraissent difficilement acceptables et me surprennent, connaissant un peu les éditions Bayard tant sur le plan professionnel que privé.

Pour ne parler que de la chronologie à partir de 1848 (page 61), l’absence de mention des accords Sykes Picot de 1916, c’est-à-dire du plan concerté des gouvernements britannique et français de démantèlement de l’empire ottoman, fait problème, car c’est dans ce cadre, qui sera confirmé par la Société des Nations, que se situe la déclaration Balfour et l’organisation d’une immigration juive validant le projet sioniste.

Si la plupart des dates choisies sont pertinentes, votre manière de résumer l’événement fait souvent problème. Je m’arrêterai simplement à la date de 2003 : « construction de la barrière de sécurité autour des Territoires occupés ». Comment peut-on écrire une telle contre-vérité quand la Cour Internationale de Justice elle-même a condamné la construction d’un Mur qui s’enfonce profondément dans le territoire de Cisjordanie, confisquant terres et puits ? Il s’agit ni plus ni moins d’un mur d’annexion, et d’un mur d’apartheid.

Pour le dire brutalement, s’il s’agit pour vous de reprendre la vision sioniste de l’Histoire, les documents réalisés par l’Office du tourisme israélien à l’intention des pèlerins chrétiens sont très bien faits. Je ne m’attendais pas à ce qu’une telle publication de Bayard Presse contribue à permettre au touriste de visiter la Terre sainte en ignorant le peuple qui y vit sous domination. Je n’ai pas compétence pour le dire, mais ce n’est pas l’idée que je me faisais d’une vision chrétienne d’un territoire, fusse-t-il la Terre sainte.

En espérant qu’une relecture attentive vous permette des éditions ultérieures différentes, je vous prie de croire, Monsieur, à mon indéfectible attachement aux droits des peuples.

André Rosevègue

(membre de l’Union Juive Française pour la Paix et de l’Association France Palestine Solidarité, ma lettre est personnelle)

Copie au Directeur du Monde de la Bible Copie à Bayard Presse

Annexe : diverses remarques supplémentaires

− sur la chronologie

1850 : « Début du mouvement juif du retour » (le terme de retour mériterait des guillemets car il est objet de débat). En 1850, il s’agit d’un mouvement religieux sans aucune perspective de création d’un Etat.

1897 : « Herzl demande un Etat pour les juifs persécutés en Russie et en Pologne » ; il s’agit d’un mouvement sioniste laïque pour la création d’un Etat pour tous les Juifs du monde.

1935 : « Montée du nazisme » : En 1935 ? Victoire du nazisme en 1933 ! « Début de l’antisionisme arabe ». Ignorez vous que dès 1919 les comités réunissant chrétiens et musulmans en Palestine s’adressaient au congrès de Versailles pour lui demander de ne pas cautionner la création d’un foyer juif en Palestine qui serait un facteur de troubles graves ?

1944 : « Résistance juive contre les Anglais et les Arabes en Palestine (Hagana, Irgoun, Stern) » ; accorder le titre de « résistants » aux groupes juifs armés, c’est vraiment reprendre le discours du vainqueur.

1949 : « Armistice : 500 000 réfugiés palestiniens » ; ce chiffre est le plus bas que j’ai jamais lu ; et il n’est pas dit que ce mouvement d’expulsion a commencé avant même la proclamation de l’Etat d’Israël et la guerre israélo-arabe.

1967 : la nouvelle vague de réfugiés (autour de 300 000) mérite mention

1999 : « reprise du processus de paix » : on sait depuis longtemps que c’est un leurre, que « l’offre généreuse » de Ehoud Barak était vide

Absence de la guerre du Liban de 1982 (et du rôle de milices chrétiennes aux côtés d’Israël), absence des actions de bombardements de 2009 et 2014 sur Gaza et du blocus de Gaza, ça fait beaucoup.

− quelques autres remarques éparses sur le texte

Page 9 : à propos d’Hébron et du Tombeau des Patriarches, vous écrivez « vénéré par les juifs et les musulmans ; d’où de fréquentes tensions’’ Vous avez visité Hébron ? Vous avez vu les grillages pour protéger les passants du souk des détritus jetés par les colons installés au dessus ? Vous avez entendu parler du massacre perpétré par un juif extrémiste considéré aujourd’hui comme un martyr par les plus extrémistes des religieux juifs ? Pour vous, cela peut se traduire par l’expression « fréquentes tensions » ?

Page 11 : Maalé Adoumim, « agglomération israélienne récente ». Et non une colonie en territoire palestinien pour aider à couper la Cisjordanie en deux et encercler Jérusalem Est ?

Page 15 : « L’Etat cherche à sédentariser ces Bédouins pour mieux les intégrer ». Quelle sollicitude ! Pour ne pas m’énerver, je vous renvoie à l’exposition réalisée par l’UJFP sur le sujet, à la brochure publiée (« Le désert des Bédouins », hors série de la Revue « De l’Autre Côté »), et à tous les documents sur la destruction des « villages non reconnus », certains rasés des dizaines de fois

Page 33 : détail peut-être futile : On saura que Akko s’est appelé Ptolémaïs au temps de Saint Paul et Saint-Jean d’Acre au temps des croisés, on ne saura pas que pour les Palestiniens c’est depuis longtemps Acca.