Lettre ouverte à Mahmoud Abbas

Huda Al Sadi, jeudi 14 janvier 2016

Huda AL SADI
23 ans – Bande de Gaza
Diplômée de Français de l’Université Al Aqsa
Major de promotion 2015

Cher Président Mahmoud Abbas (Abo Mazen)

Je vous envoie cette modeste lettre au nom des Palestiniens — oh pardon je voulais dire au nom des Gazaouis, ces gens qui survivent toujours sur ce petit coin de la Palestine qu’on appelle « La bande de Gaza ». Oui mon Président, il existe toujours, ce petit coin dans lequel vous aviez l’habitude de vivre, dans votre maison qui se trouve dans la rue Anssar.

Mon cher Président, depuis votre départ en 2007, rien n’a changé dans la bande, qui ne dépasse pas 360 kilomètre carrés.

Ou je croyais encore que rien n’avait changé, cette année-là… J’avais seulement 15 ans et je n’avais aucune connaissance de la politique, de la guerre civile, de la division, de la haine qui se trouve dans les cœurs de certains ; à cet âge-là, je croyais que le peuple d’un pays ne se bat jamais contre lui-même, ne se déteste jamais, ne se divise jamais — jamais.

Surtout les Palestiniens, qui habitent dans le seul pays occupé et colonisé dans le monde à ce siècle, où l’on chante la liberté bien qu’on la cherche encore.

Mon cher Président, en cette année-là, je croyais qu’il s’agissait d’une situation éphémère qui finirait vite ; une guerre civile… La division et la haine n’existent pas entre des gens dont la seule préoccupation est la fin de l’occupation, la renaissance de la paix et la récupération de leur terre.

Malheureusement, à cet âge, j’ai eu tort. Tout ce en quoi je croyais est parti en fumée depuis, après huit ans de division entre les deux pôles de la Palestine — disons : ce qui reste de la Palestine (la Bande de Gaza et la Cisjordanie).

Comme si la division terrestre effectuée par les israéliens n’avait pas suffi, nous, les Palestiniens, nous avons créé une autre division, la division entre nous. Au lieu de nous unir, nous nous sommes éloignés, et notre ennemi nous regarde réaliser par nous-mêmes ce qu’il voulait faire depuis longtemps, et il rit devant le ridicule d’un peuple qui a oublié sa propre cause en s’engageant dans le massacre de son frère — et pourquoi ?

Quant au pouvoir, qu’il aille en enfer, ce pouvoir qui détruit notre cause et réalise ce que veut notre ennemi.

Qu’il aille en enfer, ce pouvoir qui remplace le nom des Palestiniens par ceux de Gazaoui et de Cisjordanien.

Qu’il aille en enfer, ce pouvoir qui divise la Palestine en Fatah et Hamas. Découvrant que tout avait changé autour de moi, mon cher Président, je me lève pour dire : Gaza n’est plus Gaza et la Cisjordanie n’est plus la Cisjordanie. En étant assiégée depuis huit ans jusqu’à aujourd’hui, Gaza est devenue la plus grande prison au monde.

Voulez-vous que je commence d’abord par les guerres, rien que trois guerres pendant ces huit ans, avec seulement des milliers de morts et des millions de pertes et de destructions massives ?

Ou est-ce que je dois parler de la reconstruction à laquelle il faudra une centaine d’années pour sa mise en place, pour la simple raison que nous sommes toujours assiégés ?

Pensez-vous que je doive parler du taux de chômage, avec un pourcentage de 42%, considéré comme le plus élevé du monde ?

Est-ce que je dois parler de la fermeture permanente du passage de Rafah et de l’ouverture épisodique, pour quelques instants, de celui d’Eretz, ou bien des milliers d’étudiants qui au long de chaque année perdent la chance de continuer leurs études, ou encore des milliers de malades qui meurent tandis qu’ils attendent une autorisation israélienne pour se soigner et guérir, ou enfin des milliers de familles, de mariés, de fiancés dispersés entre la Bande et la Cisjordanie, qui n’ont pas le droit de s’unir pour la simple raison que les israéliens craignent une croissance démographique des Palestiniens dans LEUR PROPRE PAYS ?!

Cher Président, Gaza n’est plus la même, voilà huit ans que les Gazaouis n’ont plus d’électricité comme tout le monde, voilà huit ans qu’on nous dit que demain il y aura une solution radicale pour régler le problème, et que demain ne vient plus. Quand j’étais plus jeune, je priais pour que l’électricité se coupe afin d’avoir le plaisir d’allumer les bougies cachées dans les tiroirs — et que n’ai-je prié !

Savez-vous qu’il y a actuellement plus de 40 000 employés qui reçoivent moins de la moitié de leur salaire tous les trois ou quatre mois ? Savez-vous, qu’ici à Gaza, ceux qui travaillent (des fonctionnaires) s’occupent de leurs maisons, de leurs enfants, de leurs besoins avec seulement 1 000 shekels (142 euros) ? Et que dirons-nous des gens sans travail ?!

Avec un taux de pauvreté qui a dépassé 60%, Gaza ne sera plus jamais Gaza après tout cela, Gaza avec ces 1,8 millions d’habitants est déclarée comme un endroit inhabitable à partir de 2020, selon le dernier rapport issu de l’ONU.

Et malgré tout cela, nous survivons encore, notre cher Président. Je ne sais pas que ce qui se passe en Cisjordanie où vous vous trouvez, tout ce que je sais est que le nombre de martyrs est en train d’augmenter là-bas, le nombre de destructions, le nombre de colonies, et le nombre de check-points, bien sûr.

Imaginez-vous Monsieur le Président, je suis une jeune PALESTINIENNE de 23 ans qui ne connait la Palestine que dans les photos – et tant de jeunes me ressemblent. Monsieur le Président, j’ai grandi en rêvant de vous voir un jour, mais dans notre cas, je ne peux que prier que ma lettre vous arrive, et cela devra me suffire. Mon cher Président, je vous écris en tant que jeune fille, une Gazéenne, comme disent les historiens français qui s’intéressent encore au passé de Gaza, une Palestinienne qui a passé sa vie à se préparer pour devenir dentiste, un rêve piétiné par la division palestinienne, or je ne veux pas que les rêve des autres générations soient écrasés.

Je vous envoie ces mots qui représentent la dernière lueur d’espoir dans la vie d’une personne jeune, qui n’a pas encore goûté le sens de la vie comme tant d’autres de son âge…

Au nom des jeunes Palestiniens, n’écrasez pas notre avenir avant qu’il ne soit dessiné, nous vous supplions d’arrêter ce conflit entre la Palestine de Gaza et la Palestine de Cisjordanie.

S’IL VOUS PLAIT, oubliez le passé et souvenez-vous de la PALESTINE La Paix dont on rêve, L’Amour de la patrie, la Libération des prisonniers, L’Espoir des jeunes Palestiniens, Le Sang des martyrs, la Tendresse de nos mères, l’Infini de notre volonté, la Naissance d’un nouvel avenir, l’Exil de nos ancêtres…

On a encore des rêves !!

Huda AL SADI
Gaza, le 10 janvier 2016