Lettre au président Mahmoud Abbas

Abdelfattah Abusrour., lundi 22 septembre 2008

Je m’appelle Abdel­fattah Abdel­karim Hasan Ibrahim Mohamad Ahmad Mostafa Ibrahim Srour Abusrour. Je suis encore réfugié dans mon propre pays avec deux clés rouillées à la maison.

Cher M. le Président de l’Autorité Palestinienne

Je m’appelle Abdel­fattah Abdel­karim Hasan Ibrahim Mohamad Ahmad Mostafa Ibrahim Srour Abusrour. Je suis né au camp de réfugiés d’Aida, sur un terrain loué pour 99 ans par l’UNRWA des pro­prié­taires pales­ti­niens de la ville de Bethléem. Mes deux frères ainés, mon père ainsi que son père et tous ceux qui sont nés avant eux, sont nés dans le village de Beit Nateef, un des vil­lages détruits le 21 Octobre 1948 par les bandits sio­nistes. Ma mère est née dans le village de Zaka­reyya, aussi détruit en 1948. Ce sont deux vil­lages parmi les 534 vil­lages détruits par les bandits sionistes.

J’ai grandi dans le camp de réfugié d’Aida. Lorsque j’avais 4 ans, je me sou­viens que la plupart des habi­tants de camp se cachaient dans la cave der­rière notre maison. Je me sou­viens des vieux parlant de la guerre. Je me rap­pelle que le ciel était incrusté d’avions, et que nous, les enfants, nous étions cou­verts par des cou­ver­tures noires, par les soins de nos mères.

Je me sou­viens du premier couvre-​​feu après l’occupation israé­lienne dans le camp Aida en 1968. Je me sou­viens du premier soldat israélien, qui était un vieux juif irakien d’environ 60 ans, qui était posi­tionné juste devant la porte de notre maison. Je me sou­viens du jour où mon deuxième frère était invité pour une entrevue à l’administration de l’occupation mili­taire en 1972. Il n’est jamais revenu à la maison. Je me sou­viens de son exil après six mois en prison, sans confession et sans jugement.

Je me rap­pelle les pre­miers points col­lectifs de dis­tri­bution d’eau dans le camp. Il y avait quatre points avec quatre robinets chacun pour toute la popu­lation du camp. Je me sou­viens aussi des pre­miers WC col­lectifs. Il y avait aussi quatre points, chaque point est composé d’un WC pour les hommes et un pour les femmes. Je me sou­viens de ter­rains autour de camp, où nous avions l’habitude de jouer, de pré­senter nos petits spec­tacles de théâtre dans la nature. Je me sou­viens des grands trous dans la terre ; lorsqu’ils se replis­saient d’eau, ils deve­naient nos piscines.

Je me sou­viens de la pre­mière colonie israé­lienne autour du camp, la colonie Gilo… Les grues y tra­vaillent tou­jours depuis le début des années 70. Je me sou­viens des reli­gieux juifs venant à la Mosquée de Bilal Ibn Rabah, qui fut trans­formée en syna­gogue après l’occupation de 1967, et rebap­tisée le Tombeau de Rachel pour faire leurs prières. Nous, nous étions plus auto­risés à laver nos morts et faire une der­nière prière sur eux avant de les enterrer, dans le cime­tière juste à côté.

Je me sou­viens de pre­miers points de contrôle mili­taires israé­liens entre Bethléem et Alquds-​​Jérusalem. Je me sou­viens des pre­miers permis exigés par les Israé­liens, et toutes les routes alter­na­tives et les chemins pour contourner les points mili­taires pour ceux qui n’avaient pas de permis.

Je me sou­viens de l’évolution du mur de sépa­ration, de l’état où il n’était qu’un amas de terre et d’énormes trous dans les routes et les rues, et puis en barbelé, et ensuite en blocks de ciment de 2 mètres, et 4 mètres et 8 à 12 mètres de hauteur. Je me sou­viens de toutes les fois où j’ai été capturé par les soldats israé­liens sur le chemin vers ma famille à Jérusalem-​​ mon épouse est de Jéru­salem Est. Je me sou­viens de 6 ans sans permis où j’ai pris tous les chemins connus ou inconnus de Bethléem à Al Quds, que ce soit par l’Est ou par l’Ouest, par les routes prin­ci­pales, ou par les vallées ou les collines.

Je me sou­viens de cet espace qui s’est rétréci dans le camp, et de cette popu­lation crois­sante d’environ 5000 habi­tants ori­gi­naires de 41 vil­lages détruits par les bandits sio­nistes, où 66 pour cent ont moins de 18 ans, où la rue est le seul espace de jeu. Des murs ont été construits encer­clant le camp à l’Est, au Nord et à l’Ouest.

Je me sou­viens de cet accord de Jéricho, où le check point à la sortie de Jéricho ne devrait être que sym­bo­lique, et où on passe des heures pour sortir de Jéricho parce que c’est la volonté de n’importe quel petit soldat d’une armée d’occupation. Et nous négo­cions main­tenant un passage vers la vieille ville de Jéru­salem, sous contrôle de cette même armée d’occupation israélienne.

Je me sou­viens que nous étions nourris de l’amour de ce pays occupé, parce qu’il est le nôtre. Je me sou­viens des clés rouillées de nos maisons dans notre village de Beit Nateef, des clés pour des portes qui n’existent plus, des clés qui ont leurs portes dans nos cœurs et dans notre ima­gi­nation…. Des clés pour des portes qui étaient réelles et qui ont existé, pour des maisons réelles et qui avaient existé, où de vrais per­sonnes ont vécu et ont élevé leurs enfants. Ces clés rouillées sont encore avec moi. Je me sou­viens que nous étions élevés avec cette croyance éter­nelle que le droit est le droit, et que rien ne jus­tifie de l’ignorer. Je me sou­viens que notre droit au retour dans nos maisons et nos vil­lages d’origine est un droit éternel, et rien ne puis le changer, ni ce qu’on appelle « les réa­lités sur le terrain », ni les accords poli­tiques, parce que ce n’est pas seulement un droit col­lectif mais un droit indi­viduel…. C’est de mon droit M. le Pré­sident, et le droit de mes enfants et mes petits enfants et tous ceux qui sui­vront peu importe où ils seront nés.

Cher M. le Président

Je me rap­pelle le décès de ma mère, le 9 Sep­tembre 2003. Elle avait 75 ans. Je me rap­pelle la mort de mon père le 26 Décembre 2006. Il avait 96 ans. Ma mère et mon père espé­raient être enterrés dans leur village de Beit Nateef, là où ils se sont mariés, là où ils ont élevé quelques uns des leurs enfants, là où ils ont irrigué leur terre de sueur, de sang et de larmes, là où ils ont rempli la terre de joie, de bonheur, de rires et de chuchotements.

Mes parents sont enterrés dans le cime­tière du camp d’Aida. Le tombeau de ma mère est juste sous la tour de sniper mili­taire, entourée de bar­belés. Le tombeau de ma mère ne m’est pas acces­sible. Je ne peux même pas lui rendre visite un jour de fête ou un autre jours pour lui réciter une sourate du Coran.

Cher M. le Président

J’ai été rempli d’espoir qu’après 60 ans d’occupation, qu’après 60 ans de résis­tance armée et non-​​armée, nous pour­rions réa­liser quelque chose d’autre que les pro­messes futiles. J’ai été plein de l’espoir que nous ne ren­drons jamais nos droits, que nos droits sont reconnus par le monde entier, même si le monde entier reste com­plice de l’injustice. J’ai été rempli d’espoir que rien ne jus­tifie que nous renon­çions à nos droits, malgré toutes « les réa­lités sur le terrain » comme ils le disent. Autrement, quel héritage nous laissons à nos enfants et les géné­ra­tions à venir. Faut-​​il leur dire : Allez et laissez-​​vous emporter par le vent… Ne résistez jamais à l’oppression, et ne vous levez pas devant l’injustice. L’importance est de rester vivant, même si cette vie n’est qu’une vie d’humiliation et de non recon­nais­sance d’appartenance à la race humaine.

Où est-​​ce que vous nous amenez M. le Pré­sident ? A quel désert vous nous guidez ? A quelle catas­trophe ? Comment osez-​​vous décider combien de réfugiés peuvent ou ne peuvent pas retourner chez eux ? Qui vous a donné la per­mission de parler en mon nom, et au nom de mes enfants ? Qui vous a demandé de déclarer les soldes sur nos droits ? Quel est le prix de telles soldes sur les droits de gens et leurs sacri­fices pendant 60 ans ?

Là où les réso­lu­tions des Nations Unies parlent de DROIT AU RETOUR ET DROIT à la Com­pen­sation pour toutes les souf­frances dans l’exil et dans les camps de refuge, pour toutes ces exploi­ta­tions de nos terres et nos pro­priétés, pour toutes ces années d’humiliation et de torture qui empirent chaque jour, vous osez dire que tout le monde ne veut pas retourner dans leur village d’origine ? Même si c’était le cas, cela ne leur enlève aucu­nement leurs droits dans leurs maisons et leurs terres d’origine, qu’ils veuillent retourner ou pas. S’ils veulent vendre aux autres, c’est leur choix, mais il n’est aucu­nement le droit de qui­conque d’autre de décider qui veut et qui ne veut pas retourner. Ce n’est pas votre droit, et le droit de qui­conque d’autre de dire « ceux qui ne veulent pas retourner, il fau­drait les com­penser ». Chaque réfugié et fils de réfugiés et petit fils ou fille de réfugié a droit à la com­pen­sation pour ces 60 ans de Nakba, ceux qui ont quitté ou qui ont été forcés de quitter… ceux qui étaient pro­prié­taires des terres, qui avaient leur champs d’orangers et des arbres frui­tiers. Oui, les oranges de Jaffa exis­taient avant Israël, et conti­nueront à exister après Israël, si Israël ne finit pas par les détruire aussi comme les oli­viers mil­lé­naires qu’il a détruits.

Vous n’avez pas été élu, M. le Pré­sident, pour renoncer à nos droits … ou pour aban­donner nos espoirs et nos rêves et les droits de notre peuple qui est encore dans les camps de refuge, vivant sur des ter­rains loués, des réfugiés dans notre propre pays ou ailleurs, et qui attendent tou­jours ce retour dans les maisons d’origine depuis 60 déjà.

Jour après jour, semaine après semaine, mois après mois et année après année nous vivons dans le men­songe, et des pro­messes brisées d’un chan­gement…. Mais le chan­gement arrive mais pour le pire et non pas pour le mieux. Rien ne s’améliore avec toutes ces négo­cia­tions, M. le Pré­sident ? Faut-​​il que nous nous désha­bil­lions et montrer notre nudité pour qu’Israël et ses leaders et ses forces d’occupation soient satis­faits que n’avons plus rien à cacher ?

Hier, des Israé­liens ont dis­tribué des papiers à Jéru­salem Est, uti­lisant le Coran Sacré et leur Torah, disant qu’ils ne font qu’accomplir la pro­messe de Dieu pour peupler Israël et chasser tous ceux qui ne sont pas juifs. Et il fau­drait que nous com­pre­nions ce qu’ils demandent et les aider, en quittant notre pays parce qu’il y a tel­lement d’autres pays arabes pour nous accueillir ? Après cela nous pouvons vivre en paix, et nos enfants peuvent être heureux avec leurs enfants, et tout sera mer­veilleux. Est-​​ce la pro­chaine étape, M. le Pré­sident ? Est-​​ce parce que les colonies sur le terrain s’étendent tel­lement, et que nous ne pouvons pas forcer notre pré­sence en Israël, alors il faut que nous soyons gentils pour que le monde entier nous traite avec sym­pathie, et faire ce qu’Israël veut que nous fas­sions ? Et ensuite, nous allons parler des com­promis ter­ribles et des solu­tions dif­fi­ciles, et donc c’est à nous d’être les plus gentils et offrir le plus de com­promis, et par­donner, et oublier, et aban­donner nos droits, et quitter le pays ou mourir, et comme cela tout sera résolu ?

M. le Président,

Je ne suis pas prêt pour quitter mon pays. Je ne le quit­terai jamais de plein gré, même si c’était le seul moyen pour gagner ma vie. Je ne renon­cerai jamais à mon droit de retour dans mon village d’origine, même si j’ai un for­te­resse au Royaume Uni, et un château en France, et un chalet à la mer rouge, et une pro­priété aux Bahamas. Mon droit est le mien, et donc ni vous ni aucune autre per­sonne n’a le droit d’effacer mon droit, de l’échanger ou de jouer avec.

Nous avions l’habitude d’entendre parler des lignes rouges qu’aucun négo­ciateur ne fran­chira. Que reste-​​t-​​il de ces lignes rouges, M. le Pré­sident ? Nous enten­dions parler de la ligne verte… qui est devenue la ligne grise du mur de sépa­ration. Les lignes rouges sont devenues des lignes roses et sont tel­lement diluées dans le blanc qu’elles sont devenues invi­sibles. Est-​​ce ce qui nous reste de notre résis­tance his­to­rique, et de tout le sang des martyrs et des années d’emprisonnement ?

J’espère sin­cè­rement que vous quit­terez votre tour d’ignorance des besoins de votre peuple et que vous des­cendrez un peu sur le terrain et regar­derez les yeux de ceux qui ont encore la passion pour ce pays malgré ces désastres dans les­quelles nous sommes plongés au milieu de ces négo­cia­tions futiles et non pro­duc­tives, pendant que le sang pales­tinien est versé tous les jours par ceux avec qui vous négociez. N’avons-nous plus de honte pour laisser ce cirque continuer ?

J’aurais beaucoup aimé M. le Pré­sident qu’une telle énergie pour négocier avec les Israé­liens soit investie pour unir les Pales­ti­niens qui sont encore en dispute, et à cause d’un tel entê­tement de nos leaders poli­tiques, ce n’est point vous, les leaders, qui souffrez, mais votre peuple. Sommes-​​nous tel­lement sans valeur que nous ne méri­tions point votre temps et votre énergie pour arrêter cette mas­carade et unir votre peuple au lieu de chercher tou­jours ce qui divise ces âmes tor­turées ? Ne suffit-​​il pas que nous sommes consi­dérés comme un cas huma­ni­taire tout sim­plement, qui ne vaut pas plus qu’un sac de farine ou une bou­teille d’huile ou un médi­cament périmé ? Ne suffit-​​il pas que toute une popu­lation soit trans­formée en men­diants et soit mise dans la pau­vreté, dépendant de la charité au lieu de l’aider à pro­duire en gardant sa dignité intacte ? Ne suffit-​​il pas l’humiliation de l’occupation que nous soyons forcés à subir toutes ces humi­lia­tions à venir ?

Je crois entiè­rement dans la paix et la non-​​violence. Je suis entiè­rement croyant dans l’espoir, le droit et la justice. Je suis entiè­rement croyant dans les valeurs qui font de l’humanité ce qu’elle est. Je n’ai jamais appris à haïr. Je n’ai jamais haï per­sonne. Mes parents étaient une source d’amour et de paix. Ils ne m’ont jamais appris à moi et à mes frères quelque chose d’autre que le respect des autres et un amour infini à donner et à aider les autres. Ils nous ont appris que lorsqu’on pra­tique la vio­lence, on perd une partie de son humanité. Mais en même temps, ils nous ont appris à défendre le droit et ce qui est juste et de s’élever contre tout ce qui injuste, faux et mal.

Alors M. le Pré­sident, j’ose vous dire que vous n’avez aucun droit, même en étant le Pré­sident d’une Autorité qui n’a aucune autorité sur quoi que ce soit-​​ à l’exception pro­ba­blement de nous-​​ mais qui ne peut nous pro­téger ou même se pro­téger contre n’importe quel petit soldat ou soldate israélien, pour renoncer à nos droits, les droits de deux tiers de votre peuple pour retourner avec dignité dans leurs vil­lages et terres et pro­priétés détruits, et qu’ils soient com­pensés pour toutes leurs souf­frances et leur exil, et l’exploitation par les sio­nistes de leurs champs et terres, et le vol de leurs pro­priétés et comptes dans les banques anglaises ou autres.

M. le Président

Je ne sais pas si vous allez lire ces mots ou pas. Je ne sais pas si je vais rester en vie lorsque vous les lisez ou pas… Mais en tous les cas, j’espère que ces mots qui viennent de mon cœur vont dans votre cœur, M. le Pré­sident, et que vous puissiez trouver l’espoir et la force que notre peuple garde encore en lui. Nous ne renonçons pas à nos droits. La paix peut être construite seulement avec la Justice. La paix réelle peut être bâtie avec une justice réelle…. Toute autre chose n’est qu’une plai­san­terie àla face de l’histoire.

Je m’appelle Abdel­fattah Abdel­karim Hasan Ibrahim Mohamad Ahmad Mostafa Ibrahim Srour Abusrour. Je suis encore réfugié dans mon propre pays avec deux clés rouillées à la maison.

Abdel­Fattah Abusrour, PhD Ashoka Fellow Director of Al-​​Rowwad Cultural and Theatre Training Center