Lettre au Ministre des Affaires étrangères

Jean-​​Claude Lefort, député du Val de Marne, jeudi 23 février 2006

Le peuple pales­tinien a voté pour élire ses députés. [Le scrutin] ne laisse prise à aucune contes­tation quant à sa sin­cérité. Ce vote très massif et honnête s’est traduit par une situation bou­le­versée au plan politique.

Paris, le 16 février 2006

M. Phi­lippe Douste-​​Blazy Ministre des Affaires étran­gères 37, Quai d’Orsay 75007 Paris

Monsieur le Ministre,

Le 25 janvier dernier, dans des condi­tions pourtant par­ti­cu­liè­rement dif­fi­ciles, le peuple pales­tinien a voté pour élire ses députés. Ce scrutin qui a mobilisé une très large partie du corps élec­toral a été jugé par tous les obser­va­teurs comme par­fai­tement trans­parent et démo­cra­tique. Il ne laisse prise à aucune contes­tation quant à sa sin­cérité. Ce vote très massif et honnête s’est traduit par une situation bou­le­versée au plan poli­tique. Le Hamas a pris lar­gement le pas sur le Fatah et les autres partis en com­pé­tition. Tel est, qu’il plaise ou non, le résultat du vote des Pales­ti­niens. On ne peut se pré­valoir de la démo­cratie et l’exiger, notamment au Proche-​​Orient, de façon plus qu’insistante et refuser ce choix démo­cra­tique quand bien même il pose des pro­blèmes sérieux évidents.

Il soulève en par­ti­culier la question de la « gestion poli­tique » de cette situation nou­velle. Et pour apporter à cette question une réponse adaptée il convient de com­prendre, pour les prendre en compte, les raisons pour les­quelles les Pales­ti­niens ont voté de la sorte. Or nous assistons depuis ces résultats à des décla­ra­tions abso­lument incroyables et tota­lement contre-​​productives de la part des auto­rités israé­liennes ainsi que de celles de l’Union euro­péenne et des Etats-​​Unis.

1. Les res­pon­sables israé­liens viennent de faire savoir qu’ils cou­pe­raient les vivres à l’Autorité pales­ti­nienne mais aussi qu’ils ces­se­raient toute relation avec elle si le Conseil légis­latif pales­tinien venait à enté­riner ces résultats ! Rap­pelons, tout d’abord, que l’argent perçu par Israël pour le compte de l’Autorité pales­ti­nienne est le résultat de son occu­pation armée et que cet argent col­lecté est le bien des Pales­ti­niens en ce qu’il constitue le produit de la TVA. En second lieu, on ne peut manquer de relever que l’Autorité pales­ti­nienne ne se résume pas au Conseil législatif.

Ces volontés israé­liennes déclarées sont irre­ce­vables en leur principe. Elles mani­festent une fois de plus le refus absolu des auto­rités de ce pays de négocier sur les bases du droit inter­na­tional per­tinent visant à aboutir à la création d’un Etat pales­tinien dont la « Feuille de route » fixait la création pour « fin 2005 ». Ceci est à mettre en relation avec le fait que le vote des Pales­ti­niens s’est nourri de deux éléments : une situation sociale et écono­mique désas­treuse - le mot est faible - et une absence totale et tan­gible de pers­pec­tives en matière d’existence d’un Etat pales­tinien. Le Fatah étant considéré comme inca­pable en ces domaines en a payé le prix.

2. Ces volontés israé­liennes de couper les vivres qui appar­tiennent à l’Autorité pales­ti­nienne ne peuvent être non plus décon­nectées des révé­la­tions faites dans la presse aujourd’hui même. C’est ainsi que le Yediot Aha­ronot, notamment, se fait l’écho de la publi­cation dans le New York Times d’un plan « qu’auraient élaboré de hauts res­pon­sables du secré­tariat d’Etat amé­ricain en concer­tation avec leurs homo­logues israé­liens et qui viserait à faire chuter le gou­ver­nement du Hamas. Le principe de ce plan serait de couper les vivres à l’Autorité pales­ti­nienne pendant plu­sieurs mois jusqu’à ce que le Pré­sident Mahmoud Abbas n’ait d’autre issue que de dis­soudre le par­lement et de décider de nou­velles élections ».

Ce plan, s’il existe et s’il devait être appliqué, ne pourrait que radi­ca­liser encore plus l’opinion pales­ti­nienne. Ce serait pure folie que de chercher déli­bé­rément à allumer un feu dangereux.

3. L’Union euro­péenne a une position moins « limpide ». Mais force est de constater qu’une fois de plus elle tance les Pales­ti­niens tout en les menaçant également de rompre son aide. Elle pose des condi­tions au Hamas sans saisir toute occasion pos­sible de le mettre au pied du mur de la négo­ciation poli­tique. Si la recon­nais­sance de l’Etat d’Israël par le Hamas est incon­tour­nable, on notera que ce mou­vement a proposé une trêve en cas de volonté affirmée de ce pays de cesser son occu­pation illé­gitime. Cela revient, chacun sachant ce que les mots veulent dire, à recon­naître impli­ci­tement la fron­tière de 1967, et donc l’existence de deux Etats. Pourquoi ne pas saisir la trêve pro­posée et pro­poser de négocier avec le Pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne une pers­pective qui soit enfin globale mettant chacun devant ses responsabilités.

L’Union euro­péenne pourrait jouer ce rôle poli­tique majeur en ce sens. Et je ne vois pas comment on pourrait dire A à Moscou au Pré­sident Poutine à propos de sa ren­contre avec les diri­geants du Hamas et dire B à Bruxelles ou ailleurs sur le même sujet.…

L’arrêt des vio­lences est aussi demandé au Hamas. Si les vio­lences meur­trières qui touchent des civils israé­liens inno­cents sont inac­cep­tables, il faut, pour que l’Union euro­péenne soit cré­dible, qu’elle demande l’arrêt de toutes les vio­lences. La colo­ni­sation israé­lienne ; le mur, condamné en son principe - et pas uni­quement en son tracé - par la Cour inter­na­tionale de justice ; les condam­na­tions extra­ju­di­ciaires ; le tramway - construit de sur­croît par deux entre­prises fran­çaises - qui relie Jérusalem-​​Ouest aux colonies à l’Est ; les « checks-​​points » ; les mil­liers d’emprisonnés pales­ti­niens - dont 10% des nou­veaux députés - tout cela ne serait pas des violences ?

Plus fon­da­men­ta­lement c’est l’occupation israé­lienne qui est la vio­lence majeure, fon­da­mentale et inacceptable.

4. C’est le terreau sur lequel a prospéré le mou­vement Hamas qu’il faut atteindre. De ce point de vue, et pour ce qui la concerne, l’Union euro­péenne devrait balayer devant sa porte et prendre toute sa part de res­pon­sa­bilité dans la situation actuelle avant de donner des leçons. Va-​​t-​​elle continuer dans cette voie ainsi que le sug­gèrent les menaces évoquées plus haut jusqu’à tendre la situation et la rendre explosive ? Va-​​t-​​elle au contraire tout mettre en oeuvre pour per­mettre enfin que se dégage une solution poli­tique globale au « pro­blème » israélo-​​palestinien ? Va-​​t-​​elle enfin com­prendre - et faire com­prendre - que l’idée sous-​​jacente de la poli­tique israé­lienne visant à constituer le « Grand Israël » est défi­ni­ti­vement caduque de même que son exact inverse, à savoir le refus de recon­naître l’existence de l’Etat d’Israël ?

La situation est très cri­tique au Proche-​​orient. Les plans fourbis ici et là après les résultats élec­toraux sentent la poudre et la mort. Israël évoque main­tenant l’idée que l’entité pales­ti­nienne serait désormais « ter­ro­riste » et qu’en consé­quence elle « la traitera comme telle ».

La res­pon­sa­bilité de ce qu’on appelle la com­mu­nauté inter­na­tionale est consi­dé­rable dans cette affaire. Il est temps, plus que temps, que l’Union euro­péenne sorte de l’attitude que dénonçait le Pré­sident de la répu­blique, Jacques Chirac, qui déclarait devant la confé­rence annuelle des Ambas­sa­deurs en août 2004 : « Il est indis­pen­sable que la com­mu­nauté inter­na­tionale assume ses res­pon­sa­bi­lités. Qu’elle constate les résultats désas­treux de son inaction et s’affranchisse de ses fausses pru­dences. Qu’elle dise enfin et sans ambages que le ter­ro­risme et la négation de l’autre sont condam­nables et doivent être dénoncés et com­battus sans fai­blesse, mais que l’occupation, la colo­ni­sation, sont inac­cep­tables et doivent cesser. Qu’elle refuse enfin la poli­tique des préa­lables, qui fait le jeu tou­jours des extré­mistes et des terroristes. »

Monsieur le Ministre,

Constatant les résultats désas­treux de l’inaction de la com­mu­nauté inter­na­tionale et vous affran­chissant des fausses pru­dences, l’heure est à l’initiative fran­çaise au sein de l’Union et des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales pour la paix dans la justice au Proche-​​orient. Tout est dans la volonté politique.

Je vous demande d’en avoir le courage avec tout le gouvernement.

Je vous prie de croire, Mon­sieur le Ministre, en l’expression de mes sen­ti­ments distingués.

Jean-​​Claude Lefort Député du Val-​​de-​​Marne