Les vraies questions viennent après la feuille de route

Entretien avec Sari Nusseibeh, samedi 26 juillet 2003

Pré­sident de l’université pales­ti­nienne al Qods (Jéru­salem), Sari Nus­seibeh est connu inter­na­tio­na­lement pour ses efforts en faveur de la paix.

Mahmoud Abbas va ren­contrer ven­dredi 26 juillet 2003 et pour la pre­mière fois le pré­sident Bush. Que pensez-​​vous de l’engagement des États Unis dans le pro­cessus de paix ?

Les Amé­ri­cains ont sen­si­blement aug­menté le niveau de leur enga­gement. Mais jusqu’où va-​​t-​​il ? Si l’on prend la question de la colo­ni­sation, je ne crois pas qu’en dehors de ten­ta­tives de convaincre Israël de faire des conces­sions ils iront plus loin. Le facteur clé à mon sens est moins les pres­sions que vont exercer les Amé­ri­cains que la volonté qu’auront les Israé­liens de céder. C’est sur ces inter­ro­ga­tions que les Pales­ti­niens doivent se concentrer : qu’est-ce que les Israé­liens sont prêts à accepter ? Pouvons-​​nous négocier avec les Israé­liens ? Si la réponse est positive, les États-​​Unis peuvent jouer leur rôle de facilitateur.

Pensez-​​vous que la feuille de route dont l’application sera au centre de leur entretien peut mener à terme à une vraie paix ?

Le premier pro­blème de ce plan est qu’il repousse les ques­tions cru­ciales comme celles des fron­tières ou de Jéru­salem à une période ulté­rieure. Il procède par étapes comme les accords d’Oslo. La pre­mière étape évoque l’arrêt des vio­lences, les retraits israé­liens des zones auto­nomes pales­ti­niennes réoc­cupées. En admettant qu’elle soit sérieu­sement appliquée, la vraie question vient après : qu’arrivera-t-il si Israël continue paral­lè­lement de construire le mur en Cis­jor­danie, si Jéru­salem reste exclu des négo­cia­tions ? Nous irons à la confé­rence inter­na­tionale prévue dans le plan pour dis­cuter des ques­tions cru­ciales laissées jusqu’ici en suspens et qu’arrivera-t-il ? Un échec ? Sharon ren­trera chez lui en clamant qu’il a fait de son mieux mais que les Pales­ti­niens ont refusé. Et Mahmoud Abbas ren­trera retrouver quoi ? Les cages dans les­quelles nous vivons ? Ma crainte est de voir la feuille de route échouer non pas main­tenant mais au moment ou il faudra aborder les ques­tions brûlantes.

Ces ques­tions vous les abordez dans le projet de réso­lution du conflit que vous avez élaboré avec Ami Ayalon, l’ancien chef des ser­vices de sécurité inté­rieure israélien. Pouvez-​​vous nous dire où en est votre pétition de soutien à ce projet lancé offi­ciel­lement le mois dernier ?

C’est une cam­pagne popu­laire de soutien à notre pro­po­sition qui tente de définir les voies d’un accord de paix per­manent entre Israël et les Pales­ti­niens. Il est d’une cer­taine manière sans pré­cédent puisqu’il essaie de prévoir où les négo­cia­tions doivent mener, c’est-à-dire la réso­lution des ques­tions comme celles des fron­tières et du statut de Jéru­salem, notamment. Il est également sans pré­cédent puisque nous demandons aux deux peuples de s’y associer direc­tement. La pétition a com­mencé d’abord côté pales­tinien avec des annonces dans la presse nationale et 800 signa­tures au départ. Les Israé­liens ont com­mencé plus tard par une confé­rence de presse.

On en est à plus de 10 000 signa­tures côté pales­tinien et 20 000 côté israélien. Le projet a connu beaucoup d’opposition de notre côté car il définit les conces­sions que nous devrons faire. De plus nous cher­chons le soutien non des intel­lec­tuels ou uni­ver­si­taires mais des couches populaires.

Oppo­sition notamment sur la question très sen­sible du droit au retour des réfugiés pales­ti­niens dont les familles ont été expulsées en 1948. Pouvez-​​nous expliquer exac­tement sur quoi porte le compromis ?

Le but est de tra­duire le droit de retour pour les réfugiés pales­ti­niens sur leur terre natale en droit de retour sur une partie de cette patrie, c’est-à-dire la Cis­jor­danie et la bande de Gaza, dans les fron­tières de 1967 appelés à former le futur État pales­tinien. Il n’y aurait pas de retour dans l’espace ter­ri­torial désormais israélien comme cela a tou­jours été le rêve de ceux qui y ont tout laissé. C’est une concession extrê­mement dou­lou­reuse d’un point de vue pales­tinien, mais elle me semble indis­pen­sable si nous voulons nous assurer qu’Israël va se retirer de nos ter­ri­toires, ce qui ouvrira la voie à l’établissement de notre État souverain.

Un État sou­verain qui serait démi­li­tarisé, vivant aux côtés d’un État israélien qui, lui, est une puis­sance mili­taire reconnue. Pourquoi ?

Ce projet ne définit pas une solution juste ou équi­librée, mais prag­ma­tique, basée sur les faits poli­tiques. Pour les Israé­liens, la priorité est leur sécurité par leur force mili­taire. Notre priorité est d’obtenir notre liberté. Avoir un État dis­posant d’une armée dans le contexte poli­tique actuel ne me semble pas néces­saire. Ce serait une perte d’argent qui ne ferait que rendre quelques mar­chands d’armes plus riches. Je pense qu’il vaut mieux investir dans l’éducation, la santé, ou l’économie.