Les vieux problèmes du vieux Jérusalem

IRIN, mardi 1er décembre 2015

Faten Ghosheh, Palestinienne âgée de 33 ans et mère de cinq enfants, se tient sur le toit en partie démoli de sa maison, dans le vieux Jérusalem. Derrière elle, on aperçoit la mosquée Al-Aqsa.

Elle se souvient quand, il y a cinq ans, les forces israéliennes ont fait irruption à cinq heures du matin pour démolir les deux chambres et la salle de bain que son mari avait construites avec leurs 700 000 shekels (180 000 dollars) d’économies.

Pour éviter l’amende que la municipalité de Jérusalem leur aurait infligée pour la démolition, les Ghosheh avaient alors appelé les hommes de leur famille pour venir casser les murs.

« Tous les enfants pleuraient », a-t-elle dit. « Les enfants les plus âgés ont apporté des marteaux et ont commencé à démolir [les murs] avec leur père. »

Aujourd’hui, cette famille de neuf personnes, dont la belle-soeur et la belle-mère de Mme Ghosheh, doit se contenter d’une seule pièce.

« Pour protéger ça, la mosquée », explique-t-elle en montrant du doigt le dôme brillant à l’horizon, « nous allons continuer à vivre ici. Nous nous considérons [comme] des défenseurs d’Al-Aqsa. »

Ces mots expliquent au moins en partie le sentiment à l’origine de la vague de violences qui secoue depuis un mois Israël et le Territoire palestinien occupé et qui a entraîné la mort de 16 Israéliens, d’un Américain, d’un Érythréen et d’au moins 90 Palestiniens, assaillants inclus.

Pour de nombreux Palestiniens, Al-Aqsa, qui se trouve sur un territoire occupé par Israël en 1967, est un symbole tout autant politique que religieux.

Les apparentes provocations à l’encontre d’Al-Aqsa et du mont du Temple — lieux saints à la fois pour les juifs et pour les musulmans — ont été l’étincelle qui a enflammé la poudrière due aux démolitions de logements, aux taxations pour des services inexistants, aux pénuries de salles de classe et à l’épuisante pauvreté.

Alors qu’une grande partie des violences s’est déplacée vers la Cisjordanie (même si Jérusalem Ouest a été le théâtre d’un lundi sanglant), Jérusalem Est reste le centre des manifestations et les problèmes rencontrés par les Palestiniens dans cette partie de la ville sont clairement visibles entre les murs de la vieille ville, où les troubles ont commencé.

L’épreuve du permis de construire

Les Ghosheh avaient demandé un permis de construire pour les pièces qu’ils ont finalement dû détruire, mais il leur avait été refusé. Selon des organisations de défense des droits de l’homme, dont l’Association for Civil Rights in Israel (ACRI), il est presque impossible pour les Palestiniens d’obtenir un permis de construire.

Seulement 14 pour cent du Jérusalem Est palestinien appartiennent à un zonage résidentiel, soit moins de huit pour cent de la totalité du territoire de Jérusalem pour un tiers de sa population.

En 2014, les forces israéliennes ont détruit 98 constructions palestiniennes à Jérusalem Est parce qu’elles avaient été bâties sans permis de construire. Deux d’entre elles se trouvaient dans la vieille ville et leur destruction avait entraîné le déplacement de sept personnes, dont cinq enfants.

La municipalité de Jérusalem maintient que les habitants de Jérusalem Est peuvent obtenir des permis de construire. La ville se défend en présentant les chiffres de 2014 : sur 108 demandes de permis de construire pour Jérusalem Est, 85 avaient été accordées.

À la question de savoir si ces permis avaient été accordés à des résidents palestiniens ou aux colons juifs israéliens qui vivent à Jérusalem Est, Ben Avrahami, porte-parole de la municipalité, a répondu ne pas disposer de ces informations.

En réalité, de nombreux Palestiniens pressentent qu’ils n’obtiendront pas ces permis. Selon les estimations de l’ACRI, 39 pour cent des maisons de Jérusalem Est ont été construites sans permis.

« Ce n’est pas parce que nous voulons rendre leur vie plus difficile », a dit M. Avrahimi à IRIN. « C’est un problème avec le tabo [le registre des biens immobiliers]. Il est très difficile de prouver qui est propriétaire. » Il a ajouté que la ville a donc créé un comité spécial afin d’examiner le cas de ceux qui revendiquent la propriété d’un terrain, mais qui ne disposent pas de documents le prouvant. L’ensemble de Jérusalem Est n’est cependant pas concerné.

Manque de services

Après la démolition, le toit et la plupart des murs ayant été détruits, les Ghosheh ont installé de la tôle pour tenter de se protéger du vent et de la pluie. Mais ce n’est pas suffisant. Lors des fortes tempêtes d’hiver, de l’eau s’infiltre dans la maison. Qui plus est, la ville leur a donné une amende pour avoir mis cette tôle.

La famille paye aussi l’arnona, la taxe foncière, à la municipalité. La payer est crucial pour les habitants de Jérusalem Est, car cela les aide à prouver que la ville reste au centre de leur vie — conditions à remplir pour garder leur statut de résident et, donc, leurs papiers d’identité israéliens. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), plus de 14 000 Palestiniens ont perdu leur statut de résident de Jérusalem depuis 1967.

Interrogée sur les services dont elle bénéficiait en échange de la taxe, Mme Ghosheh a répondu : « Quels services ? »

Jihad Yusef se pose elle aussi la question. Cette femme de 49 ans a élevé ses six enfants dans la vieille ville, où elle est née et a grandi elle aussi.

Elle se souvient d’avoir essayé d’inscrire son fils Ibrahim à l’école publique proche de chez elle. Mais il n’y avait pas de place et elle a dû l’inscrire dans une école privée qui lui coûte 3 000 shekels (770 dollars) par an.

OCHA estime que la ville doit ouvrir 2 200 salles de classe supplémentaires pour répondre aux besoins éducatifs de la communauté palestinienne. La municipalité dit être en train de traiter cette question. « Nous construisons 100 nouvelles salles de classe par an à Jérusalem Est, plus que dans n’importe quel autre secteur de Jérusalem », a-t-elle dit à IRIN.

D’autres services essentiels font également défaut. Les Palestiniens de Jérusalem Est ont le droit de bénéficier du système de santé public israélien, mais une seule clinique offre des soins prénataux, infantiles et pédiatriques gratuits dans la vieille ville et elle se trouve dans le quartier juif. Jérusalem Est compte sept de ces cliniques quand les quartiers juifs de la ville en ont 26, dont seulement trois prennent en charge les familles palestiniennes.

Les quartiers arabes — c’est-à-dire les secteurs où vivent les musulmans, les chrétiens et les Arméniens — ont une densité démographique plus élevée et de nombreux édifices y sont en mauvais état. En 2002, selon un rapport des Nations Unies, un tiers des logements palestiniens de la vieille ville n’avait pas l’eau courante et 40 pour cent n’étaient pas connectés au réseau d’égouts.

Temps difficiles

L’édifice des Ghosheh se trouve à quelques minutes à pied de la rue Al Wad – l’artère étroite et pavée qui mène à Al-Aqsa, le troisième lieu saint de l’Islam, ainsi qu’au Mur des Lamentations, lieu sacré pour les juifs qui a été le théâtre des premières attaques à l’arme blanche en octobre.

Nabil Abu Sneineh et son frère, Saadeh, possèdent une boulangerie dans cette rue. Ils estiment que les ventes ont baissé de 90 pour cent depuis le début des violences.

Pendant très longtemps, le quartier a été le centre névralgique du commerce des Palestiniens. Mais les fournisseurs de Cisjordanie ont du mal à approvisionner leurs marchés et vendeurs habituels, car il leur est difficile d’obtenir auprès du gouvernement israélien le permis de passer les postes de contrôle, surtout depuis la construction du mur de séparations entre Israël et la Cisjordanie, qui traverse une partie de Jérusalem Est. Une grande partie des clients habitués de la vieille ville ont par ailleurs déserté.

L’ACRI estime que depuis l’achèvement du mur de séparation, le pourcentage d’habitants vivant dans les quartiers de Jérusalem Est se trouvant au-delà du mur et faisant leurs courses à Jérusalem a baissé de 18 à quatre pour cent. « Les commerces du centre de Jérusalem Est et de la vieille ville ont été particulièrement touchés et les licenciements sont de plus en plus fréquents », a dit l’association.

Le taux de chômage des hommes palestiniens à Jérusalem Est tourne autour de 40 pour cent. Dans la vieille ville, il atteindrait les 50 pour cent.

« [Les forces israéliennes] ferment les rues quand elles veulent », a dit Saadeh Abu Sneineh, 32 ans. « Elles nous harcellent quand nous entrons dans nos boutiques. De nombreux [hommes palestiniens] avons été fouillés au corps en entrant dans la vieille ville. »

Leurs ventes étant maintenant très faibles, les Abu Sneineh craignent de ne pas avoir les moyens de payer les taxes foncières de leur commerce, ce qui risquerait de finir par les obliger à mettre la clé sous la porte.

Ziyad Hammouri, directeur et fondateur du Centre pour les droits sociaux et économiques de Jérusalem, qui offre une aide juridique aux Palestiniens de Jérusalem Est, a dit que les problèmes les plus courants étaient les démolitions de logements, l’incapacité à payer les taxes et l’abrogation des droits de résidence. La veille de son entretien avec IRIN, trois maisons avaient été démolies.

La municipalité a toujours poursuivi les habitants de Jérusalem qui ne payaient pas leurs taxes, allant jusqu’à saisir leurs voitures, leurs comptes bancaires et leurs salaires. Mais ce phénomène touche les Palestiniens plus durement, car ils sont bien plus pauvres que leurs voisins juifs et ont donc plus de risques de payer l’arnona en retard.

M. Hammouri est particulièrement préoccupé par les récentes tentatives de la ville de saisir et vendre aux enchères des biens de Palestiniens pour essuyer leurs dettes dues au défaut de paiement de l’arnona.

« [Les Israéliens] attendent un résultat politique de cette oppression économique », a dit M. Hammouri. « L’objectif est de pousser les gens hors de la ville [au-delà du mur de séparation]. Mais avant tout hors de la vieille ville. »

Les neuf membres de la famille Ghosheh ne se précipitent cependant pas pour partir où que ce soit. Faten se dit déterminée à rester dans la maison qui appartient à la famille de son mari depuis plusieurs dizaines d’années. Elle admet cependant avec lassitude que « vivre dans la vieille ville est étouffant. »