Les ténors du pacifisme israélien se font entendre de nouveau

Joël David, samedi 13 février 2010

Ils pro­testent tous les ven­dredis contre l’installation de familles juives au cœur de Cheikh Jarrah, pres­ti­gieux quartier arabe de Jérusalem-​​Est

« J e n’ai pas par­ticipé à une mani­fes­tation depuis des dizaines d’années », reconnaît Avraham Burg. Cet ancien pré­sident de la Chambre des députés israé­liens (Knesset), tra­vailliste (gauche) et militant de la pre­mière heure du mou­vement « La paix main­tenant », est désormais aux côtés des cen­taines de mili­tants en grande majorité israé­liens qui pro­testent tous les ven­dredis contre l’installation de familles juives au cœur de Cheikh Jarrah, pres­ti­gieux quartier arabe de Jérusalem-​​Est.

« Les colons dehors », « Halte à l’occupation », clament les mani­fes­tants mobi­lisés par une pléiade d’ONG. Ils bran­dissent des dra­peaux pales­ti­niens face à une poignée de mili­tants d’extrême droite et un écran de poli­ciers antiémeute.

Le conflit procède d’une dra­ma­tique alchimie. À l’origine, en 1881, deux lotis­se­ments juifs, Nahalat Shimon et Shimon Hat­sadik, sont construits en hommage à Simon le Juste, un grand prêtre dont le tombeau vénéré depuis le IIIe siècle avant J.-C. se trouve ici. Puis les grandes familles arabes, notamment les Hus­seini, érigent des villas sur les col­lines envi­ron­nantes et créent Cheikh Jarrah, vivant en bonne intel­li­gence avec leurs voisins juifs.

Après la création de l’État hébreu en 1948 et la guerre qui s’ensuit [1], la Jor­danie occupe Jérusalem-​​Est, et l’UNWRA (office de l’ONU pour l’aide aux réfugiés) remet en 1956 des maisons juives de Cheikh Jarrah à des Pales­ti­niens. Mais, en juin 1967, l’Histoire bascule à nouveau quand Israël impose sa loi sur toute la Ville sainte à la suite de la guerre des Six Jours.

Au terme d’une longue pro­cédure, la Cour suprême reconnaît les titres de pro­priété juive sur deux corps de bâti­ments. Les 53 Pales­ti­niens qui y rési­daient sont expulsés manu militari. Ces 28 loge­ments sont devenus le symbole de la lutte pour Jérusalem-​​Est, où les Pales­ti­niens veulent établir leur future capitale. 270 000 y vivent aux côtés de 200 000 Israé­liens ins­tallés dans une dou­zaine de quar­tiers juifs.

« La Cour suprême a commis une grave erreur. Jéru­salem est un baril de poudre, sou­ligne Avraham Burg. D’autant que si la justice décide qu’il faut res­tituer les pro­priétés juives à Jérusalem-​​Est, alors elle doit aussi donner suite aux demandes arabes à Taïbé, Katamon (quar­tiers juifs à Jérusalem-​​Ouest) ou même à Tel-​​Aviv. »

« Les colons font obstacle à la paix et hypothèquent notre avenir. »

« Si les colons établissent leur pro­priété sur 28 logis, les Pales­ti­niens peuvent le faire pour 28 000 loge­ments », ren­chérit Ilan Ghilon, un des trois députés du Meretz, également venu épauler les mani­fes­tants [2]. « Les colons sont sou­tenus par le gou­ver­nement, l’appareil juridico-​​légal et les puis­sances d’argent. Ils font obs­tacle à la paix et hypo­thèquent notre avenir », sou­ligne pour sa part l’écrivain David Grossman.

De fait, un an après la vic­toire élec­torale du Likoud (droite) de Benyamin Neta­nyahou, le pro­cessus de règlement poli­tique est bloqué. Le parti cen­triste d’opposition Kadima de Tzipi Livni est tombé dans l’oubli. Et les tra­vaillistes (13 élus seulement) du ministre de la défense, Ehoud Barak, sont en per­dition. Écœuré, Ofir Pinès, « conscience » du parti, a préféré claquer la porte.

Bref, les grandes voix paci­fistes d’Israël n’ont plus que la rue et les colonnes des journaux pour s’exprimer. « Le sur­place est très dan­gereux, car les Pales­ti­niens ont prouvé depuis la pre­mière Intifada (1987) qu’ils peuvent pro­voquer le chaos » [3], avertit Yossi Beilin, un des archi­tectes des accords d’Oslo (1993). Ex chef de file des « colombes » et du Meretz, il est encore omni­présent dans les médias, mais a lui aussi aban­donné la vie politique.

[1] guerre com­mencée dès 47, avant que la direction sio­niste ne décide uni­la­té­ra­lement de déclarer l’Etat d’Israël en mai 48. Voir notre rubrique "60 ans de dépos­session" et la chro­no­logie : http://​www​.france​-palestine​.org/rub…

[2] et que dire des habi­tants pales­ti­niens des quelque 500 vil­lages rasés, détruits, où l’histoire et la pré­sence pales­ti­nienne ont été anni­hilées par la volonté sioniste ?

[3] si la défense des droits humains, poli­tiques et nationaux d’un peuple sous occu­pation mili­taire est le chaos, alors, vive le chaos !