Les ténèbres de Gaza

Gideon Levy, jeudi 7 septembre 2006

Gaza a été réoc­cupée. Le monde doit le savoir et les Israé­liens aussi doivent le savoir. Gaza se trouve dans la pire des situa­tions de son histoire.

Depuis la capture de Gilad Shalit et plus encore depuis le déclen­chement de la guerre au Liban, les Forces de Défense d’Israël [FDI] sac­cagent tout dans Gaza - il n’y a aucun autre mot pour le décrire - tuent, démo­lissent, bom­bardent et pilonnent, sans discrimination.

Per­sonne ne pense à mettre en place une com­mission d’enquête, la question n’est même pas à l’ordre du jour. Per­sonne ne demande pourquoi cela a lieu et qui l’a ordonné.

Mais, sous le couvert des ténèbres la guerre au Liban, les FDI sont retournées à leurs vieilles pra­tiques à Gaza comme s’il n’y avait jamais eu aucun désengagement.

Par consé­quent, cela doit être dit sans détours : le désen­ga­gement est mort. À part les implan­ta­tions qui sont tou­jours un tas de gravats, il ne reste rien du désen­ga­gement et de ses promesses.

Combien tout ce blabla sublime et absurde au sujet de "la fin de l’occupation" et "de la par­tition de la terre" apparaît à présent méprisable !

Gaza est occupée et avec une plus grande bru­talité qu’avant. Le fait que ce soit plus pra­tique pour l’occupant de la contrôler de l’extérieur n’a rien à voir avec les condi­tions de vie into­lé­rables de l’occupé.

Ces der­niers temps, dans de grandes parties de Gaza, il n’y plus aucune élec­tricité. Israël a bom­bardé la seule station d’électricité de Gaza et plus de la moitié de la four­niture d’électricité sera coupée pendant encore au moins un an. Il n’y a pra­ti­quement pas d’eau. Puisqu’il n’y a plus d’électricité, appro­vi­sionner les habi­ta­tions en eau est pra­ti­quement impossible.

Gaza est plus sale et plus nau­séa­bonde que jamais : À cause de l’embargo qu’Israël et le monde ont imposé sur l’autorité élue, aucuns salaires n’ont été payés et les net­toyeurs de rue ont été en grève pendant les der­nières semaines. Des piles de détritus et des nuages de puanteur étranglent la bande côtière, la faisant res­sembler à Calcutta.

Plus que jamais, Gaza est aussi comme une prison. Le passage d’Erez est vide, le passage de Karni n’a été ouvert que quelques jours ces der­niers mois et la même chose est vraie pour le passage de Rafah. Quelques 15.000 per­sonnes ont attendu pendant deux mois pour entrer en Egypte, cer­tains attendent tou­jours, y compris un grand nombre de per­sonnes malades et blessées.

5.000 autres per­sonnes atten­daient de l’autre côté pour retourner dans leurs foyers. Cer­tains sont morts pendant l’attente. Il faut voir les scènes à Rafah pour com­prendre à quel point cette tra­gédie humaine qui se déroule est pro­fonde. Un passage qui n’était pas censé avoir une pré­sence israé­lienne continue d’être un moyen pour Israël de faire pression sur 1,5 mil­lions d’habitants. C’est une punition col­lective scan­da­leuse et choquante.

Les Etats-​​Unis et l’Europe, qui font la police au passage de Rafah, sont aussi res­pon­sables de cette situation. Gaza est aussi plus pauvre et plus affamée qu’elle ne l’a jamais été. Il n’y a pra­ti­quement aucune mar­chandise qui entre ou qui sort. Pêcher est interdit. Les dizaines de mil­liers de fonc­tion­naires de l’AP ne reçoivent plus aucun salaire et la pos­si­bilité de tra­vailler en Israël est hors de question.

Et nous n’avons pas encore parlé de la mort, de la destruction et de l’horreur.

Ces deux der­niers mois, Israël a tué 224 Pales­ti­niens, dont 62 enfants et 25 femmes. Israël a bom­bardé et assassiné, détruit et pilonné, et per­sonne ne l’a arrêté. Aucune cellule de lan­ceurs de Qassam et aucun tunnel de contre­bande ne peut jus­tifier une tuerie à si grande échelle. Il n’y a pas un seul jour sans morts, la plupart des civils pales­ti­niens innocents.

Où sont passés les jours où il y avait encore un débat en Israël sur les assas­sinats ? Aujourd’hui, Israël largue d’innombrables mis­siles, obus et bombes sur les maisons et tue des familles entières, en route vers un autre assassinat.

Les hôpitaux croulent sous les plus de 900 per­sonnes qui doivent subir des inter­ven­tions. À l’hôpital de Shifa, le seul équi­pement de Gaza que l’on peut encore appeler un hôpital, j’ai vu des scènes déchi­rantes, la semaine der­nière. Des enfants démembrés, sous res­pi­rateur, para­lysés, infirmes pour le reste de leurs vies.

Des familles ont été tuées dans leur sommeil ou pendant qu’elles se dépla­çaient à dos d’ânes ou qu’elles tra­vaillaient dans les champs. Des enfants effrayés, trau­ma­tisés par ce qu’ils ont vu, recro­que­villés chez eux avec une horreur dans leurs yeux qu’il est dif­ficile de décrire avec des mots.

Un jour­na­liste espagnol qui a passé récemment du temps à Gaza, un vieux routier des zones de guerre et de désastres dans le monde entier, a dit qu’il n’avait jamais été exposé à des scènes aussi hor­ribles que celles qu’il a vues et qu’il a décrites pendant ces deux der­niers mois.

Il est dif­ficile de déter­miner qui a décidé tout cela. On peut douter que les ministres aient conscience de la réalité à Gaza. Ils en sont res­pon­sables, à com­mencer avec la mau­vaise décision sur l’embargo, jusqu’aux bom­bar­de­ments des ponts de Gaza et de la cen­trale élec­trique et les assas­sinats de masse.

Aujourd’hui, Israël est res­pon­sable une nou­velle fois de tout ce qui arrive à Gaza.

Les événe­ments de Gaza exposent la grande fraude de Kadima : Il est arrivé au pouvoir en pro­fitant du succès visible du désen­ga­gement, qui est main­tenant de l’histoire ancienne. Et il a promis la conver­gence, une pro­messe que le Premier ministre a déjà annulée.

Ceux qui pensent que Kadima est un parti cen­triste devraient désormais savoir qu’il n’est rien d’autre qu’un parti d’occupation de droite.

La même chose est vraie pour le parti tra­vailliste. Le ministre de la défense, Amir Peretz n’est pas moins res­pon­sable de ce qui se passe à Gaza que le Premier ministre et ses mains sont aussi pleines de sang que celles d’Olmert. Il ne peut plus jamais se pré­senter comme un "homme de paix".

Les inva­sions ter­restres toutes les semaines, à chaque fois à des endroits dif­fé­rents, les opé­ra­tions d’assassinat et de des­truction par voie maritime, aérienne et ter­restre sont toutes affu­blées de noms qui tentent d’effacer la réalité, comme "Pluies d’Eté" ou "Jardin d’enfants verrouillé".

Aucun pré­texte au nom de la sécurité ne peut expliquer ce cycle de folie et aucun argument civique ne peut excuser le silence scan­daleux de nous tous. Gilad Shalit ne sera pas libéré et les Qassams ne s’arrêteront pas. Au contraire, il y a une horreur qui se déroule à Gaza et, pendant que cela pourrait empêcher quelques attaques ter­ro­ristes à court terme, cela va sûrement donner nais­sance à beaucoup plus de ter­ro­risme meur­trier. Israël dira alors avec son auto­sa­tis­faction cou­tu­mière : "Mais nous leur avons rendu Gaza".