Les surfeurs de Gaza rêvent de liberté

Süddeutsche Zeitung, mardi 8 juillet 2008

Bien qu’ils soient mal équipés et soumis à une sur­veillance per­ma­nente, des jeunes ont trouvé dans le surf une planche de salut. Quand ils affrontent les vagues, ils oublient un quo­tidien fait de misère et de vio­lence, rap­porte la Süd­deutsche Zeitung de Munich.

Notre ren­contre avec les sur­feurs de Gaza a d’abord com­mencé par une déception. Sur les huit jeunes avec les­quels nous avions rendez-​​vous, seuls deux nous atten­daient à l’heure dite devant la cabane de Mohammed Jayab, le maître-​​nageur et vétéran des sur­feurs de Gaza. L’après-midi, ce serait parfait, avait dit Mohammed, car les vagues sont plus fortes. Mais ce jour-​​là, seuls Mohammed et Ahmed Haseera, son com­parse de glisse, se sont pré­sentés sur la plage d’Al-Deira, qui longe la ville de Gaza. La mer est brune à cause des égouts de la ville qui se déversent ici. Au-​​dessus de nous plane un diri­geable blanc à partir duquel l’armée israé­lienne peut pho­to­gra­phier n’importe quel point de la bande de Gaza. Les Israé­liens sur­veillent les quelque 1,5 million d’habitants de cette région depuis les airs, la terre et la mer. Soudain, le por­table de notre pho­to­graphe sonne. C’est un des élèves de Mohammed. Le jeune surfeur explique qu’il nous attendait avec ses amis sur la plage lorsqu’une patrouille du Hamas les a pris à partie. Pourquoi allaient-​​ils surfer au lieu d’étudier le Coran ? Ce sport vient des Etats-​​Unis, un pays ennemi, s’étaient-ils entendu dire.

Mohammed a 34 ans et Ahmed 28. Les deux amis sont les meilleurs sur­feurs de la bande de Gaza. Ils ne seraient qu’entre 15 et 20 à pra­tiquer ce sport dans la région. Il y a neuf ans, Mohammed voyait pour la pre­mière fois de sa vie un reportage au sujet du surf sur [la chaîne de télé­vision] Al-​​Jazira. Après cela, "je n’ai jamais pu m’empêcher de regarder des émis­sions sur le surf", explique-​​t-​​il. La taille des vagues, l’aisance des sur­feurs, l’audace de leurs figures. "Je voulais faire pareil !" ajoute-​​t-​​il. Et comme il n’y avait ni école de surf ni bou­tique spé­cia­lisée ni sur­feurs à Gaza, Mohammed et Ahmed déci­dèrent de s’improviser pro­fes­seurs. Lors d’un séjour en Israël – quand les Pales­ti­niens pou­vaient encore sortir de la bande de Gaza –, Mohammed a découvert une planche d’occasion dans un magasin de sport de Tel-​​Aviv. Il a long­temps réfléchi avant de débourser 30 euros pour ce morceau de plas­tique. Bon nombre d’habitants de la bande de Gaza ne gagnent pas cette somme en un mois ! Mohammed et Ahmed se sont partagé cette planche pendant des années et en ont été long­temps les heureux et uniques pro­prié­taires. Depuis, la famille de Mohammed vient régu­liè­rement le voir sur la plage. "Pour eux, c’est comme aller au cinéma", explique-​​t-​​il en allumant une ciga­rette. Sur la bande de Gaza, cette langue de sable pra­ti­quement nue, coincée entre Israël et l’Egypte, il n’y a ni bar ni cinéma et les diver­tis­se­ments sont rares. Depuis la prise du pouvoir des extré­mistes du Hamas, en juin 2007, les cyber­cafés et les phar­macies qui ven­daient des pré­ser­vatifs ont été incendiés.

Le surf a au moins permis à Mohammed et Ahmed de trouver un nouveau travail. Tous deux sont maîtres-​​nageurs. Ils ne portent pas de maillot de bain mul­ti­colore et n’exhibent pas de muscles saillants. A Gaza, les sur­feurs portent un tee-​​shirt blanc et un maillot de bain noir. Il est rare de voir des hommes torse nu et il est mal vu de porter des vête­ments mou­lants. Les sur­feurs pales­ti­niens n’ont pas les moyens de se payer des com­bi­naisons et ils se jettent en simple maillot dans les flots glacés au milieu de l’hiver. Mohammed et Ahmed vivent avec leur famille dans un camp de réfugiés, et non dans un bun­galow de Malibu. Ils ne sont pas entourés par des cohortes de jolies filles en bikini, mais observés avec éton­nement par des jeunes filles voilées. Il leur est interdit d’aller ailleurs dans le monde, là où les vagues sont deux fois plus hautes et l’eau tou­jours chaude. "Gaza est une prison. Les fron­tières sont fermées. On ne peut plus aller en Israël ou en Egypte", explique Mohammed. Pourtant, chaque fois qu’il est sur sa planche et qu’il vogue vers le large, Mohammed a le sen­timent d’échapper à cette prison. Sur mer, "je suis un homme libre", affirme-​​t-​​il. Sur sa planche, il oublie l’enfermement, la guerre entre le Hamas et le Fatah, le désespoir. "Je suis comme un poisson dans l’eau", dit-​​il. Ahmed explique en étalant de la paraffine sur sa planche que "sur l’eau, [il] oublie tout de [son] quo­tidien". A Gaza il étouffe, alors qu’en mer il peut res­pirer. Un jour, Mohammed s’est retrouvé à proximité d’un bateau de patrouille israélien. Les soldats n’en reve­naient pas de ne pas avoir affaire à un ter­ro­riste, raconte-​​t-​​il. "Un soldat m’a dit qu’il n’avait jamais imaginé qu’il y ait des sur­feurs dans la bande de Gaza."