Les silences de Genève

Michel Warshawski, mardi 13 janvier 2004

A la fin de l’an passé, une "ini­tiative de paix" était solen­nel­lement paraphée, à Genève, par une série de per­son­na­lités pales­ti­niennes et israé­liennes. Depuis, les agres­sions per­pé­trées par le gou­ver­nement d’Ariel Sharon ne se sont pas un seul jour atté­nuées. Pire, elles auront profité des ambi­guïtés, des silences ou des oublis cou­pables des signataires.

Depuis plus d’un mois, les médias inter­na­tionaux nous abreuvent d’articles et de repor­tages sur le "document de Genève", le "pro­cessus de paix de Genève", et divers chefs d’Etat se plaisent à joindre leur nom, et surtout leur photo, à cette ini­tiative : Israé­liens et Pales­ti­niens auraient trouvé la voie menant à une paix durable entre les deux peuples, en conflit depuis plus d’un siècle, comme le rap­pelait judi­cieu­sement, il y a dix ans, le pré­ambule des accords d’Oslo ; ce qu’oublie de faire le document de Genève.

Quand Politis titre son numéro du 4 décembre "Proche-​​Orient, un plan de paix virtuel", il met l’accent sur le fait que du côté israélien les signa­taires n’engagent qu’eux-mêmes et n’ont pas les moyens, ni aujourd’hui ni dans les pro­chaines années, de trans­former leur plan en un réel accord de paix entre les deux parties : les tra­vaillistes et autres poli­ti­ciens de la gauche sio­niste ne sont pas sur le point de reprendre le contrôle des affaires poli­tiques en Israël, dis­cré­dités par leur ancien diri­geant, Ehoud Barak, qui continue à affirmer que les Pales­ti­niens sont tous des ter­ro­ristes et que la poli­tique de paci­fi­cation de Sharon est la seule possible.

Mais en soi, le virtuel n’est pas néces­sai­rement négatif. Il y a quel-​​ques années, le Centre d’information alter­native d’Israël-Palestine pré­sentait à Montréal, avec le soutien d’Alternatives, un "People’s Peace Plan" comme alter­native à un pro­cessus d’Oslo qui s’embourbait dans une impasse s’annonçant des plus san­glantes. Il n’y a rien de mal à anti­ciper ce que pourrait être un com­promis accep­table par les deux sociétés, israé­lienne et pales­ti­nienne, et à faire de la sen­si­bi­li­sation auprès de ses opi­nions publiques res­pec­tives. Ce qui pose pro­blème avec cette ini­tiative de Genève, c’est ce que l’on fait jusqu’à ce que le plan virtuel devienne une réalité, car ce que l’on fait - ou ce que l’on ne fait pas - aujourd’hui, détermine dans une large mesure si ce virtuel peut un jour se concrétiser.

Au moment même ou l’on se congra­tulait dans les salons d’un hôtel de luxe des bords du lac de Genève, les chars israé­liens fai­saient quatre morts à Ramallah, dont un enfant de neuf ans. Et là est bien le pro­blème numéro un concernant l’initiative par­rainée (et financée) par le gou­ver­nement hel­vé­tique : le rapport entre la paix vir­tuelle et la guerre qui, elle, est bien réelle. Retour à la case zéro Que font les cen­taines d’Israéliens, du Parti tra­vailliste et du Meretz, qui se trouvent der­rière le document de Genève contre les assas­sinats ciblés, les incur­sions dans les zones pales­ti­niennes pré­ten­dument auto­nomes, contre les colonies, contre le mur d’apartheid qui, malgré les dif­fi­cultés finan­cières d’Israël, se construit à un rythme infernal ? Pour la majorité des signa­taires, la réponse est : rien du tout, car ils sou­tiennent ces mesures, car ils voient dans le mur un moyen efficace et légitime pour lutter contre le ter­ro­risme, car ils voient en Arafat - et pas en Barak ou Sharon - le res­pon­sable de la dégra­dation de ces trois der­nières années, car ils conti­nuent à sou­tenir les grandes lignes de la cam­pagne san­glante de paci­fi­cation menée par l’armée israélienne.

Les plus impor­tants des signa­taires Israé­liens connus consi­dèrent ceux qui militent contre l’occupation comme des rêveurs naïfs, et les soldats réfrac­taires qui refusent de servir dans les ter­ri­toires occupés comme des traîtres.

Ce qui est regret­table c’est que les signa­taires pales­ti­niens se soient contentés des posi­tions de leurs amis Israé­liens sur l’avenir virtuel et n’aient pas exigé des réponses claires sur le présent concret et san­glant, et ce au moment même ou ces der­niers exi­geaient des Pales­ti­niens d’effacer toute réfé­rence au passé, et aux res­pon­sa­bi­lités, sur les causes du conflit cen­te­naire qui déchire la terre de Palestine.

Une telle erreur risque bel et bien d’être fatale pour les objectifs que se sont fixé les signa­taires pales­ti­niens et israé­liens du document de Genève : regagner leurs opi­nions publiques res­pec­tives à une pers­pective de négo­cia­tions et de paix.

La colère qu’entraînent l’extension des colonies, la construction du mur, l’encerclement des vil­lages ou les assas­sinats ciblés ne peuvent pas ne pas pro­voquer, tôt ou tard, le mépris pour tous ceux et celles parmi les Pales­ti­niens qui s’obstinent à parler de paix avec des gens qui ne s’opposent pas à cette poli­tique de répression - voire, pour cer­tains, la soutiennent.

Il y aura aussi inévi­ta­blement une reprise des attentats. Face à ces attentats, l’opinion publique israé­lienne conti­nuera à sou­tenir la poli­tique du tout-​​répressif d’Ariel Sharon, et a se moquer de ceux qui rédigent des plans de paix avec des poseurs de bombe.

Bref, si on ne s’attaque pas aux racines de la vio­lence actuelle, c’est-à-dire à l’occupation, à la colo­ni­sation et à la répression, on retourne for­cément à la case zéro.