Les ser­vices de ren­sei­gnement ira­niens ont informé le Mossad dès 1991 de la mort de Ron Arad

Jeanine Jalkh, mercredi 16 juillet 2008

La journée du mer­credi 16 juillet ne pourra passer inaperçue, tant il est vrai que l’échange des pri­son­niers qui aura lieu aujourd’hui conclut un cha­pitre fon­da­mental du conten­tieux entre Israël et le Hezbollah.

L’importance de la clôture de ce dossier réside en outre dans le « timing » – voulu ou non – de l’échange, à un moment où la région com­mence à peine à témoigner d’un apai­sement relatif. Cela s’est d’ailleurs for­tement traduit par l’annonce faite, de Paris où il venait de ren­contrer son homo­logue libanais, par le chef de l’État syrien de sa dis­po­sition à entre­tenir avec Israël « des rela­tions nor­males ». Ces propos ont coïncidé avec l’affirmation du SG des Nations unies, Ban Ki-​​moon, qui avait laissé entendre que le pro­cessus de Chebaa était sur la « bonne voie ». Bref, autant de signes pré­cur­seurs d’une période d’accalmie que cer­tains obser­va­teurs seraient tentés de lier à l’opération de l’échange, consi­dérée comme une des étapes tran­si­toires dont l’aboutissement, paral­lè­lement à celui des négo­cia­tions sur la res­ti­tution des fermes de Chebaa, pourrait conduire à une inva­li­dation des argu­ments légi­timant les armes du Hezbollah.

Quoi qu’il en soit, il reste certain que l’opération d’échange et les négo­cia­tions qui l’ont pré­cédée posent en elles-​​mêmes autant d’énigmes qui dépassent, dans leur envergure, les seuls ter­ri­toires libanais et israélien.

Dès 9h du matin, heure à laquelle l’opération débutera, 5 pri­son­niers libanais, dont leur doyen, Samir Kantar, seront libérés contre la res­ti­tution des deux soldats israé­liens dont l’enlèvement avait déclenché la tris­tement fameuse guerre de juillet 2006, et qui sont pré­sumés morts. Jusqu’à hier soir, per­sonne ne savait encore si les deux soldats israé­liens ou l’un au moins de deux est encore en vie, comme rap­porté par cer­tains médias.

L’accord d’échange négocié pré­voyait également qu’Israël res­titue les corps de 200 com­bat­tants arabes tués alors qu’ils ten­taient d’entrer en Israël. En vertu de cet accord, l’État hébreu devait préa­la­blement obtenir un rapport du Hez­bollah sur les infor­ma­tions qu’il avait recueillies sur l’aviateur Ron Arad, rapport qua­lifié hier par le Premier ministre, Ehud Olmert, d’« abso­lument insa­tis­faisant ». En contre­partie, ce dernier devait remettre les infor­ma­tions dont son gou­ver­nement dispose sur les quatre diplo­mates ira­niens dis­parus au Liban en 1982.

Le rapport remis par le Hez­bollah concluait que Ron Arad, disparu au Liban après avoir été fait pri­sonnier par le mou­vement Amal en 1986, était mort depuis une dizaine d’années, rap­portait le quo­tidien israélien Haaretz.

En remettant son rapport, le parti chiite savait per­ti­nemment que l’État israélien – le Mossad en tous les cas– était au courant non seulement du décès de l’aviateur en mai 1988, mais aussi des cir­cons­tances de sa mort.

C’est ce que révèle une source proche du dossier, qui affirme qu’en 1991, les ser­vices de ren­sei­gne­ments ira­niens avaient remis un rapport complet sur cette affaire au Mossad « qui pourtant a continué d’ignorer les faits dans des buts stratégiques ».

Le rapport iranien indique qu’après avoir été libéré par le Hez­bollah des mains de Mous­tapha Dirani (lui-​​même kid­nappé par Israël dans les années 90 dans le cadre de cette affaire notamment), Ron Arad a été transféré dans le village de Maydoun, dans la Békaa. En mai 1988, alors que l’aviateur tentait de fuir de son lieu de détention, il a été tué lors des accro­chages qui avaient lieu dans cette région même entre l’armée israé­lienne et le Hez­bollah. Depuis, le pri­sonnier a été porté disparu. « Quand bien même le Mossad savait déjà quel avait été le destin de Ron Arad, ainsi que les moindres détails de son décès, Israël avait proposé des sommes impor­tantes en contre­partie d’informations obtenues sur le sort de l’aviateur », indique la source pré­citée. « Attirés par l’offre allé­chante de l’État hébreu, plu­sieurs Libanais ont accouru pour donner des ren­sei­gne­ments tout aussi généreux sur le contexte qui avait entouré cette affaire. En ce faisant, le Mossad a ainsi réussi non seulement à recueillir des ren­sei­gne­ments qui l’intéressaient, mais, également, à recruter plu­sieurs agents parmi ces chas­seurs d’or », précise la source.

Les diplomates iraniens

Tout aussi énig­ma­tique, l’affaire des quatre diplo­mates ira­niens dis­parus que le Hez­bollah avait tenu à inclure dans le pro­cessus de négo­cia­tions sur l’échange. Alors que l’Iran continue d’affirmer qu’ils sont encore vivants et détenus en Israël, plu­sieurs témoi­gnages concordant, dont celui d’une source sécu­ri­taire informée, laissent entendre qu’ils ont été « liquidés au Liban ». Une infor­mation que confirment les pre­mières indi­ca­tions données par l’État hébreu concluant à la mort des res­pon­sables ira­niens après leur enlè­vement par les Forces libanaises.

Reste donc à savoir pourquoi la Répu­blique isla­mique per­siste, via le Hez­bollah, à faire figurer cette affaire dans le cadre de l’opération d’échange qui aura lieu aujourd’hui. L’Iran serait-​​il en train de jouer un jeu simi­laire à celui du Mossad, pour exploiter à son tour ce dossier ? « Cer­tai­nement », atteste un obser­vateur estimant qu’« une telle affaire est tou­jours mon­nayable en politique ».

Pour le Hez­bollah, qui ne s’est jamais encore pro­noncé sur le destin des quatre Ira­niens, « leur récla­mation est une requête ancienne dont le secré­taire général du parti s’est fait l’écho à plu­sieurs reprises ». C’est ce qu’affirme en tous les cas le membre du bureau poli­tique et res­pon­sable du parti au Liban-​​Sud, cheikh Hassan Ezzeddine, qui refuse caté­go­ri­quement de lier le dossier des pri­son­niers à « toute autre consi­dé­ration poli­tique », ou à une ten­tative quel­conque du Hez­bollah de tirer profit d’un acte dont la valeur est en premier et dernier lieu « huma­ni­taire et nationale ».

« Le Hez­bollah a entamé les négo­cia­tions dans un but reli­gieux et éthique, et non point dans l’espoir de l’exploiter poli­ti­quement. Le message que nous cher­chons à véhi­culer est que la Résis­tance n’abandonne pas ses pri­son­niers et tient tou­jours ses pro­messes. Cela émane de notre vision propre de l’homme et du respect que nous lui conférons », insiste le responsable.

Aucun lien non plus, dira-​​t-​​il, avec les récents déve­lop­pe­ments dans la région, que ce soit l’amorce du dossier des fermes occupées de Chebaa ou les propos de Bachar el-​​Assad sur une éven­tuelle nor­ma­li­sation des rela­tions avec Israël. « Tout d’abord, indique cheikh Ezzeddine, les négo­cia­tions dites “secrètes” entre la Syrie et l’État hébreu datent depuis plus d’un an, alors que les négo­cia­tions sur les échanges des pri­son­niers entre le Hez­bollah et Israël remontent à plu­sieurs années. » Et le res­pon­sable chiite d’insister en annonçant déjà la couleur de la période à venir : « La Résis­tance pour­suivra sa mission non­obstant ce qui se passe entre la Syrie et Israël. »

Quant à la relance du pro­cessus de récu­pé­ration des fermes de Chebaa, ajoute cheikh Ezzeddine, le Hez­bollah s’estime « non concerné » par ce qu’il considère être une « libé­ration et une sou­ve­raineté tron­quées puisque c’est l’ONU qui se sub­sti­tuera à la force occu­pante ». Cheikh Ezzeddine est cependant convaincu que l’État hébreu n’abandonnera pas aussi faci­lement un ter­ri­toire « d’une impor­tance stra­té­gique, écono­mique et vitale pour lui en matière de res­sources hydrau­liques ». Il s’agit selon lui d’une « manœuvre » dont le seul objectif est de pousser le Liban aux négo­cia­tions directes. C’est également l’avis d’un expert du dossier des fermes de Chebaa qui continue d’émettre des doutes sur l’intention de la Syrie de recon­naître la « libanité » de ce ter­ri­toire. À défaut d’une telle recon­nais­sance, cela signi­fierait donc que c’est « l’Undorf (les Forces de maintien de la paix au Golan) et non la Finul qui sera chargée de contrôler ces fermes ».