Les quatre dimensions de l’oppression des Palestiniens

J. Salingue, vendredi 4 juillet 2008

L’article qui suit est le dernier que je mets en ligne avant mon départ. Je ne ten­terai pas ici l’impossible résumé de ces 11 semaines passées dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Il s’agira plutôt d’essayer de pré­senter de manière syn­thé­tique ce qui constitue selon moi les quatre décli­naisons essen­tielles de l’oppression israélienne.

Chacun sait que depuis 2002, Israël a entrepris de construire un gigan­tesque Mur en Cis­jor­danie. Ce que l’on remarque moins souvent, c’est que ce Mur de Béton n’est pas le seul Mur construit par l’Etat d’Israël, même s’il est le plus visible d’entre tous. Les Pales­ti­niens se heurtent en effet aujourd’hui à quatre Murs, qui leur inter­disent de mener une exis­tence digne et de voir leurs droits nationaux satis­faits : un Mur de Fer, un Mur de Bar­belés, un Mur de Verre et un Mur de Béton.

Le Mur de Fer : l’armée israélienne

« A part ceux qui ont été vir­tuel­lement "aveugles" depuis l’enfance, tous les sio­nistes modérés ont compris depuis long­temps qu’il n’y a pas le moindre espoir d’obtenir l’accord des Arabes de la Terre d’Israël pour que la "Palestine" devienne un pays avec une majorité juive.(…) La colo­ni­sation sio­niste, même la plus limitée, doit soit se ter­miner, soit être menée à bien au mépris de la volonté de la popu­lation autochtone. Cette colo­ni­sation ne peut, par consé­quent, continuer et se déve­lopper que sous la pro­tection d’une force indé­pen­dante de la popu­lation locale : un mur de fer que la popu­lation autochtone ne pourra pas franchir » [1].

Ces lignes ont été écrites au début des années 20 par Vla­dimir Jabo­tinsky, diri­geant du courant « sio­niste révi­sion­niste » duquel seront issus le Likoud et, entre autres, les Pre­miers Ministres Begin, Shamir ou Sharon. Elles exposent la doc­trine du « Mur de Fer » : dans la mesure où les Arabes de Palestine s’opposeront à l’établissement d’un Etat juif sur un ter­ri­toire dans lequel ils sont lar­gement majo­ri­taires, le mou­vement sio­niste doit se doter d’une puis­sante force armée, sou­tenue par les pays impé­ria­listes, qui favo­risera la colo­ni­sation et qui, le moment venu, per­mettra d’imposer le fait accompli aux autochtones.

Malgré la position mino­ri­taire du courant révi­sion­niste dans le mou­vement sio­niste (dominé par les Tra­vaillistes de Ben Gourion), la doc­trine du Mur de Fer fait de nom­breux émules et est celle qui, dans les faits, conduit à la création de diverses milices juives armées, les plus célèbres étant la Haganah (créée en 1920), l’Irgoun (1931) et le Groupe Stern (1940). Ces milices ter­ro­risent les habi­tants arabes et sont res­pon­sables du départ forcé de 800 000 d’entre eux au cours des années 1947-1949. C’est le groupe Stern, dirigé par Menahem Begin, qui commet le mas­sacre de Deir Yassine en avril 1948. Après la Décla­ration d’indépendance d’Israël, la Haganah consti­tuera l’ossature de l’armée israé­lienne, « Tsahal », qui absorbera rapi­dement les autres milices.

Dès les ori­gines de l’Etat d’Israël, la com­po­sante mili­taire a joué un rôle-​​clé, per­mettant le net­toyage eth­nique indis­pen­sable à la consti­tution d’un Etat juif sur un ter­ri­toire majo­ri­tai­rement peuplé de non-​​Juifs. Le Mur de Fer, l’armée, demeure aujourd’hui l’un des piliers fon­da­mentaux de la poli­tique israé­lienne. La liste des Généraux devenus ministres ou Pre­miers Ministres est trop longue pour être citée ici. On men­tionnera à titre d’exemple le Général Allon, le Général Dayan, le Général Rabin, le Général Sharon, le Général Barak, le Général Ben Eliezer, le Général Zeevi ou le Général Mofaz… Dans l’actuelle Knesset, les Généraux repré­sentent 10% des élus. Et lorsque les Généraux rejoignent la vie poli­tique, ils n’en demeurent pas moins des mili­taires et leurs déci­sions et grandes orien­ta­tions s’en res­sentent, comme l’a lar­gement démontré la regrettée Tanya Rein­hardt [2].

En outre, « Israël est le seul pays démo­cra­tique dans lequel le com­mandant en chef de l’armée assiste à toutes les réunions du gou­ver­nement » [3]. Qui plus est, « Les généraux ont une arme qu’aucun homme poli­tique ne peut se per­mettre d’ignorer : le contrôle absolu des médias. Presque tous les "cor­res­pon­dants mili­taires" et les "com­men­ta­teurs mili­taires" sont les ser­vi­teurs obéis­sants du com­man­dement en chef, publiant, comme si c’était leur propre opinion, les ins­truc­tions du chef d’état-major et de ses généraux » [4]. Cette mainmise des Généraux sur les médias permet d’entretenir un climat de peur per­ma­nente dans un société tra­versée de contra­dic­tions mais au sein de laquelle la crainte de l’agression étrangère et l’unité nationale der­rière les opé­ra­tions mili­taires jouent un rôle de ciment. Elle légitime en outre un budget mili­taire fara­mineux : les dépenses mili­taires par habitant sont 15 fois plus élevées en Israël qu’aux Etats-​​Unis. L’armée israé­lienne est une des plus impor­tantes armées mon­diales, elle est de très loin la pre­mière force mili­taire de la région et la seule puis­sance nucléaire du Moyen-​​Orient.

Le Mur de Fer voulu par Jabo­tinsky, entendu comme une puis­sante force armée jouant un rôle central dans le déve­lop­pement du projet sio­niste, sou­tenue par les pays impé­ria­listes, existe donc bel et bien. Il se maté­rialise aujourd’hui par l’occupation mili­taire de la Cis­jor­danie et l’encerclement de Gaza. Les Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés en sont les pre­miers témoins et les pre­mières vic­times. Les déci­sions les concernant, qui ont guidé la poli­tique répressive des auto­rités d’occupation au cours des 60 der­nières années, et leur confron­tation quo­ti­dienne avec l’armée, sur les check­points, lors des incur­sions ou à l’occasion des mil­liers de procès devant des tri­bunaux mili­taires, sont la tra­gique illus­tration de cette pre­mière dimension de l’oppression israé­lienne : imposer par la force le fait accompli sioniste.

La tâche assignée au Mur de Fer, définie par Jabo­tinsky il y a 85 ans, est plus que jamais d’actualité : « Nous pré­tendons que le Sio­nisme est moral et juste. Et puisqu’il est moral et juste, la justice doit être rendue, peu importe que Joseph, Simon, Ivan ou Ahmed soit d’accord ou non » [5].

Le Mur de Bar­belés : les Camps de réfugiés

« La terre d’Israël est habitée par les Arabes. (…) Nous devons nous pré­parer à les expulser du pays par la force des armes, tout comme l’ont fait nos pères avec les tribus qui y vivaient, sinon, nous nous trou­verons face à un pro­blème, repré­senté par la pré­sence d’une popu­lation d’étrangers, nom­breuse, à majorité musulmane, qui se sont habitués à nous mépriser depuis des géné­ra­tions. Aujourd’hui, nous ne repré­sentons que 12% de l’ensemble de la popu­lation, et nous ne pos­sédons que 2%, seulement, de la terre » [6] déclarait dès la fin du 19ème Siècle Israel Zengwill, l’un des pre­miers col­la­bo­ra­teurs de Theodor Herzl, considéré comme le « père fon­dateur » du sio­nisme. La Palestine n’était pas, contrai­rement à la formule popu­la­risée par le mou­vement sio­niste, « une terre sans peuple ». Les sio­nistes en avaient conscience et ont donc dès le départ envisagé l’expulsion des autoch­tones afin de per­mettre la consti­tution d’un Etat juif.

Le plan de partage de 1947 attribue un peu plus de 55% de la Palestine à l’Etat juif. L’objectif non dis­simulé des diri­geants sio­nistes est la conquête de l’ensemble de la Palestine : « L’acceptation de la par­tition ne nous engage pas à renoncer à la Cis­jor­danie. On ne demande pas à quelqu’un de renoncer à sa vision. Nous accep­terons un Etat dans les fron­tières fixées aujourd’hui ; mais les fron­tières des aspi­ra­tions sio­nistes sont les affaires des Juifs et aucun facteur externe ne pourra les limiter » (David Ben Gourion) [7]. Mais les Juifs ne repré­sentent qu’un tiers de la popu­lation. Le net­toyage eth­nique est donc inévitable.

Les travaux des his­to­riens pales­ti­niens, puis des nou­veaux his­to­riens israé­liens, notamment Ilan Pappe et Benny Morris [8], ont établi que ce sont ainsi environ 800 000 Pales­ti­niens qui ont été chassés de leur terre lors de la grande expulsion de 1947-​​1949, la « Nakba ». Ils ont en outre démontré que cette expulsion n’était pas un dommage col­la­téral de la guerre israélo-​​arabe de 1948 mais qu’elle était le résultat d’un plan précis, le plan Daleth, visant à net­toyer la terre de Palestine du plus grand nombre pos­sible de ses habi­tants arabes. C’est ainsi que plus de la moitié des 800 000 expul­sions ont eu lieu avant le début de la guerre, ce qui invalide la thèse com­mu­nément répandue des vil­la­geois fuyant les combats entre armées arabes et armée israélienne.

Les réfugiés ont-​​ils tous fui sous la menace directe des milices juives ou cer­tains d’entre eux ont-​​ils aban­donné leurs terres par peur des mas­sacres ? Ceux qui contestent la thèse de l’expulsion font de cette question un enjeu crucial et se réfèrent constamment à d’introuvables enre­gis­tre­ments radios démon­trant que les régimes arabes ont appelé les Pales­ti­niens à fuir leurs terres. Au-​​delà du fait que les travaux his­to­riques les plus récents ont lar­gement démontré le caractère pro­grammé et sys­té­ma­tique des expul­sions, ce « débat » n’est qu’un contre-​​feu allumé afin de détourner l’attention d’une vérité his­to­rique que per­sonne ne peut contester : quelles que soient les moti­va­tions qui ont poussé chacun des réfugiés à s’enfuir, aucun d’entre eux n’a jamais pu retourner sur sa terre.

Il en va de même des cen­taines de mil­liers d’autres Pales­ti­niens qui ont rejoint le contingent des réfugiés lors des autres vagues d’expulsion, notamment en juin 1967. Il y a aujourd’hui d’après les chiffres offi­ciels de l’ONU plus de 4.5 mil­lions de réfugiés pales­ti­niens. Il existe 59 camps, pour cer­tains encore entourés de bar­belés, à Gaza (8 camps), en Cis­jor­danie (19), en Jor­danie (10), en Syrie (10) et au Liban (12). A ce chiffre s’ajoutent les réfugiés non enre­gistrés à l’UNRWA. D’après le Pales­tinian Central Bureau of Sta­tistics (PCBS), il y a aujourd’hui à travers le monde environ 7 mil­lions de réfugiés pales­ti­niens, sur une popu­lation totale d’un peu plus de 10 millions.

Plus des 2/​3 des Pales­ti­niens sont donc des réfugiés à qui Israël dénie le droit de revenir sur leurs terres. Ce qui faisait dire à Hussam Khadr, membre du Fatah au Camp de Balata, ancien député aujourd’hui empri­sonné, que « la cause pales­ti­nienne est la cause des réfugiés ». C’est ce qui autorise aussi tout obser­vateur un peu sérieux de la question pales­ti­nienne à dire que tout « règlement » faisant l’impasse sur les reven­di­ca­tions de la recon­nais­sance de l’expulsion et du droit au retour est chi­mé­rique et/​ou mal­honnête. Le Mur de Bar­belés qui enferme près de 70% du peuple pales­tinien dans des Camps et dans un statut de réfugiés per­ma­nents est le second volet incon­tour­nable de l’oppression générée par Israël.

Le Mur de Verre : le statut des Pales­ti­niens de 48

« Il y a des citoyens arabes dans l’Etat d’Israël. C’est notre prin­cipal souci. Qu’on en finisse à Gaza. Qu’on en finisse en Judée et en Samarie [en Cis­jor­danie]. Nous nous retrou­verons alors face à notre prin­cipal souci » (Gideon Ezra, actuel Ministre israélien de l’Environnement, membre du parti Kadima) [9].

Un troi­sième Mur enferme la popu­lation pales­ti­nienne et constitue un aspect souvent sous-​​estimé ou volon­tai­rement négligé de l’oppression israé­lienne. C’est le « Mur de Verre », pour emprunter une image du jour­na­liste Jonathan Cook, qui enferme les Pales­ti­niens de 1948, les mal-​​nommés « Arabes israéliens ».

La minorité pales­ti­nienne en Israël, estimée à 1.3 mil­lions de membres (soit un peu moins d’1/5ème de la popu­lation israé­lienne), se compose des Pales­ti­niens qui sont demeurés dans les terres conquises par Israël en 1947-​​1949 et de leurs des­cen­dants. La façon dont Israël traite cette minorité et les mesures radi­cales qu’une grande partie de l’establishment sio­niste sou­hai­terait prendre à son encontre sont révé­la­trices de l’indépassable contra­diction entre la réa­li­sation du projet sio­niste d’établissement d’un Etat juif en Palestine et la satis­faction des droits nationaux du peuple palestinien.

Soumis à la loi mar­tiale de 1949 à 1966, les Pales­ti­niens d’Israël jouissent depuis 1967, en théorie, des mêmes droits que tous les Israé­liens. En théorie seulement car les dis­cri­mi­na­tions, si elles ne sont plus ins­crites dans la loi, per­sistent et se déve­loppent. Du Ministère des Affaires Reli­gieuses qui n’attribue que 2% de son budget aux com­mu­nautés pales­ti­niennes d’Israël et qui refuse d’accorder des crédits pour les cime­tières « non-​​juifs » aux nom­breuses muni­ci­pa­lités qui s’abstiennent d’utiliser l’arabe pour la signa­li­sation rou­tière, les cas de dis­cri­mi­nation ins­ti­tu­tion­nelle sont légion.

Si l’on y ajoute la dis­cri­mi­nation à l’embauche, au logement ou la fai­blesse des crédits alloués par l’Etat pour le déve­lop­pement écono­mique et social des villes et vil­lages arabes (54.8 % des Pales­ti­niens de 48 vivent en dessous du seuil de pau­vreté contre 20.3 % des Juifs), voire même la non-​​reconnaissance de l’existence de cer­tains de ces vil­lages, se dessine un système de dis­cri­mi­na­tions para­lé­gales que Jonathan Cook appelle un « Mur de Verre ». Un « Mur de Verre » car, s’il enferme bel et bien les Pales­ti­niens d’Israël dans un statut de sous-​​citoyens, il demeure invi­sible et autorise Israël à affirmer être un Etat démo­cra­tique et non-​​discriminatoire.

Les poli­tiques dis­cri­mi­na­toires vis-​​à-​​vis des Pales­ti­niens sont souvent assumées par les diri­geants israé­liens au nom de l’intérêt supé­rieur de la construction de l’Etat juif. Ainsi Ariel Sharon affirmait-​​il en 2002 que tandis que les Juifs jouissent des droits sur la terre d’Israël, les Pales­ti­niens jouissent de droits dans l’Etat d’Israël. On com­prend mieux pourquoi la reven­di­cation démo­cra­tique élémen­taire portée par Azmi Bishara, ancien député pales­tinien à la Knesset, de la trans­for­mation d’Israël en un « Etat de tous ses citoyens », inquiète tous ceux qui tentent de dis­si­muler qu’Israël, loin d’être « juif et démo­cra­tique » est plutôt, selon le mot d’un autre député, Ahmed Tibi, « démo­cra­tique à l’égard des Juifs et juif à l’égard des Arabes ».

Les Pales­ti­niens d’Israël et leurs droits nationaux sont un obs­tacle à l’édification d’un Etat juif en Palestine. D’où leur enfer­mement dans un statut de sous-​​citoyens, constamment accusés de conspi­ration contre Israël, phé­no­mènes qui se sont accé­lérés depuis sep­tembre 2000. Si le rêve sio­niste d’un « Grand Israël », débar­rassé de la popu­lation pales­ti­nienne, a fait long feu, cer­tains diri­geants israé­liens, agitant la menace démo­gra­phique, n’hésitent pas à com­parer les Pales­ti­niens d’Israël à un « cancer » qu’il faut traiter de manière radicale.

Des par­tisans de l’expulsion massive, repré­sentés notamment par l’ancien vice-​​Premier Ministre Lie­berman, à ceux qui, comme Ehud Olmert, envi­sagent de se « séparer » des zones arabes les plus den­sément peu­plées (à l’image de ce qui s’est passé avec Gaza et qui risque de se passer avec les cantons de Cis­jor­danie), il existe un large consensus pour affirmer que l’avenir des Pales­ti­niens d’Israël n’est pas en Israël. De récents chiffres indiquent que 75% des Juifs israé­liens sont favo­rables à un transfert des zones arabes den­sément peu­plées à l’hypothétique « Etat palestinien ».

Le Mur de Verre, qui enferme les Pales­ti­niens de 48 dans une position de citoyens de seconde zone, est la troi­sième dimension de l’oppression israé­lienne. Il peut être imper­cep­tible pour qui ne veut pas le voir. Chacun devrait pourtant se demander comment un député israélien (Effie Eitam) a pu récemment déclarer à la Knesset, sans être inquiété par la suite, en s’adressant aux repré­sen­tants des Pales­ti­niens de 48 : « Un jour, nous vous expul­serons de ce bâtiment et de la terre du peuple juif ».

Le Mur de Béton : les Cantons

« Israël est dans l’obligation de mettre un terme aux vio­la­tions du droit inter­na­tional dont il est l’auteur ; il est tenu de cesser immé­dia­tement les travaux d’édification du mur qu’il est en train de construire dans le ter­ri­toire pales­tinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-​​Est, de déman­teler immé­dia­tement l’ouvrage situé dans ce ter­ri­toire et d’abroger immé­dia­tement ou de priver immé­dia­tement d’effet l’ensemble des actes légis­latifs et régle­men­taires qui s’y rap­portent ». (Avis de la Cour Inter­na­tionale de Justice, 9 juillet 2004) [10].

Le Mur érigé en Cis­jor­danie a donc été jugé illégal par la Cour Inter­na­tionale de Justice. Cela n’empêche pas Israël de pour­suivre sa construction et d’espérer l’achever en 2010. A son terme le Mur mesurera près de 800 km. Mur de Béton attei­gnant parfois 8 m de haut, la pré­tendue « bar­rière de sécurité » inté­grera de facto environ 45% de la Cis­jor­danie et 98% des colons à l’Etat d’Israël. Elle découpera « l’Etat pales­tinien » en trois enclaves isolées qui se sont sub­di­vi­seront en 22 plus petites enclaves reliées par des tunnels construits sous les routes réservées aux colons, les­quelles mesu­reront environ 1250 kilomètres [11]. Une partie des 600 check­points et bar­rages qui couvrent aujourd’hui la Cis­jor­danie dis­pa­raî­tront, les autres seront main­tenus pour contrôler les entrées et les sorties des cantons. Une entité pales­ti­nienne auto-​​administrée verra le jour dans ces cantons, que d’aucuns oseront peut-​​être encore appeler Etat.

Si le Mur a été construit à partir de 2002, son origine remonte en fait à beaucoup plus loin. Très exac­tement au 10 juin 1967, lorsque la guerre des 6 jours prend offi­ciel­lement fin. A son terme Israël a en effet conquis, entre autres, le reste de la Palestine théo­ri­quement par­tagée en 1947 et exerce son autorité sur la Cis­jor­danie et la Bande de Gaza. Une vic­toire mili­taire plus rapide et plus facile qu’en 1948-​​1949, mais avec une dif­fé­rence majeure : contrai­rement à ce qui s’était passé alors, la majorité des Pales­ti­niens ne sont pas partis. Le succès mili­taire crée donc une dif­fi­culté poli­tique pour les diri­geants sio­nistes : Israël abrite désormais en son sein les Pales­ti­niens de Cis­jor­danie et de Gaza, qui s’ajoutent aux Pales­ti­niens de 1948. La pré­tention de l’Etat d’Israël à être simul­ta­nément un Etat juif et démo­cra­tique est donc sérieu­sement menacée.

C’est pour répondre à cette contra­diction qu’un Général tra­vailliste, Ygal Allon, pré­sente au Premier Ministre Levi Eshkol, dès juillet 1967, une solution alter­native à l’expulsion, qui com­pro­met­trait le soutien inter­na­tional dont jouit l’Etat d’Israël. La phi­lo­sophie du « Plan Allon » était la sui­vante : renoncer à la sou­ve­raineté sur les zones pales­ti­niennes les plus den­sément peu­plées tout en conservant le contrôle exclusif sur la vallée du Jourdain, sur la rive occi­dentale de la Mer Morte et sur Jéru­salem, dont les limites muni­ci­pales seraient consi­dé­ra­blement étendues. Une entité pales­ti­nienne constituée de cantons isolés serait ainsi établie, avec des attributs de sou­ve­raineté limités, Allon ne répondant pas à la question de savoir si cette sou­ve­raineté serait confiée à des autoch­tones où à la Jor­danie et l’Egypte.

Même si le Plan Allon n’est pas offi­ciel­lement adopté par le pouvoir israélien, c’est lui qui guidera, avec cer­taines variantes, la poli­tique de l’Etat sio­niste à partir de l’année 1967. La dis­po­sition des colonies, le tracé des routes de contour­nement, réservées aux colons, et la pro­gressive frag­men­tation de la Cis­jor­danie sont la mise en appli­cation concrète des vues du Général Allon. Les Accords d’Oslo et la division de la Cis­jor­danie en Zones A, B et C, en sont direc­tement ins­pirés. Même le Général Sharon, farouche par­tisan de l’expulsion des Pales­ti­niens, finira par adopter, en le modi­fiant, le Plan Allon. C’est le sens du « retrait uni­la­téral » de Gaza en 2005 qui, loin d’être un « geste de paix », est une décision prag­ma­tique d’abandon et d’encerclement d’une zone pales­ti­nienne trop den­sément peuplée. La décision de construire le Mur, si elle fut inter­prétée à juste titre comme la renon­ciation à l’annexion de l’ensemble de la Cis­jor­danie, n’est que l’ultime étape de la mise en pra­tique du Plan Allon.

Le Mur trace les limites des cantons pales­ti­niens, ces zones trop peu­plées pour être admi­nis­trées par Israël. Tel est « l’Etat pales­tinien » dont parlent les diri­geants israé­liens, pour les­quels il n’a jamais été question d’une quel­conque res­ti­tution des ter­ri­toires conquis en 1967. Comment expliquer, sinon, la pour­suite de la colo­ni­sation à un rythme de plus en plus effréné, malgré le soi-​​disant « pro­cessus de paix » ? Ce sont en effet près de 500 000 colons qui vivent aujourd’hui en Cis­jor­danie (contre moins de 200 000 au début des années 90), leur nombre croît à un rythme 3 fois supé­rieur à celui du reste de la popu­lation israé­lienne et ils repré­sen­teront bientôt 10% de la popu­lation juive d’Israël.

Le Mur de Béton, dont plus de 500 km ont déjà été construits, est l’expression la plus mani­feste, 60 ans après la Grande Expulsion et 41 ans après l’occupation de toute la Palestine, de la qua­trième dimension de l’oppression israé­lienne : la négation du droit des Pales­ti­niens à exercer une sou­ve­raineté réelle.

Conclusion : Un cinquième Mur, le Mur du Silence ?

Mur de Fer, de Bar­belés, de Verre et de Béton : imma­té­riels ou tra­gi­quement réels, ces quatre Murs sont le symbole des diverses dimen­sions de l’oppression dont est victime le peuple pales­tinien. Les trois der­niers sont ceux qui enferment les trois com­po­santes de la nation pales­ti­nienne (Réfugiés, Pales­ti­niens de 1948, Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés) dans divers statuts de sous-​​citoyens. Le premier Mur, le Mur de Fer, l’armée israé­lienne, est le moyen par lequel l’Etat d’Israël a créé et per­pétue cette oppression.

J’aurais pu parler d’autres Murs. Notamment de ceux des cel­lules dans les­quelles crou­pissent 11 700 pri­son­niers poli­tiques pales­ti­niens, parmi les­quels des dizaines de députés ou d’anciens députés, des ex-​​Ministres, un ex-​​vice-​​Premier Ministre, l’ex-Président du Conseil Légis­latif et de nom­breux maires et conseillers muni­cipaux. Parmi ces 11 700 pri­son­niers, plu­sieurs mil­liers n’ont pas été jugés. Plu­sieurs mil­liers d’autres ont été condamnés par des tri­bunaux mili­taires, sans preuve, sur de simples pré­somp­tions, ou pour des délits d’intention comme le jeune Franco-​​Palestinien Salah Hamouri [12].

Mais c’est un autre Mur que j’évoquerai dans cette conclusion. Un Mur qui diffère sub­stan­tiel­lement des autres, dans la mesure où ceux qui ont décidé de son édifi­cation ne sont pas les diri­geants sio­nistes ou l’establishment israélien. Ce cin­quième Mur, auquel se heurtent quo­ti­dien­nement, depuis plus de 60 ans, les Pales­ti­niens, est le silence assour­dissant de la « Com­mu­nauté inter­na­tionale » quant à la négation de leurs droits nationaux.

Un Mur de Silence d’autant plus incom­pré­hen­sible pour les Pales­ti­niens que c’est cette même « Com­mu­nauté inter­na­tionale » qui a régu­liè­rement, notamment à l’ONU, rappelé la néces­saire satis­faction de ces droits. L’ONU a créé par la réso­lution 181 l’Etat d’Israël et ne l’a accepté en son sein qu’à la condition qu’il se conforme aux autres réso­lu­tions, notamment la réso­lution 194 affirmant le droit au retour des réfugiés. Pour le résultat que l’on constate aujourd’hui.

Ce silence de la « Com­mu­nauté inter­na­tionale » est encore plus frappant quand on le met en parallèle avec les bruyantes décla­ra­tions de soutien à Israël, à sa sécurité, et les non moins bruyantes condam­na­tions de la résis­tance pales­ti­nienne, qui contri­buent encore un peu plus isoler les Pales­ti­niens et à étouffer leurs revendications.

Malgré cet iso­lement et malgré les renon­ce­ments de nombre de leurs diri­geants, les Pales­ti­niens n’ont pas renoncé à faire valoir leurs droits. Constatant qu’Israël béné­fi­ciait du soutien incon­di­tionnel des diri­geants des plus grandes puis­sances, ils en appellent chaque jour un peu plus les popu­la­tions du monde entier à rompre le silence afin d’inverser la logique actuelle, qui, au nom de la « paix », va plutôt dans le sens de la pro­tection d’Israël et de la conso­li­dation, plutôt que de la des­trution, des Murs qui les enferment.

[1] Vla­dimir Jabo­tinsky, Le Mur de Fer, Nous et les Arabes, 1923. En ligne sur http://​www​.alte​rinfo​.net/

[2] Voir notamment Détruire la Palestine, ou comment ter­miner la guerre de 48, éditions La Fabrique, Paris, 2002.

[3] Uri Avnery, The Army has a State, consul­table sur http://​www​.gush​-shalom​.org

[4] Idem

[5] Vla­dimir Jabo­tinsky, op. cit.

[6] Israel Zengwill, cité par Mahmoud Muharib dans son article Sio­nisme : transfert et apar­theid, consul­table en Français sur http://​www​.palestine​-soli​darite​.org/

[7] Cité par Simha Flapan, The Birth of Israel : Myth and Rea­lities, Pan­theon Books, New York, 1987.

[8] Voir entre autres Benny Morris, The Birth Of The Pales­tinian Refugee Problem Revi­sited, Cam­bridge Uni­versity Press, 2003, et Ilan Pappe, La guerre de 1948 en Palestine, éditions La Fabrique, Paris, 2000, et Le net­toyage eth­nique de la Palestine, Fayard, Paris, 2008.

[9] Cité par Jonathan Cook dans Blood and Religion, The Unmasking of the Jewish and Demo­cratic State, Pluto Press, Londres, 2006.

[10] Avis de la Cour Inter­na­tionale de Justice, 9 juillet 2004, consul­table sur http://​www​.france​-palestine​.org

[11] www​.stop​thewall​.org

[12] Voir mon article sur Salah Hamouri