Les pulvérisateurs de blocs

Uri Avnery, mardi 24 janvier 2012

ISRAËL n’a pas de poli­tique étrangère, il n’a qu’une poli­tique inté­rieure,” a fait remarquer un jour Henry Kissinger.

C’est sans doute plus ou moins vrai de tous les pays depuis l’avènement de la démo­cratie. Mais cela semble encore plus vrai en Israël. (On pourrait dire avec ironie que les États-​​Unis n’ont pas de poli­tique étrangère, mais seulement une poli­tique inté­rieure israélienne.)

Pour com­prendre notre poli­tique étrangère, nous devons nous regarder dans la glace. Qui sommes-​​nous ? À quoi res­semble notre société ?

DANS UN sketch clas­sique, bien connu de tout Israélien d’un certain âge, deux Arabes se tiennent sur le rivage de la mer, regardant un bateau rempli de pion­niers juifs russes ramant dans leur direction. “Que votre maison soit détruite !” profèrent-​​ils.

Puis, les deux mêmes per­son­nages, cette fois deux pion­niers juifs russes, se tiennent au même endroit, pro­férant des malé­dic­tions russes à l’encontre d’un bateau rempli d’immigrants yéménites.

Puis, les deux per­son­nages sont des yémé­nites mau­dissant des réfugiés juifs alle­mands qui fuient les nazis. Puis, deux juifs alle­mands mau­dissant des Maro­cains qui arrivent. Lorsque ce sketch fut pré­senté la pre­mière fois, c’était la der­nière scène. Mais désormais, on peut ajouter deux Maro­cains mau­dissant des immi­grants de Russie sovié­tique, puis deux Russes mau­dissant les der­niers arri­vants : des juifs éthiopiens.

Cela pourrait aussi s’avérer de chaque pays d’immigration, des États-​​Unis à l’Australie. Chaque nou­velle vague d’immigrants est accueillie par le mépris, le dédain et même la franche hos­tilité de ceux qui sont arrivés avant eux. Lorsque j’étais enfant, au début des années 30, j’ai souvent entendu des gens crier à mes parents “retournez chez Hitler !”

Cependant, le mythe dominant était celui du “melting-​​pot”. Tous les immi­grants allaient être jetés dans le même pot pour être net­toyés de leurs carac­tères “étrangers” et res­sortir en tant que nation nou­velle sans aucune trace de leur origine.

CE MYTHE s’est évanoui il y a quelques décennies. Israël est main­tenant une sorte de fédé­ration de plu­sieurs blocs démo­gra­phiques et culturels prin­cipaux qui dominent notre vie sociale et politique.

Qui sont-​​ils ? Ce sont (1) les anciens ash­ké­nazes (juifs d’origine euro­péenne) ; (2) les juifs orientaux (ou “sépha­rades”) ; (3) les reli­gieux (en partie ash­ké­nazes, en partie orientaux) ; (4) les “Russes”, immi­grants de l’ancienne Union sovié­tique ; et (5) les citoyens arabes-​​palestiniens, qui ne sont venus de nulle part.

Ceci est, bien sûr, une pré­sen­tation sché­ma­tique. Aucun de ces blocs n’est com­plè­tement homogène. Chaque bloc se divise en plu­sieurs sous-​​blocs, cer­tains blocs se che­vauchent, il y a quelques mariages entre gens de blocs dif­fé­rents, mais dans l’ensemble, la repré­sen­tation est précise. Le genre ne joue aucun rôle dans cette classification.

La scène poli­tique reflète de façon presque exacte ces divi­sions. Le parti tra­vailliste était, à son apogée, le prin­cipal ins­trument du pouvoir ash­kénaze. Ce qu’il en reste, avec Kadima et le Méretz, est tou­jours ash­kénaze. Le parti Israel Bey­tenou d’Avigdor Lie­berman est formé prin­ci­pa­lement de Russes. Il y a trois ou quatre partis reli­gieux. Puis il y a deux partis exclu­si­vement arabes, et le parti com­mu­niste qui regroupe aussi prin­ci­pa­lement des Arabes. Le Likoud ras­semble la majeure partie des orientaux, bien que presque tous ses diri­geants soient ashkénazes.

Les rela­tions entre les blocs sont souvent tendues. En ce moment même, tout le pays est en effer­ves­cence parce qu’à Kiryat Malakhi, une ville du sud à popu­lation majo­ri­tai­rement orientale, des pro­prié­taires immo­bi­liers ont signé un enga­gement à ne pas vendre d’appartements à des Éthio­piens, tandis que le rabbin de Safed, une ville du nord peuplée en majorité de juifs ortho­doxes, a interdit à ses ouailles de louer des appar­te­ments à des Arabes.

Mais, en dehors du clivage entre Juifs et Arabes, le prin­cipal pro­blème est le res­sen­timent des orientaux, des Russes et des reli­gieux contre ce qu’ils appellent “l’élite ashkénaze”.

COMME ILS sont arrivés les pre­miers, long­temps avant la création de l’État, les ash­ké­nazes contrôlent la plupart des centres de pouvoir – social, poli­tique, écono­mique, culturel et autres. En général ils appar­tiennent à la partie la plus riche de la société, alors que les orientaux, les ortho­doxes, les Russes et les Arabes appar­tiennent en général aux couches socio-​​économiques les plus basses.

Les orientaux nour­rissent de pro­fonds griefs à l’encontre des ash­ké­nazes. Ils pensent – non sans raisons – qu’ils ont subi des humi­lia­tions et des dis­cri­mi­na­tions dès le premier jour de leur arrivée dans le pays, et que c’est encore le cas, bien que bon nombre d’entre eux aient atteint de solides posi­tions écono­miques et poli­tiques. L’autre jour, un haut directeur de l’une des prin­ci­pales ins­ti­tu­tions finan­cières a causé un scandale en accusant les “blancs” (c’est-à-dire les ash­ké­nazes) de dominer l’ensemble des banques, des tri­bunaux et des médias. Il s’est fait rapi­dement limoger, ce qui a causé un nouveau scandale.

Le Likoud est arrivé au pouvoir en 1977, détrônant le parti tra­vailliste. À part de brèves inter­rup­tions, il a été au pouvoir depuis lors. Pourtant, la plupart des membres du Likoud ont le sen­timent que les ash­ké­nazes dirigent Israël, en les laissant loin der­rière. Aujourd’hui, 34 ans plus tard, la vague sombre de légis­lation anti-​​démocratique que font passer les députés du Likoud se voit jus­tifiée par le slogan “il faut que nous com­men­cions à diriger !”

La scène me rap­pelle un chantier de construction entouré d’une clôture en bois. L’entrepreneur rusé a laissé quelques brèches dans la clôture pour que les pas­sants curieux puissent jeter un coup d’œil à l’intérieur. Dans notre société, tous les autres blocs ont le sen­timent d’être des étrangers qui regardent par les brèches, pleins d’envie pour “l’élite” ash­kénaze à l’intérieur qui dispose de toutes les bonnes choses. Ils haïssent tout ce qu’ils asso­cient à cette “élite” : la Cour Suprême, les médias, les orga­ni­sa­tions de droits humains, et en par­ti­culier le camp de la paix. Tous ceux-​​là sont qua­lifiés de “de gauche”, un mot assez curieu­sement assimilé à “élite”.

COMMENT le mot “paix” en est-​​il venu à être associé aux ash­ké­nazes domi­nants et dominateurs ?

C’est l’une des grandes tragédies de notre pays.

Des juifs ont vécu pendant des siècles dans le monde musulman. Ils n’ont jamais subi les choses ter­ribles com­mises en Europe par l’antisémitisme chrétien. L’animosité musulmans-​​juifs a com­mencé il y a seulement un siècle, avec l’avènement du sio­nisme, et pour des raisons évidentes.

Lorsque les juifs de pays musulmans arri­vèrent en masse en Israël, ils étaient imprégnés de culture arabe. Mais ils furent reçus ici par une société qui méprisait tota­lement tout ce qui était arabe. Leur culture arabe était “pri­mitive”, tandis que la vraie culture était euro­péenne. De plus ont les iden­ti­fiait aux musulmans meur­triers. C’est ainsi que les immi­grants se voyaient obligés de se débar­rasser de leur propre culture et de leurs tra­di­tions, de leur accent, de leurs sou­venirs, de leur musique. Afin de montrer à quel point ils étaient devenus pro­fon­dément israé­liens, il leur fallait aussi haïr les Arabes.

C’est là, bien sûr, un phé­nomène mon­dia­lement répandu qui fait que dans les pays mul­ti­na­tionaux, la classe la plus opprimée de la nation domi­nante est aussi l’ennemi natio­na­liste le plus radical des nations mino­ri­taires. L’appartenance à la nation supé­rieure est souvent la seule source de fierté qui leur est laissée. Cela aboutit fré­quemment à un racisme et une xéno­phobie virulents.

C’est l’une des raisons pour les­quelles les orientaux furent attirés par le Likoud, pour lequel le rejet de la paix et la haine des Arabes sont des vertus suprêmes. Par ailleurs, ayant été long­temps dans l’opposition, le Likoud était perçu comme le repré­sentant des gens “du dehors”, en lutte contre ceux “du dedans”. C’est encore le cas.

Le cas des “Russes” est dif­férent. Ils ont grandi dans une société qui méprisait la démo­cratie, qui admirait les diri­geants forts. Les “blancs”, russes et ukrai­niens, mépri­saient les peuples “obscurs” du sud – arménien, géorgien, tatars, ouzbeks et autres. (J’ai un jour inventé une formule : “bol­che­visme moins mar­xisme égale fascisme”.)

Lorsque les Juifs russes sont venus nous rejoindre, ils ont apporté avec eux un natio­na­lisme virulent, un total dés­in­térêt pour la démo­cratie et une haine auto­ma­tique des Arabes. Ils ne peuvent abso­lument pas com­prendre pourquoi nous leur avons permis de rester ici. Lorsque cette semaine une dame députée (encore que “dame” pourrait bien être un euphé­misme) ori­gi­naire de Saint-​​Pétersbourg versa un verre d’eau sur la tête d’un député arabe du parti tra­vailliste, per­sonne ne fut très étonné. (Quelqu’un lança une blague : “un bon Arabe est un Arabe mouillé”). Pour les par­tisans de Lie­berman, la paix est un gros mot, et il en va de même pour la démocratie.

Pour les reli­gieux de toutes obé­diences – depuis les ultra-​​orthodoxes jusqu’aux colons nationaux-​​religieux, il n’y a abso­lument pas de pro­blème. Depuis le berceau, ils apprennent que les Juifs sont le peuple élu ; que le Tout-​​Puissant en per­sonne nous a promis ce pays ; que les goys – y compris les Arabes –sont juste des êtres humains inférieurs.

On peut dire à juste titre que je géné­ralise. C’est bien ce que je fais, à seule fin de sim­plifier les choses. Il y a bien sûr beaucoup d’orientaux, en par­ti­culier dans la jeune géné­ration, qui rejettent l’ultranationalisme du Likoud, d’autant plus que le néo­li­bé­ra­lisme de Ben­jamin Néta­nyahou (que Shimon Peres a un jour qua­lifié de “capi­ta­lisme répu­gnant”) est en oppo­sition directe avec les intérêts fon­da­mentaux de leur com­mu­nauté. Il y a aussi de nom­breux reli­gieux hono­rables, tolé­rants et paci­fiques (je pense à Yeshayahou Lei­bovitz). Un certain nombre de Russes quittent pro­gres­si­vement le ghetto qu’ils se sont imposé. Mais il s’agit de petites mino­rités dans leurs com­mu­nautés. La plupart des membres des trois blocs – oriental, russe et reli­gieux – sont unis dans leur oppo­sition à la paix, et au mieux indif­fé­rents à la démocratie.

Ce sont tous ceux-​​là qui, ensemble, consti­tuent la coa­lition de droite qui gou­verne actuel­lement Israël. Le pro­blème n’est pas une simple affaire de poli­tique. C’est beaucoup plus profond – et beaucoup plus colossal.

IL Y A DES GENS qui nous cri­tiquent, le mou­vement démo­cra­tique pour la paix, pour n’avoir pas pris conscience du pro­blème suf­fi­samment tôt et pour ne pas en faire assez pour attirer les membres des divers blocs vers les idéaux de paix et de démo­cratie. On dit aussi que nous n’avons pas mis en évidence le fait que la justice sociale est insé­pa­ra­blement liée à la démo­cratie et à la paix.

Il me faut accepter ma part de res­pon­sa­bilité pour cet échec, bien que je me per­mette de faire remarquer que j’ai tenté de faire le lien dès le début. J’avais demandé à mes amis de concentrer leurs efforts sur la com­mu­nauté orientale, de leur rap­peler les gloires de “l’âge d’or” islamo-​​juif en Espagne, le consi­dé­rable impact mutuel des savants juifs et musulmans, des poètes et pen­seurs reli­gieux au cours des âges.

Il y a quelques jours, j’ai été invité à donner une confé­rence à la faculté aux étudiants de l’université Ben-​​Gourion à Beer Sheva. J’ai décrit la situation plus ou moins de la même façon que dans ces lignes. La pre­mière question de la nom­breuse assis­tance, faite de Juifs – orientaux comme ash­ké­nazes – et d’Arabes – surtout des bédouins – fut : “Alors, que reste-​​il comme espoir ? Face à cette réalité, comment les forces de paix peuvent-​​elles l’emporter ?”

Je leur ai dit que je plaçais mon espoir dans la nou­velle géné­ration. L’énorme mou­vement de pro­tes­tation de l’été dernier, qui avait éclaté de façon tout à fait sou­daine et ras­semblé (« emporté » ?) des cen­taines de mil­liers de gens a montré que oui, cela peut se pro­duire ici. Le mou­vement réunissait des ash­ké­nazes et des orientaux. Des vil­lages de tentes avaient surgi à Tel Aviv et à Beer Sheva, partout.

Notre premier travail est d’abattre les bar­rières entre les blocs, de changer la réalité, de créer une nou­velle société israé­lienne. Il nous faut des pul­vé­ri­sa­teurs de blocs.

Oui, c’est un travail colossal. Mais je crois qu’on peut le mener à bien.